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Full text of "Uranie"

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ANTICIPATION.  —  FLAM- 
VIARION  (Camille).  Uranie.  Illus- 
trations de  Bieler,  Gambard  et 
Myrbach.  —  Paris,  Marpon  et  Flam- 
marion, 1889,  in-8  de  VIII  et  288  pp., 
agréable  rel.  époque  demi -chagrin 
havane  à  coins,  dos  à  nerfs  orné, 
tr.  dorées  (qq.  men.  déf.,  mais  très 
bon  exemplaire).  —  PREMIÈRE 
ÉDITION  RARE.  [jVersins.  Ency- 
clopédie de  l'Utopie  et  de  la  Science- 
Fiction.  P.  337].  150  F 


l     ^ 


Uranie 


OUVRAGES     PUBLIES 

dans  la 

COLLECTION    GUILLAUME 


Édition  du  Figaro 


ALPIIONSK  DAUDF.T.  Tartarin  sur  les  Alpes  .   .     i  vol. 
PIHRRH  LOTI  ....  .M.\DA.ME  Ciirvs.\ntiième  .       .     i  vol. 


l'nris    —  Imp   Lahure.  nie  de  Flcunis,  9. 


COLLECTION     GUILLAUME 

[Edition  du  I'hiauo) 


CAMILLE    FLAMMARION 


Uranie 


Illustrât  i  uns. 
DE    BIELER,    GAMBARD    ET    MYRBACH 


PARIS 
C.  MARPON  ET  E.  FLAMMARION 

Éditeurs 
26,    RUE    RACINE,    26 

1889 


Pu 


Uranie 


PREMIERE   PARTIE 


La    Muse    du    Ciel 


J'avais  dix-sept  ans.  Elle  s'appelait  Uranie. 

Uranie  était-elle  une  blonde  jeune  fille  aux 
yeux  bleus,  un  rêve  de  printemps,  une  innocente, 
mais  curieuse  fille  d'Eve  >  Non,  elle  était  simple- 
ment, comme  autrefois,  Tune  des  neuf  Muses, 
celle  qui  présidait  à  l'Astronomie  et  dont  le 
regard  céleste  animait  et  dirigeait  le  chœur  des 
sphères;  elle  était  l'idée  angélique  qui  plane  au- 
dessus  des  lourdeurs  terrestres;  elle  n'avait  ni  la 
chair  troublante,  ni  le  cœur  dont  les  palpitations 
se  communiquent  à  distance,  ni  la  tiède  chaleur 
de  la  vie  humaine;  mais  elle  existait  pourtant, 
dans  une  sorte  de  monde  idéal,  supérieur  et  tou- 
jours pur,  et  toutefois  elle  était  assez  humaine  par 


URANIE 


son  nom,  par  sa  forme,  pour  produire  sur  une 
ûmc  d'adolescent  une  impression  vive  et  pro- 
fonde, pour  faire  naître  dans  cette  âme  un  sen- 
timent indéfini,  indéfinissable,  d'admiration  et 
presque  d'amour. 

Le  jeune  homme  dont  la  main  n'a  pas  encore 
touché  au  fruit  divin  de  l'arbre  du  Paradis,  celui 
dont  les  lèvres  sont  restées  ignorantes,  dont  le 
cœur  n'a  point  encore  parlé,  dont  les  sens  s'éveil- 
lent au  milieu  du  vague  des  aspirations  nouvelles, 
celui-là  pressent,  dans  les  heures  de  solitude  et 
môme  à  travers  les  travaux  intellectuels  dont 
l'éducation  contemporaine  accable  son  cer\'eau, 
celui-là  pressent  le  culte  auquel  il  devra  bientôt 
sacrifier,  et  personnifie  d'avance  sous  des  formes 
variées  Tétre  charmant  qui  flotte  dans  l'atmo- 
sphère de  ses  rêves.  Il  veut,  il  désire  atteindre  cet 
être  inconnu,  mais  ne  l'ose  pas  encore,  et  peut- 
être  ne  l'oserait-il  jamais  dans  la  candeur  de  son 
admiration,  si  quelque  avance  secourable  ne  lui 
venait  en  aide.  Si  Chloé  n'est  point  instruite,  il 
faut  que  l'indiscrète  et  curieuse  Lycénion  se 
charge  d'instruire  Daphnis. 

Tout  ce  qui  nous  parle  de  l'attraction  encore 
inconnue  peut  nous  charmer,  nous  frapper,  nous 
séduire.  Une  froide  gravure,  montrant  l'ovale 
d'un  pur  visage,  une  peinture,  même  antique, 
une  sculpture  —  une  sculpture  surtout  —  éveille 


LA    MVSF.    DU    CIEL 


un  mouvement  nouveau  dans  nos  cœurs,  le  sang 
se  précipite  ou  s'arrête,  l'idée  traverse  comme  un 
éclair  notre  front  rougissant  et  demeure  flottante 
dans  notre  esprit  rêveur.  C'est  le  commencement 
des  désirs,  c'est  le  commencement  de  la  vie,  c'est 
l'aurore  d'une  belle  journée  d'été  annonçant  le 
lever  du  soleil. 

Pour  moi,  mon  premier  amour,  mon  adoles- 
cente passion  avait,  non  pour  objet  assurément, 
mais  pour  cause  déterminante,...  une  Pendule!... 
C'est  assez  bizarre,  mais  c'est  ainsi.  Des  calculs 
fort  insipides  me  prenaient  tous  mes  après-midi, 
de  deux  heures  à  quatre  heures  :  il  s'agissait  de 
corriger  les  observations  d'étoiles  ou  de  planètes 
faites  la  nuit  précédente  en  leur  appliquant  les 
réductions  provenant  de  la  réfraction  atmosphé- 
rique, laquelle  dépend  elle-même  de  la  hauteur  du 
baromètre  et  de  la  température.  Ces  calculs  sont 
aussi  simples  qu'ennuyeux;  on  les  fait  machinale- 
ment, à  l'aide  de  tables  préparées,  et  en  pensant  à 
toute  autre  chose. 

L'illustre  Le  Verrier  était  alors  directeur  de 
l'Observatoire  de  Paris.  Point  artiste  du  tout,  il 
possédait  pourtant  dans  son  cabinet  de  travail  une 
pendule  en  bronze  doré,  d'un  fort  beau  caractère, 
datant  de  la  fin  du  premier  Empire  et  due  au 
ciseau  de  Pradier.  Le  socle  de  cette  pendule  re- 
présentait, en  bas-relief,  la  naissance  de  l'Astro- 


IIRANIE 


nomie  dans  les  plaines  de  l'iii^ypte.  Une  sphère 
céleste  massive,  ceinte  du  cercle  zodiacal,  soute- 
nue par  des  sphinx,  dominait  le  cadran.  Des  dieux 
égyptiens  ornaient  les  côtés.  Mais  la  beauté  de 
cette  œuvre  artistique  consistait  surtout  en  une 
ravissante  petite  statue  d'Uranie,  noble,  élégante, 
je  dirais  presque  majestueuse. 
La   Muse  céleste  se   tenait 
debout.   De  la  main 
droite  elle  mesurait, 
à  l'aide  d'un  compas, 
les  degrés  de  la  sphère 
étoilée;  sa  main  gau- 
che, tombant,  portait 
une  petite  lunette  as- 
tronomique. Superbe- 
ment drapée,  elle  pla- 
nait dans  l'attitude  de 
la  noblesse  et  de   la 
i^iciiKlcur.  Je  n'avais  point  encore 
vu  de  visage  plus  beau  que  le  sien.   Éclairé  de 
face,  ce  pur  visage  se  montrait  grave  et  austère. 
Si  la  lumière  arrivait  obliquement,  il  devenait  plu- 
tôt méditatif.  Mais  si  la  lumière  venait  d'en  haut 
et  de  côté,  ce  visage  enchanté  s'illuminait  d'un 
mystérieux  sourire,  son  regard  devenait  presque 
caressant,    une  exquise  sérénité   faisait  place  à 
l'expression  d'une  sorte  de  joie,  d'aménité  et  de 


LA  Misi:  Di-  (  ii:i. 


bonheur  tjuc  Ton  avait  plaisir  à  coiUcniplci'.  C/clail 
comme  un  chant  intérieur,  comme  une  poéticjue 
mélodie.  Ces  changements  d'expression  faisaient 
vraiment  vivre  la  statue.  Muse  et  déesse,  elle  était 
belle,  elle  était  charmante,  elle  était  admirable. 
Chaque  fois  que  j'étais  appelé  auprès  de  Témi- 


nent  mathématicien,  ce  n'était  point  sa  gloire  uni- 
verselle qui  m'impressionnait  le  plus.  J'oubliais 
les  formules  de  logarithmes  et  même  Timmortelle 
découverte  de  la  planète  Neptune  pour  subir  le 
charme  de  l'œuvre  de  Pradicr.  Ce  beau  corps,  si 
admirablement  modelé  sous  son  anticiue  draperie, 
cette  gracieuse  attache  du  cou,  cette  ligure  exprès- 


URANIK 


sivc,  attiraient  mes  regards  et  captivaient  ma 
pensée.  Bien  souvent,  lorsque  vers  quatre  heures 
nous  quittions  le  bureau  pour  rentrer  dans  Paris, 
j'épiais  par  la  porte  entr'ouverte  Fabsence  du 
directeur.  Le  lundi  et  le  mercredi  étaient  les  meil- 
leurs jours,  le  premier  à  cause  des  séances  de 
rinstitut,  auxquelles  il  ne  manquait  guère,  le 
second  à  cause  de  celles  du  Bureau  des  longitudes, 
qu'il  fuyait  avec  le  plus  profond  dédain  et  qui  lui 
élisaient  quitter  l'Observatoire  tout  exprès  pour 
mieux  marquer  son  mépris.  Alors  je  me  plaçais 
bien  en  face  de  ma  chère  Uranie,  je  la  regardais 
à  mon  aise,  je  m'extasiais  de  la  beauté  de  ses 
formes,  et  je  partais  plus  satisfait,  mais  non  plus 
heureux.  Elle  me  charmait,  mais  elle  me  laissait 
des  regrets. 

Un  soir  —  le  soir  où  je  découvris  ses  change- 
ments de  physionomie  suivant  l'éclairage  — j'avais 
trouvé  le  cabinet  grand  ouvert,  une  lampe  posée 
sur  la  cheminée  et  illuminant  la  Musc  sous  l'un  de 
sesaspectsles  plus  séduisants.  La  lumière  oblique 
caressait  doucement  le  front,  les  joues,  les  lèvres 
et  la  gorge.  L'expression  était  merveilleuse.  Je 
m'approchai  et  je  la  contemplai,  d'abord  immo- 
bile. Puis  ridée  me  vint  de  déplacer  la  lampe  et 
de  faire  jouer  la  lumière  sur  les  épaules,  le  bras, 
le  cou,  la  chevelure.  La  statue  semblait  vivre,  pen- 
ser, se    réveiller    et    sourire  encore.  Sensation 


LA    Ml' SE    nr    CIRL  'r 

bizarre,  sentiment  étrani.'-e,  j'en  étais  véritable- 
ment épris:  d'admirateur  j'étais  devenu  amou- 
reux. On  m'eût  fort  surpris  alors  si  l'on  m'eût 
affirmé  que  ce  n'était  point  là  le  véritable  amour 
et  que  ce  platonisme  n'était  qu'un  rêve  enfantin. 
Le  Directeur  arriva,  ne  parut  pas  aussi  étonné  de 
ma  présence  que  j'aurais  pu  le  craindre  (on  pas- 
sait souvent  par  ce  cabinet  pour  se  rendre  aux 
salles  d'observation).  Mais  au  moment  où  je 
posais  la  lampe  sur  la  cheminée  :  «  Vous  êtes  en 
retard  pour  Jupiter  »,  me  dit-il.  Et  comme  je  fran- 
chissais le  seuil  :  «  Est-ce  que  vous  seriez  poète  ?  » 
ajouta-t-il  d'un  air  de  profond  dédain,  en  appuyant 
longuement  sur  la  dernière  syllabe,  comme  s'il 
eût  dit  poâte. 

J'aurais  pu  lui  répliquer  par  les  exemples  de 
Kepler,  de  Galilée,  de  d'Alembert,  des  deux  Her- 
schel,  et  d'autres  illustres  savants,  qui  furent 
poètes  en  même  temps  qu'astronomes;  j'aurais 
pu  lui  rappeler  le  souvenir  du  premier  Directeur 
de  l'Observ^atoire  même,  Jean-Dominique  Cassini, 
qui  chanta  Uranie  en  vers  latins,  italiens  et  fran- 
çais; mais  les  élèves  de  l'Observatoire  n'avaient 
pas  l'habitude  de  répliquer  quoi  que  ce  fût  au  sé- 
nateur-directeur. Les  sénateurs  étaient  alors  des 
personnages,  et  le  Directeur  de  l'Observatoire 
était  alors  inamovible.  Et  puis,  assurément,  notre 
grand  géomètre  aurait  regardé  le  plus  mervcil- 


8 


TRAME 


IcLix  poème,  du  Dante,  de  TArioste,  ou  d'Hugo, 
du  même  air  de  profond  dédain  dont  un  beau 
chien  de  Terre-Neuve  regarde  un  verre  de  vin 
qu'on  approche  de  sa  bouche.  D'ailleurs,  j'étais 
incontestablement  dans  mon  tort. 

Cette  charmante  figure  d'L'ranie,  comme  elle 
me  poursuivait,  avec  toutes  ses  délicieuses  expres- 
sions de  physionomie!  Son  sourire  était  si  gra- 
cieux! Et  puis,  ses  yeux  de  bronze  avaient  par- 
fois un  véritable  regard.  Il  ne  lui  manquait  que  la 
parole.  Or,  la  nuit  suivante,  à  peine  endormi,  je 
la  revis  devant  moi,  la  sublime  déesse,  et  cette  fois 
elle  me  parla. 

Oh!  elle  était  bien  vivante.  Et  quelle  jolie  bou- 
che! j'aurais  baisé  chaque  parole....  «  Viens,  nie 
dit-elle,  viens  dans  le  ciel,  là-haut,  loin  de  la 
Terre  ;  tu  domineras  ce  bas  monde,  tu  contem- 
pleras l'immense  univers  dans  sa  grandeur.  Tiens, 
regarde  !  » 


II 


Alors  je  vis  la  Terre  qui  tombait  dans  les  pro- 
fondeurs béantes  de  Timmensité  ;  les  coupoles  de 
l'Observatoire,  Paris  illuminé,  descendaient  vite  ; 
tout  en  me  sentant  immobile,  j'eus  une  impression 
analogue  à  celle  qu'on  éprouve  en  balle n  lors- 
qu'en  s'élevant  dans  les  airs  on  voit  la  Terre  des- 
cendre. Je  montai,  je  montai  longtemps,  emporté 
dans  un  magique  essor  vers  le  zénith  inaccessible. 
Uranie  était  près  de  moi,  un  peu  plus  élevée,  me 
regardant  avec  douceur  et  me  montrant  les 
royaumes  d'en  bas.  Le  jour  était  revenu.  Je  re- 
connus la  France,  le  Rhin,  l'Allemagne,  l'Autri- 
che, l'Italie,  la  Méditerranée,  l'Espagne,  l'océan 
Atlantique^  la  Manche,  l'Angleterre.  Mais  toute 


10  URANIE 


cette  lilliputienne  géographie  se  rapetissait  très 
vite.  Bientôt  le  globe  terrestre  fut  réduit  aux  di- 
mensions apparentes  de  la  lune  en  son  dernier 
quartier,  puis  d'une  petite  pleine  lune. 

«  Voilà!  me  dit-elle,  ce  fameux  globe  terrestre 
sur  lequel  s'agitent  tant  de  passions,  et  qui  en- 
ferme dans  son  cercle  étroit  la  pensée  de  tant  de 
millions  d'êtres  dont  la  vue  ne  s'étend  pas  au  delà. 
Regarde  comme  toute  son  apparente  grandeur 
diminue  à  mesure  que  notre  horizon  se  développe. 
Nous  ne  distinguons  déjà  plus  l'Europe  de  l'Asie. 
Voici  le  Canada  et  l'Amérique  du  Nord.  Que  toul 
cela  est  minuscule  !  » 

En  passant  dans  le  voisinage  de  la  Lune, 
j'avais  remarqué  les  paysages  montagneux  de 
notre  satellite,  les  cimes  rayonnantes  de  lumière, 
les  profondes  vallées  remplies  d'ombre,  et  j'aurais 
voulu  m'y  arrêter  pour  étudier  de  plus  près  ce 
séjour  voisin;  mais,  dédaignant  d'y  jeter  même  un 
simple  regard,  Uranie  m'entraînait  d'un  vol  ra- 
pide vers  les  régions  sidérales. 

Nous  montions  toujours.  La  Terre,  diminuant 
de  plus  en  plus  à  mesure  que  nous  nous  en  éloi- 
gnions, arriva  à  être  réduite  à  l'aspect  d'une  sim- 
ple étoile,  brillant  par  l'illumination  solaire  au  sein 
de  l'immensité  vide  et  noire.  Nous  avions  tourné 
vers  le  Soleil,  qui  resplendissait  dans  l'espace  sans 
*  l'éclairer,  et  nous  voyions,  en  même  temps  que 


LA   MUSE    DU    CIEL  II 

lui,  les  étoiles  et  les  planètes,  que  sa  lumière 
n'effaçait  plus  parce  qu'elle  n'éclairait  pas  l'éther 
invisible.  L'angélique  déesse  me  montra  Mercure, 
dans  le  voisinag-e  du  Soleil,  Vénus,  qui  brillait 
du  côté  opposé,  la  Terre,  égale  à  Vénus  comme 
aspect  et  comme  éclat.  Mars  dont  je  reconnus 
les  méditerranées  et  les  canaux,  Jupiter  avec 
ses  quatre  lunes  énormes,  Saturne,  Uranus. 
«  Tous  ces  mondes,  me  dit-elle,  sont  soutenus 
dans  le  vide  par  l'attraction  du  Soleil,  autour 
duquel  ils  circulent  avec  vitesse.  C'est  un  chœur 
harmonieux  gravitant  autour  du  centre.  La  Terre 
n'est  qu'une  île  flottante,  un  hameau  de  cette 
grande  patrie  solaire,  et  cet  empire  solaire  n'est 
lui-même  qu'une  province  au  sein  de  l'immen- 
sité sidérale.  » 

Nous  montions  toujours.  Le  Soleil  et  son  sys- 
tème s'éloignaient  rapidement  ;  la  Terre  n'était 
plus  qu'un  point,  Jupiter  lui-même,  ce  monde  si 
colossal,  se  montra  amoindri  comme  Mars  et  Vé- 
nus, à  un  petit  point  minuscule  à  peine  supérieur 
à  celui  de  la  Terre. 

Nous  passâmes  en  vue  de  Saturne,  ceint  de  ses 
anneaux  gigantesques,  et  dont  le  témoignage 
seul  suffirait  pour  prouver  l'immense  et  inimagi- 
nable variété  qui  règne  dans  l'univers,  Saturne, 
véritable  système  à  lui  seul  avec  ses  anneaux  for- 
més de  corpuscules  emportés  dans  une  rotation 


IRANIE 


vertigineuse,  et  avec  ses  huit  satellites  raccompa- 
gnant comme  un  céleste  cortège  ! 

A  mesure  que  nous  montions,  notre  soleil  dimi- 
nuait de  grandeur.  Bientôt  il  descendit  au  rang 
d'étoile,  puis  perdit  toute  majesté,  toute  supério- 
rité sur  la  population  sidérale,  et  ne  fut  plus  qu'une 


étoile  à  peine  plus  brillante  que  les  autres.  Je 
contemplais  toute  cette  immensité  étoilée  au  sein 
de  laquelle  nous  nous  élevions  toujours,  et  je 
cherchais  à  reconnaître  les  constellations;  mais 
elles  commençaient  à  changer  sensiblement  de 
formes,  à  cause  de  la  différence  de  perspective 
causée  par  mon  voyage.  Je  crus  voir  notre  soleil, 


LA  Misi:  Dr  nicL 


i3 


devenu  insensiblement  une  toute  petite  êloile,  se 
réunir  à  la  constellation  du  Centaure,  tandis 
qu'une  nouvelle  lumière,  pâle,  bleuâtre,  assez 
étrange,  m'arrivait  de  la  région  vers  laquelle  Ura- 
nie  m'emportait.  Cette  clarté  n'avait  rien  de  ter- 
restre et  ne  me  rappelait  aucun  des  effets  que 


-^f^ 


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M' 


-%K-^e 


j'avais  admirés  dans  les  paysages  de  la  Terre,  ni 
parmi  les  tons  si  changeants  des  crépuscules  après 
l'orage,  ni  dans  les  brumes  indécises  du  matin,  ni 
pendant  les  heures  calmes  et  silencieuses  du  clair 
de  lune  sur  le  miroir  de  la  mer.  Ce  dernier  effet 
est  peut-être  celui  dont  cet  aspect  se  rapprochait 
le  plus,  mais  cette  étrange  lumière  était,  et  elle 


14  URANIE 


devenait  de  plus  en  plus  vraiment  bleue,  bleue 
non  d'un  reflet  d'azur  céleste  ou  d'un  contraste 
analogue  à  celui  que  produit  la  lumière  électrique 
comparée  à  celle  du  gaz,  mais  bleue  comme  si  le 
Soleil  lui-même  eût  été  bleu  ! 

Quelle  ne  fut  pas  ma  stupéfaction  lorsque  je 
m'aperçus  que  nous  nous  approchions,  en  effet, 
d'un  soleil  absolument  bleu,  comme  un  disque 
brillant  qui  eût  été  découpé  dans  nos  plus  beaux 
ciels  terrestres,  et  se  détachant  lumineusement  sur 
un  fond  entièrement  noir,  tout  constellé  d'étoi- 
les! Ce  soleil  saphir  était  le  centre  d'un  sys- 
tème de  planètes  éclairées  par  sa  lumière.  Nous 
allions  passer  tout  près  de  l'une  de  ces  planètes. 
Le  soleil  bleu  s'agrandissait  à  vue  d  œil  ;  mais, 
nouveauté  aussi  singulière  que  la  première,  la 
lumière  dont  il  éclairait  cette  planète  se  compli- 
quait d'un  certain  côté  d'une  coloration  verte.  Je 
regardai  de  nouveau  dans  le  ciel  et  j'aperçus  un 
second  soleil,  celui-ci  d'un  beau  vert  émeraude  ! 
Je  n'en  croyais  pas  mes  yeux. 

«  Nous  traversons,  me  dit  Uranie,  le  système 
solaire  de  Gamma  d'Andromède,  dont  tu  ne  vois 
encore  qu'une  partie,  car  il  se  compose  en. réalité, 
non  de  ces  deux  soleils,  mais  de  trois,  un  bleu, 
un  vert,  et  un  jaune-orange.  Le  soleil  bleu,  qui 
est  le  plus  petit,  tourne  autour  du  soleil  vert,  et 
celui-ci  gravite  avec  son  compagnon  autour  du 


LA   MUSE    Di:    CIL L  10 


grand  soleil  orangé  que  tu  vas  apercevoir  dans  un 
instant.  » 

Aussitôt,  en  effet,  je  vis  paraître  un  troisième 
soleil,  coloré  de  cet  ardent  rayonnement  dont  le 
contraste  avec  ses  deux  compagnons  produisait 
la  plus  bizarre  des  illuminations.  Je  connaissais 
bien  ce  curieux  système  sidéral,  pour  lavoir  plus 
d'une  fois  observé  au  télescope  ;  mais  je  ne  me 
doutais  point  de  sa  splendeur  réelle.  Quelles 
fournaises,  quels  éblouissements  î  Quelle  viva- 
cité de  couleurs  dans  cette  étrange  source  de 
lumière  bleue,  dans  cette  illumination  verte  du 
second  soleil,  et  dans  ce  rayonnement  d  or  fauve 
du  troisième  ! 

Mais  nous  nous  étions  approchés,  comme  je  Tai 
dit,  de  l'un  des  mondes  appartenant  au  système 
du  soleil  saphir.  Tout  était  bleu,  paysages,  eaux, 
plantes,  rochers,  légèrement  verdis  du  côté  éclairé 
par  le  second  soleil,  et  à  peine  touchés  des  rayons 
du  soleil  orange  qui  se  levait  à  Thorizon  lointain. 
A  mesure  que  nous  pénétrions  dans  l'atmosphère 
de  ce  monde,  une  musique  suave  et  délicieuse 
s'élevait  dans  les  airs,  comme  un  parfum,  comme 
un  rêve.  Je  n'avais  jamais  rien  entendu  de  pareil. 
La  douce  mélodie,  profonde,  lointaine,  semblait 
venir  d'un  chœur  de  harpes  et  de  violons  soutenu 
par  un  accompagnement  d'orgues.  C'était  un 
chant  exquis,  qui  charmait  dès  le  premier  instant, 


i6 


URANIE 


qui  n'avait  pas  besoin  d  être  analysé  pour  être 
compris,  et  qui  remplissait  Tâme  de  volupté.  11 
me  semblait  que  je  serais  resté  une  éternité  à 
l'écouter  :  je  n'osais  adresser  la  parole  à  mon 


i' 


-T^^/^Sr 


guide,  tant  je  craignais  d'en  perdre  une  note. 
Uranie  s'en  aperçut.  Elle  étendit  la  main  vers  un 
lac  et  me  désigna  du  doigt  un  groupe  d'êtres  ailés 
qui  planaient  au-dessus  des  eaux  bleues. 
Ils  n'avaient  point  la  forme  humaine  terrestre. 


LA    MUSr:    DU    CIEL 


C'étaient  des  êtres  évidemment  ori»-anisés  pour 
vivre  dans  l'air.  Ils  semblaient  tissés  de  lumière. 
De  loin,  je  les  pris  d'abord  pour  des  libellules  :  ils 
en  avaient  la  forme  svelte  et  éléi^-ante,  les  vastes 
ailes,  la  vivacité,  la  légèreté.  Mais  en  les  exami- 
nantdc  plus  près,  je  m'iip^rçus  de  leur  taille,  qui 


■■".'^f.* 


n'était  pas  inférieure  à  la  nôtre,  et  je  reconnus 
à  l'expression  de  leurs  regards  que  ce  n'étaient 
point  des  animaux.  Leurs  têtes  ressemblaient 
également  à  celles  des  libellules,  et,  comme  ces 
êtres  aériens,  ils  n'avaient  pas  de  jambes.  La 
musique  si  délicieuse  que  j'entendais  n'était  autre 
que  le  bruit  de  leur  vol.  Ils  étaient  très  nombreux, 
plusieurs  milliers  peut-être, 

3 


0  l'RANIE 


On  voyait,  sur  les  sommets  des  montagnes, 
des  plantes  qui  n'étaient  ni  des  arbres  ni  des 
fleurs,  qui  élevaient  de  frêles  tiges  à  d'énormes 
hauteurs,  et  ces  tiges  ramifiées  portaient,  comme 
en  tendant  les  bras,  de  larges  coupes  en  forme  de 
tulipes.  Ces  plantes  étaient  animées;  du  moins, 
comme  nos  sensitives  et  plus  encore,  et  comme  la 
desmodie  aux  feuilles  mobiles,  elles  manifestaient 
par  des  mouvements  leurs  impressions  inté- 
rieures. Ces  bosquets  formaient  de  véritables 
cités  végétales.  Les  habitants  de  ce  monde  n'a- 
vaient pas  d'autres  demeures  que  ces  bosquets, 
et  c'est  au  milieu  de  ces  sensitives  parfumées 
qu'ils  se  reposaient  lorsqu'ils  ne  flottaient  pas 
dans  les  airs. 

«  Ce  monde  te  parait  fantastique,  fit  Uranie,  et 
tu  te  demandes  quelles  idées  peuvent  avoir  ces 
êtres,  quelles  mœurs,  quelle  histoire,  quelles  espè- 
ces d'arts,  de  littérature  et  de  sciences.  Il  serait 
long  de  répondre  à  toutes  les  questions  que  tu 
pourrais  f^iire.  Sache  seulement  que  leurs  yeux 
sont  supérieurs  à  vos  meilleurs  télescopes,  que 
leur  système  nerveux  vibre  au  passage  d'une  co- 
mète et  découvre  électriquement  des  faits  que  vous 
ne  connaîtrez  jamais  sur  la  Terre.  Les  organes 
que  tu  vois  au-dessous  des  ailes  leur  servent  de 
mains  plus  habiles  que  les  vôtres.  Pour  imprime- 
rie, ils  ont  la  photographie  directe  des  événements 


i,.\  Ml' s  F.  Dr  ("ii:i.  K) 


et  la  fixation  phonétique  des  paroles  mêmes.  Ils 
ne  s'occupent,  du  reste,  que  de  recherches  scien- 
tifiques, c'est-à-dire  de  fétude  de  la  nature.  Les 
trois  passions  qui  absorbent  la  plus  grande  par- 
tie de  la  vie  terrestre,  lapre  désir  de  la  fortune, 
l'ambition  politique  et  l'amour,  leur  sont  incon- 
nues, parce  qu'ils  n'ont  besoin  de  rien  pour  vivre, 
parce  qu'il  n'y  a  pas  de  divisions  internationales 
ni  d'autre  g-ouvernement  qu'un  conseil  d'adminis- 
tration, et  parce  qu'ils  sont  androgynes. 

—  Androgynes!  répliquai-je.  Et  j'osai  ajouter  : 
Est-ce  mieux? 

—  C'est  autre.  Ce  sont  de  grands  troubles  de 
moins  dans  une  humanité. 

«  Il  faut,  continua-t-elle,  se  dégager  entière- 
ment des  sensations  et  des  idées  terrestres  pour 
être  en  situation  de  comprendre  la  diversité  infinie 
manifestée  par  les  différentes  formes  de  la  création. 
De  même  que  sur  votre  planète  les  espèces  ont 
changé  d'âge  en  âge,  depuis  les  êtres  si  bizarres 
des  premières  époques  géologiques  jusqu'à  l'ap- 
parition de  l'humanité,  de  même  que  maintenant 
encore  la  population  animale  et  végétale  de  la 
Terre  est  composée  des  formes  les  plus  diverses, 
depuis  l'homme  jusqu'au  corail,  depuis  l'oiseau 
jusqu'au  poisson,  depuis  l'éléphant  jusqu'au  papil- 
lon ;  de  même,  et  sur  une  étendue  incomparable- 
ment plus  vaste,  parmi  les  innombrables  terres  du 


;o 


URANIE 


'd^ 


ciel,  les  forces  de  la  nature  ont  donné  naissance  à 
une  diversité  infinie  d'êtres  et  de  choses.  La  forme 
des  êtres  est,  en  chaque  monde,  le  résultat  des 
éléments  spéciaux  à  chaque  globe,  substances, 
chaleur,  lumière,  électricité,  densité,  pesanteur. 
Les  formes,  les  organes,  le  nombre 

des sens  — 
vous   n'en 
avez  que 
cinq,  et  ils 
sont  assez 
pauvres 
—  dépen- 
dent  des 
conditions 
vitales 
de  chaque 
sphère.  La  vie 
est  terrestre 
sur   la   Terre, 
martienne   sur 
Mars,    saturnienne   sur   Saturne,    neptu- 
nienne  sur  Neptune,  c'est-à-dire  appropriée 
à  chaque  séjour,  ou  pour  mieux  dire,  plus  rigou- 
reusement encore,  produite  et  développée  par 
chaque  monde  selon  son  état  organique  et  suivant 
une  loi  primordiale  à  laquelle  obéit  la  nature 
entière  :  la  loi  du  Progrès.  » 


LA  Ml" SI-:  nr  (11:1. 


21 


Pendant  qu'elle  me  parlait,  j'avais  suivi  du  re- 
gard le  vol  des  êtres  aériens  vers  la  cité  lleurie 
et  j'avais  vu  avec  stupéfaction  les  plantes  se  mou- 
voir, s'élever  ou  s'abaisser  pour  les  recevoir;  le 
soleil  vert  était  des- 
cendu au-dessous 
de  l'horizon  et  le 
soleil  orange  s'était 
élevé  dans  le  ciel; 
le  paysage  était  dé- 
coré d'une  colora- 
tion féerique  sur  la- 
quelle planait  une 
lune  énorme ,  mi 
partie  orangée  et 
mi-partie  verte. 
Alors  l'immense  mé- 
lodie  qui 
remplissait 
r  a  t  m  o  s  -  ,' 
phère  s'ar- 
rêta, et  au 
milieu  d'un 

profond  silence  j'entendis  un  chant,  s'elevant 
d'une  voix  si  pure  que  nulle  voix  humaine  ne  pour- 
rait lui  être  comparée. 

«  Quel  merveilleux  système,  m'écriai-je,  qu'un 
tel  monde  illuminé  par  de  tels  flambeaux!  Ce  sont 


2  2  URANIE 


donc  là  les  étoiles  doubles,  triples,  multiples,  vues 
de  près 

—  Spendides  soleils  que  ces  étoiles!  répondit 
la  déesse.  Gracieusement  associées  dans  les  liens 
d'une  attraction  mutuelle,  vous  les  voyez  de  la 
Terre,  bercées  deux  à  deux  au  sein  des  cieux,  tou- 
jours belles,  toujours  lumineuses,  toujours  pures. 
Suspendues  dans  l'infini,  elles  s'appuient  l'une 
sur  l'autre  sans  jamais  se  toucher,  comme  si 
leur  union,  plus  morale  que  matérielle,  était  régie 
par  un  principe  invisible  et  supérieur,  et  suivant 
des  courbes  harmonieuses,  elles  gravitent  en  ca- 
dence l'une  autour  de  l'autre,  couples  célestes  éclos 
au  printemps  de  la  création  dans  les  campagnes 
constellées  de  l'immensité.  Tandis  que  les  soleils 
simples  comme  le  vôtre  brillent  solitaires,  fixes, 
tranquilles,  dans  les  déserts  de  l'espace,  les  so- 
leils doubles  et  multiples  semblent  animer  par 
leurs  mouvements,  leur  coloration  et  leur  vie,  les 
régions  silencieuses  du  vide  éternel.  Ces  horloges 
sidérales  marquent  pour  vous  les  siècles  et  les  ères 
des  autres  univers. 

«  Mais,  ajouta-t-elle,  continuons  notre  voyage. 
Nous  ne  sommes  qu'à  quelques  trillions  de  lieues 
de  la  Terre. 

—  Quelques  irii lions} 

—  Oui.  Si  nous  pouvions  entendre  d'ici  les  bruits 
de  votre  planète,  ses  volcans,  ses  canonnades, 


ITRANIK  23 


ses  tonnerres,  ou  les  vociférations  des  grandes 
foules  les  jours  de  révolution,  ou  les  chants  pieux 
des  éiclises  qui  s'élèvent  vers  le  Ciel,  la  distance 
est  telle  qu'en  admettant  que  ces  bruits  puissent 
la  franchir  avec  la  vitesse  du  son  dans  l'air,  ils 
n'emploieraient  pas  moins  de  quinze  millions  d'an- 
nées pour  arriver  jusqu'ici.  Nous  entendrions 
aujourd'hui  seulement  ce  qui  se  passait  sur  la 
Terre  il  y  a  quinze  millions  d'années. 

«  Cependant  nous  sommes  encore,  relativement 
à  l'immensité  de  l'univers,  très  voisins  de  ta 
patrie. 

«  Tu  reconnais  toujours  votre  soleil,  là-bas, 
toute  petite  étoile.  Nous  ne  sommes  pas  sortis  de 
l'univers  auquel  il  appartient  avec  son  système 
de  planètes. 

«  Cet  univers  se  compose  de  plusieurs  milliards 
de  soleils,  séparés  les  uns  des  autres  par  des  trîl- 
lions  de  lieues. 

«  Son  étendue  est  si  considérable,  qu'un  éclair, 
à  la  vitesse  de  trois  cent  mille  kilomètres  par 
seconde,  emploierait  quinze  mille  ans  à  le  traver- 
ser. 

«  Et  partout,  partout  des  soleils,  de  quelque 
côté  que  nous  dirigions  nos  regards;  partout 
des  sources  de  lumière,  de  chaleur  et  de  vie, 
sources  d'une  variété  inépuisable,  soleils  de  tout 
éclat,  de  toutes  grandeurs,  de  tout  âge,  soutenus 


24 


URANIE 


dans  le  vide  éternel,  dans  Téther  luniinifère,  par 
laltraction  mutuelle  de  tous  et  par  le  mouvement 
de  chacun.  Chaque  étoile,  soleil  énorme,  tourne 
sur  elle-nicMiie  comme  une  sphère  de  feu  et  vogue 
vers  un  but.  Votre  soleil  marche  et  vous  emporte 
vers  la  constellation  d'Hercule,  celui  dont  nous 
venons  de  traverser  le  système  marche  vers  le  sud 
des  Pléiades,  Sirius  se  précipite  vers  la  Colombe, 
PoUux  s'élance  vers  la  Voie  lactée,  tous  ces  mil- 
lions, tous  ces  milliards  de  soleils  courent  à  travers 
rimmensité  avec  des  vitesses  qui  atteignent  deux, 
trois  et  quatre  cent  mille  mètres  par  seconde!  C'est 
le  Mouvement  qui  soutient  l'équilibre  de  l'univers, 
qui  en  constitue  l'organisation,  l'énergie  et  la 
vie.  » 


A 
'Vf 


III 


Depuis  longtemps  déjà  le  système  tricolore  avait 
fui  sous  notre  essor.  Nous  passâmes  dans  le  voi- 
sinage d'un  grand  nombre  de  mondes  bien  diffé- 
rents de  la  patrie  terrestre.  Les  uns  me  parurent 
entièrement  couverts  d'eau  et  peuplés  d'êtres 
aquatiques,  les  autres  uniquement  peuplés  de 
plantes.  Nous  nous  arrêtâmes  près  de  plusieurs. 
Quelle  inimaginable  variété! 

Sur  l'un  d'entre  eux,  tous  les  habitants  me  paru- 
rent particulièrement  beaux.  Uranie  m'apprit  que 
l'organisation  y  est  toute  différente  de  celle  des 
enfants  de  la  Terre  et  que  l'être  humain  y  perçoit 
les  opérations  physico-chimiques  qui  s'accomplis- 
sent dans  l'entretien  du  corps.  Dans  notre  orga- 


20  URANIE 


nisme  terrestre,  nous  ne  voyons  pas  comment, 
par  exemple,  les  aliments  absorbés  s'assimilent, 
comment  le  sang,  les  tissus,  les  os,  se  renouvel- 
lent; toutes  les  fonctions  s'accomplissent  instinc- 
tivement, sans  que  la  pensée  les  perçoive.  Aussi 
subit-on  mille  maladies,  dont  l'origine  est  cachée 
et  souvent  introuvable.  Là,  l'être  humain  sent  les 
actes  de  son  entretien  vital,  comme  nous  sentons 
un  plaisir  ou  une  douleur.  De  chaque  molécule  du 
corps,  pour  ainsi  dire,  part  un  nerf  qui  transmet 
au  cerveau  les  impressions  variées  qu'elle  reçoit. 
Si  l'homme  terrestre  était  doué  d'un  pareil  système 
nerveux,  en  plongeant  ses  regards  dans  l'orga- 
nisme par  l'intermédiaire  des  nerfs,  il  verrait  com- 
ment l'aliment  se  transforme  en  chyle,  celui-ci  en 
sang,  le  sang  en  chair,  en  substance  musculaire, 
nerveuse,  etc.  :  il  se  verrait  lui-môme.  Mais  nous 
en  sommes  loin,  le  centre  animique  de  nos  percep- 
tions étant  embarrassé  parles  nerfs  multipliés  des 
lobes  cérébraux  et  des  couches  optiques. 

Sur  un  autre  globe  que  nous  traversâmes  pen- 
dant la  nuit,  c'est-à-dire  du  côté  de  son  hémisphère 
nocturne,  les  yeux  humains  sont  organisés  de  telle 
sorte  qu'ils  sont  lumineux,  qu'ils  éclairent,  comme 
si  quelque  émanation  phosphorescente  irradiait 
de  leur  étrange  foyer.  Une  réunion  nocturne  com- 
posée d'un  grand  nombre  de  personnes  offre  un 
aspect   véritablement   fantastique,   parce   que  la 


LA    MUSE    DU    CIEL 


clarté  comme  la  couleur  des  yeux  ehani-eiU  sui- 
vant les  passions  diverses  qui  les  animent.  De  plus, 
la  puissance  de  ces  regards  est  telle  qu'ils  exercent 
une  influence  électrique  et  mag-nétique  d'une  inten- 
sité variable,  et  qu'en  certains  cas  ils  peuvent  fou- 
droyer, faire  tomber  morte  la  victime  sur  laquelle 
se  fixe  toute  l'cneri^ie  de  leur  volonté. 

Un  peu  plus  loin,  mon  guide  céleste  me  signala 
un  monde  où  les  organismes  jouissent  d'une  fa- 
culté précieuse,  c'est  que  l'âme  peut  changer  de 
corps  sans  passer  par  la  circonstance  de  la  mort, 
souvent  désagréable,  et  toujours  triste.  Un  savant 
qui  a  travaillé  toute  sa  vie  pour  l'instruction  de 
l'humanité  et  voit  arriver  la  fin  de  ses  jours  sans 
avoir  pu  terminer  ses   nobles  entreprises,  peut 
changer  de  corps  avec  un  jeune  adolescent  et  re- 
commencer une  nouvelle  vie,  plus  utile  encore  que 
la  première.  Il  suffit,  pour  cette  transmigration,  du 
consentement    de   l'adolescent  et  de  l'opération 
magnétique  d'un  médecin  compétent.  On  voit  aussi 
parfois  deux  êtres,  unis  par  les  liens  si  doux  et  si 
forts  de  l'amour,  opérer  un  pareil  échange  de  corps 
après  pliisieurs  années  d'union  :  l'âme  de  l'époux 
vient  habiter  le  corps  de  l'épouse,  et  réciproque- 
ment, pour  le  reste  de  leur  existence.  L'expérience 
intime  de  la  vie  devient  incomparablement  plus 
complète  pour  chacun  d'eux.    On  voit  aussi  des 
savants,  des  historiens,  désireux  de  vivre  deux 


28  URANIE 


siècles  au  lieu  d'un,  se  plonger  dans  des  sommeils 
factices  d'hibernation  artificielle  qui  suspend  leur 
vie  la  moitié  de  chaque  année  et  mcMiie  davantage. 
Quelques-uns  même  parviennent  à  vivre  trois  fois 
plus  longtemps  que  la  vie  normale  des  cente- 
naires. 

Quelques  instants  après,  traversant  un  autre 
système,  nous  rencontrâmes  un  genre  d^organi- 
sations  tout  autre  encore  et  assurément  supérieur 
au  nôtre.  Chez  les  habitants  de  la  planète  que  nous 
avions  alors  sous  les  yeux,  monde  éclairé  par  un 
brillant  soleil  hydrogéné,  la  pensée  n'est  pas  obli- 
gée de  passer  par  la  parole  pour  se  manifester. 
Combien  de  fois  ne  nous  est-il  pas  arrivé,  lors- 
qu'une idée  lumineuse  ou  ingénieuse  vient  d'oc- 
cuper notre  cerveau,  de  vouloir  l'exprimer  ou 
l'écrire,  et,  pendant  le  temps  que  nous  commen- 
çons à  parler  ou  à  écrire,  de  sentir  déjà  l'idée 
dissipée,  envolée,  obscurcie  ou  métamorphosée? 
Les  habitants  de  cette  planète  ont  un  sixième  sens, 
que  Ton  pourrait  appeler  autotélégraphique,  en 
vertu  duquel,  quand  l'auteur  ne  s'y  oppose  pas, 
la  pensée  se  communique  au  dehors  et  peut  se  lire 
sur  un  organe  qui  occupe  à  peu  près  la  place  de 
votre  front.  Ces  conversations  silencieuses  sont 
souvent  les  plus  profondes  et  les  plus  précises;  elles 
sont  toujours  les  plus  sincères. 

Nous  sommes  naïvement  disposés  à  croire  que 


LA   MUSE    DU    CIEL  2() 


Torganisation  humaine  ne  laisse  rien  à  désirer  sur 
la  Terre.  Pourtant,  n'avons-nous  jamais  regretté 
d'ôtre  obligé  d'entendre  malgré  nous  des  paroles 
désagréables,  un  discours  absurde,  un  sermon 
gonflé  de  vide,  de  la  mauvaise  musique,  des  mé- 
disances ou  des  calomnies?  Nos  grammaires  ont 
beau  prétendre  que  nous  pouvons»  fermer  l'oreille  » 
à  ces  discours,  il  n'en  est  malheureusement  rien. 
Vous  ne  pouvez  pas  fermer  vos  oreilles  comme 
vos  yeux.  11  y  a  là  une  lacune.  J'ai  été  fort  surpris 
de  remarquerune  planète  où  la  naturen'apasoublié 
ce  détail.  Comme  nous  nous  y  arrêtions  un  instant, 
Uranie  me  signala  ces  oreilles  qui  se  fermaient 
ainsi  que  des  paupières.  «  Il  y  a  là,  me  dit-elle,  bien 
moins  de  sourdes  colères  que  chez  vous,  mais  les 
divisions  entre  les  partis  politiques  y  sont  beau- 
coup plus  accusées,  les  adversaires  ne  voulant 
rien  entendre,  et  y  réussissant  effectivement  mal- 
gré les  avo:ats  les  plus  loquaces.  » 

Sur  un  autre  monde,  dans  lequel  le  phosphore 
joue  un  grand  rôle,  dont  l'atmosphère  est  con- 
stamment électrisée,  dont  la  température  est  fort 
élevée,  et  où  les  habitants  n'ont  guère  eu  aucune 
raison  suffisante  d'inventer  des  vêtements,  cer- 
taines passions  se  traduisent  par  l'illumination 
d'une  partie  du  corps.  C'est  en  grand  ce  qui  se 
passe  en  petit  dans  nos  prairies  terrestres,  où 
l'on  voit,   pendant  les  douces  soirées  d'été,  les 


3o  URANIE 


vers  luisanls  se  consumer  silencieusement  dans 
une  flamme  amoureuse.  L'aspect  des  couples  lu- 
mineux est  curieux  à  observer  le  soir  dans  les 
grandes  villes.  La  couleur  de  la  phosphorescence 
diffère  suivant  les  sexes,  et  lintensité  varie  sui- 
vant les  âges  et  les  tempéraments.  Le  sexe  fort 
brûle  d'une  flamme  rouge  plus  ou  moins  ardente, 
et  le  sexe  gracieux  d'une  flamme  bleuâtre,  parfois 
pâle  et  discrète.  Nos  vers  luisants  seuls  seraient 
aptes  à  se  former  une  idée,  très  rudimentairc,  de 
la  nature  des  impressions  ressenties  par  ces  ôtres 
spéciaux.  Je  n'en  croyais  pas  mes  yeux  lorsque 
nous  traversions  l'atmosphère  de  cette  planète. 
Mais  je  fus  encore  plus  surpris  en  arrivant  sur  le 
satellite  de  ce  singulier  monde. 

C'était  une  lune  solitaire,  éclairée  par  une  sorte 
de  soleil  crépusculaire.  Une  vallée  sombre  s'offrit 
à  nos  regards.  Aux  arbres  disséminés  sur  les  deux 
flancs  de  la  vallée  pendaient  des  êtres  humains  en- 
veloppés de  suaires.  Ils  s'étaient  attachés  eux- 
mêmes  aux  branches  par  leur  chevelure  et  dor- 
maient là  dans  le  plus  profond  silence.  Ce  que 
j'avais  pris  pour  des  suaires,  c'était  un  tissu  formé 
par  l'allongement  de  leurs  cheveux  embroussaillés 
et  blanchis.  Comme  je  m'étonnais  d'une  pareille 
situation,  Uranie  m'apprit  que  c'est  là  leur  mode 
habituel  d'ensevelissement  et  de  résurrection.  Oui, 
sur  ce  monde,  les  êtres  humains  jouissent  de  la 


l.A   MISE    Dli    CIKI.  3l 

faculté  organique  des  insectes  qui  ont  le  don  de 
s'endormir  à  Tétat  de  chrysalide  pour  se  métamor- 
phoser en  papillons  ailés.  11  y  a  là  comme  une 
double  race  humaine,  et  les  stagiaires  de  la  pre- 
mière phase,  les  êtres  les  plus  grossiers  et  les  plus 
matériels,  n'y  aspirent  qu'à  mourir,  pour  ressus- 
citer dans  la  plus  spendide  des  métamorphoses. 
Chaque  année  de  ce  monde  représente  environ 
deux  cents  ans  terrestres.  On  y  vit  deux  tiers 
d'année  à  l'état  inférieur,  un  tiers  (l'hiver)  à  l'état 
de  chrysalide,  et  au  printemps  suivant,  les  pendus 
sentent  insensiblement  la  vie  revenir  dans  leur 
chair  transformée  :  ils  s'agitent,  se  réveillent,  lais- 
sent leur  toison  à  l'arbre  et  se  dégageant,  êtres 
ailés  merveilleux,  s'envolent  dans  les  régions 
aériennes,  pour  y  vivre  une  nouvelle  année  phéni- 
cienne, c'est-à-dire  deux  cents  ans  de  notre  rapide 
planète. 

Nous  traversâmes  ainsi  un  grand  nombre  de 
systèmes,  et  il  me  semblait  que  l'éternité  entière 
n'aurait  pas  été  assez  longue  pour  me  permettre 
de  jouir  de  toutes  ces  créations  inconnues  à  la 
Terre;  mais  mon  guide  me  laissait  a  peine  le  temps 
de  me  reconnaître,  et  toujours  de  nouveaux  soleils 
et  de  nouveaux  mondes  apparaissaient.  Nous 
avions  presque  heurté  dans  notre  traversée  des 
comètes  transparentes  qui  erraient  comme  des 
souffles  d'un  système  à  l'autre,  et  plus  d'une  fois 


32 


URANIE 


encore  je  m'étais  senti  attiré  vers  de  merveilleuses 
planètes  aux  frais  paysages  dont  les  humanités 
eussent  été  de  nouveaux  sujets  d'études.  Cepen- 
dant la  Muse  céleste  m'emportait  sans  fatigue 
toujours  plus  haut,  toujours  plus  loin,  lorsque 
enfin  nous  parvînmes  à  ce  qui  me  parut  être  les 
faubourgs  de  l'univers.  Les  soleils  devenaient  plus 
rares,  moins  lumineux,  plus  pâles,  la  nuit  était 
plus  complète  entre  les  astres,  et  bientôt  nous  nous 
trouvâmes  au  sein  d'un  véritable  désert,  les  mil- 
liards d'étoiles  qui  constituent  l'univers  visible  de 
la  Terre  s'étant  éloignées  et  ayant  tout  réduit  à 
une  petite  voie  lactée  isolée  dans  le  vide  infini. 

«  Nous  voici  donc  enfin,  m'écriai-je,  aux  limites 
de  la  création  ! 

—  Regarde!  »  répondit-elle,  en  me  montrant  le 
zénith. 


fk^m^ 


IV 


Mais  quoi!  Était-ce  vrai?  Un  autre  univers  des- 
cendait vers  nous  î  Des  millions  et  des  millions  de 
soleils  g-roupés  ensemble  planaient,  nouvel  archi- 
pel céleste,  et  allaient  se  développant  comme  une 
vaste  nuée  d'étoiles  à  mesure  que  nous  montions. 
J'essayai  de  sonder  du  regard,  tout  autour  de  moi, 
dans  toutes  les  profondeurs,  l'espace  infini,  et  par- 
tout j'apercevais  des  lueurs  analogues,  des  amas 
d'étoiles  disséminés  à  toutes  les  distances. 

Le  nouvel  univers  dans  lequel  nous  pénétrions 
était  surtout  composé  de  soleils  rouges,  rubis  et 
grenats.  Plusieurs  avaient  absolument  la  couleur 
dv.  sang. 

Sa  traversée  fut  une  véritable  fulguration.  Rapi- 


34  TRAME 


dément  nous  filions  de  soleil  en  soleil,  mais  d'in- 
cessantes commotionsélectriques  nous  atteignaient 
comme  les  feux  d'une  aurore  boréale.  Quels 
étranges  séjours  que  ces  mondes  illuminés  unique- 
ment par  des  soleils  rouges  î  Puis,  dans  un  district 
de  cet  univers  nous  remarquâmes  un  groupe  se- 
condaire composé  d'un  grand  nombre  d'étoiles 
roses  et  d'étoiles  bleues.  Tout  à  coup  une  énorme 
comète  dont  la  tête  ressemblait  à  une  gueule  co- 
lossale se  précipita  sur  nous  et  nous  enveloppa.  Je 
me  pressais  avec  terreur  contre  les  flancs  de  la 
déesse  qui,  un  instant,  disparut  pour  moi  dans  un 
lumineux  brouillard.  Mais  nous  nous  retrouvâmes 
de  nouveau  dans  un  désert  obscur,  car  ce  second 
univers  s'était  éloigné  comme  le  premier. 


«  La  création,  me  dit-elle,  se  compose  d'un 
nombre  infini  d'univers  distincts,  séparés  les  uns 
des  autres  par  des  abîmes  de  néant. 

—  Un  nombre  infini} 

—  Objection  mathématique,  répliqua-t-elle.  Sans 
doute  un  nombre,  quelque  grand  qu'il  soit,  ne 
peut  pas  être  actuellement  infini,  puisqu'on  peut 
toujours  par  la  pensée  l'augmenter  d'une  unité, 
ou  même  le  doubler,  le  tripler,  le  centupler.  Mais 
souviens-toi  que  le  moment  actuel  n'est  qu'une 


LA    MISI-:    Dr    CIEL  35 


porte  par  laquelle  lavenir  se  précipite  vers  le 
passé.  L'éternité  est  sans  fin,  et  le  nombre  des 
univers  sera,  lui  aussi,  sans  lin. 

«  Regarde!  Tu  vois  encore,  toujours,  et  par- 
tout, de  nouveaux  archipels  d'îles  célestes,  de 
nouveaux  univers. 

—  Il  me  semble,  ô  Uranie!  que  depuis  bien 
longtemps  déjà,  et  avec  une  grande  vitesse,  nous 
montons  dans  le  ciel  sans  bornes> 

—  Nous  pourrions  toujours  monter  ainsi,  répli- 
qua-t-elle,  jamais  nous  n'atteindrions  une  limite 
définitive. 

«  Nous  pourrions  voguer  là-bas,  à  gauche, 
à  droite,  devant  nous,  derrière  nous,  en  bas,  vers 
nimporte  quelle  direction,  jamais,  nulle  part, 
nous  ne  rencontrerions  aucune  frontière. 

«  Jamais,  jamais  de  fin. 

«  Sais-tu  où  nous  sommes?  Sais-tu  quel  chemin 
nous  avons  parcouru? 

«  Nous  sommes...  au  vestibule  de  l'infini, 
comme  nous  y  étions  sur  la  Terre.  Nous  n  avons 
pas  avancé  d^un  seul  pas!  » 


Une  grande  émotion  s'était  emparée  de  mon 
esprit.  Les  dernières  paroles  d'Uranie  m'avaient 


36 


URANIE 


pénétré  jusqu'aux  moelles  comme  un  frisson 
glacial.  «  Jamais  de  fin!  jamais!  jamais!  »  répé- 
tais-je.  Et  je  ne  pouvais  dire  ni  penser  autre 
chose.  Pourtant  la  magnificence  du  spectacle 
reparut  à  mes  yeux  et  mon  anéantissement  fit 
place  à  l'enthousiasme. 

«  L'Astronomie!  m'écriai-je.  C'est  tout!  Savoir 
ces  choses!  vivre  dans  l'infini.  O  Uranie!  Qu'est- 
ce  que  le  reste  des  idées  humaines  en  face  de  la 
science!  Des  ombres,  des  fantômes! 

—  Oh!  fit-elle,  tu  vas  te  réveiller  sur  la  Terre, 
tu  admireras  encore,  et  légitimement,  la  science 
de  tes  maîtres;  mais  sache-le  bien,  l'astronomie 
actuelle  de  vos  écoles  et  de  vos  observatoires, 
l'astronomie  mathématique,  la  belle  science  des 
Newton,  des  Laplace,  des  Le  Verrier,  n'est  pas 
encore  la  science  définitive. 

«  Ce  n'est  point  là,  ô  mon  fils,  le  but  que  je 
poursuis  depuis  les  jours  d'Hipparque  et  de  Pto- 
lémée.  Regarde  ces  millions  de  soleils,  analogues 
à  celui  qui  fait  vivre  la  Terre,  et  comme  lui, 
sources  de  mouvement,  d'activité  et  de  splendeur; 
eh  bien,  voilà  l'objet  de  la  science  à  venir  :  l'étude 
de  la  vie  universelle  et  éternelle.  Jusqu'à  ce  jour, 
on  n'a  pas  pénétré  dans  le  temple.  Les  chiffres  ne 
sont  pas  un  but,  mais  un  moyen;  ils  ne  repré- 
sentent pas  l'édifice  de  la  nature,  mais  les  mé- 
thodes, les  échafaudages.  Tu  vas  assister  à  Tau- 


LA   MUSE    DU   CIEL 


rorc  d'un  jour  nouveau.  L'astronomie  mathéma- 
tique va  faire  place  à  l'astronomie  physique,  à 
la  véritable  étude  de  la  nature. 

«  Oui,  ajouta-t-elle,  les  astronomes  qui  cal- 
culent les  mouvements  apparents  des  astres  dans 
leurs  passages  de  chaque  jour  au  méridien,  ceux 
qui  annoncent  l'arrivée  des  éclipses,  des  phéno- 
mènes célestes,  des  comètes  périodiques,  ceux 
qui  observent  avec  tant  de  soins  les  positions 
précises  des  étoiles  et  des  planètes  aux  divers 
degrés  de  la  sphère  céleste,  ceux  qui  découvrent 
des  comètes,  des  planètes,  des  satellites,  des 
étoiles  variables,  ceux  qui  recherchent  et  déter- 
minent les  perturbations  apportées  aux  mouve- 
ments de  la  Terre  par  l'attraction  de  la  Lune  et 
des  planètes,  ceux  qui  consacrent  leurs  veilles 
à  découvrir  les  éléments  fondamentaux  du  sys- 
tème du  monde,  tous,  observateurs  ou  calcula- 
teurs, sont  des  précurseurs  de  l'astronomie  nou- 
velle. Ce  sont  là  d'immenses  travaux,  des  labeurs 
dignes  d'admiration  et  de  transcendantes  œuvres, 
qui  mettent  en  lumière  les  plus  hautes  facultés  de 
l'esprit  humain.  iMais  c'est  l'armée  du  passé. 
Mathématiciens  et  géomètres.  Désormais  le  cœur 
des  savants  va  battre  pour  une  conquête  plus 
noble  encore.  Tous  ces  grands  esprits,  en  étu- 
diant le  ciel,  ne  sont  en  réalité,  pas  sortis  de  la 
Terre.  Le  but  de  l'Astronomie  n'est  pas  de  nous 


38  U  R  A  N  I  E 


montrer  la  position  apparente  de  points  brillants 
ni  de  peser  des  pierres  en  mouvement  dans  Fes- 
pace,  ni  de  nous  faire  connaître  d'avance  les 
éclipses,  les  phases  de  la  lune  ou  les  marées. 
Tout  cela  est  beau,  mais  insuffisant. 

«  Si  la  vie  n'existait  pas  sur  la  Terre,  cette 
planète  serait  absolument  dépourvue  d'intérêt 
pour  quelque  esprit  que  ce  fût,  et  l'on  peut  appli- 
quer la  même  réflexion  à  tous  les  mondes  qui 
gravitent  autour  des  milliards  de  soleils  dans  les 
profondeurs  de  l'immensité.  La  vie  est  le  but 
de  la  création  tout  entière.  S'il  n'y  avait  ni 
vie  ni  pensée,  tout  cela  serait  comme  nul  et  non 
avenu. 

«  Tu  es  destiné  à  assister  à  une  transformation 
complète  de  la  science.  La  matière  va  faire  place 
à  Tesprit. 

—  La  vie  universelle  !  fis-je.  Est-ce  que  toutes 
les  planètes  de  notre  système  solaire  sont  habi- 
tées?... Est-ce  que  les  milliards  de  mondes  qui 
peuplent  l'infini  sont  habités?...  Est-ce  que  ces 
humanités  ressemblent  à  la  nôtre?...  Est-ce  que 
nous  les  connaîtrons  jamais?... 

—  L'époque  pendant  laquelle  tu  vis  sur  la 
Terre,  la  durée  même  de  l'humanité  terrestre, 
n'est  qu'un  moment  dans  l'éternité.  » 

Je  ne  compris  pas  cette  réponse  à  mes  questions. 
«  Il  n'y  a  aucune  raison,  ajouta  Uranie,  pour 


LA    Ml' SE    Dr    CI  KL  09 


que  tous  les  mondes  soient  habités  maintenant. 
L'époque  actuelle  n'a  pas  plus  d'importance  que 
celles  qui  l'ont  précédée  ou  celles  qui  la  suivront. 

«  La  durée  de  l'existence  de  la  Terre  sera  beau- 
coup plus  longue  —  peut-être  dix  fois  plus  longue 
—  que  celle  de  sa  période  vitale  humaine.  Sur  une 
dizaine  de  mondes  pris  au  hasard  dans  l'immen- 
sité, nous  pourrions,  par  exemple,  suivant  les  cas, 
en  trouver  à  peine  un  actuellement  habité  parune 
race  intelligente.  Les  uns  l'ont  été  jadis  ;  d'autres 
le  seront  dans  l'avenir;  ceux-ci  sont  en  prépa- 
ration, ceux-là  ont  parcouru  toutes  leurs  phases; 
ici  des  berceaux,  là-bas  des  tombes;  et  puis,  une 
variété  infinie  se  révèle  dans  les  manifestations 
des  forces  de  la  nature,  la  vie  terrestre  n'étant  en 
aucune  façon  le  type  de  la  vie  extra-terrestre.  Des 
êtres  peuvent  vivre,  penser,  en  des  organisations 
toutes  différentes  de  celles  que  vous  connaissez 
sur  votre  planète.  Les  habitants  des  autres 
mondes  n'ont  ni  votre  forme  ni  vos  sens.  Ils  sont 
autres. 

«  Le  jour  viendra,  et  très  prochainement  puis- 
que tu  es  appelé  à  le  voir,  où  cette  étude  des 
conditions  de  la  vie  dans  les  diverses  provinces 
de  l'univers  sera  l'objet  essentiel  —  et  le  grand 
charme  —  de  l'Astronomie.  Bientôt,  au  lieu  de 
s'occuper  simplement  de  la  distance,  du  mouve- 
ment et  de  la  masse  matérielle  de  vos  planètCG 


40 


URANIK 


voisines,  par  exemple,   les    astronomes  décou- 
vriront leur  constitution  physique,  leurs  aspects 
géographiques,  leur  climatologie,  leur  météoro- 
logie, pénétreront  le  mystère  de  leur  organisation 
vitale  et  discuteront  sur  leurs  habitants.  Ils  trou- 
veront que 
Mars  et  Vé- 
nus sont  ac- 
tucllemcnt 
peuplés   d'ô- 
trcs    pen- 
sants, que 
Jupitcrcncst 
encore  à  sa 
période    pri- 
maire de  pré- 
paration or- 
uiiquc,    que    Saturne 
plane  en  des  conditions 
toutes  différentes  de  celles 
"--         qui  ont  présidé  à  l'éta- 
blissement de  la  vie  terrestre  et,  sans 
jamais  passer  par  un  état  analogue  à 
celui  de  la  Terre,  sera  habité  par  des  êtres  incom- 
patibles avec  les  organismes  terrestres.  De  nou- 
velles méthodes  feront  connaître  la  constitution 
physique  et  chimique  des  astres,  la  nature  des 
atmosphères.  Des  instruments  perfectionnés  per- 


LA   Ml' SE    DU    CIEL 


41 


mettront  mcmc  de  découvrir  les  tcmoii,magcs 
directs  de  l'existence  de  ces  humanités  planétaires 
et  de  song-cr  à  se  mettre  en  communication  avec 
elles.  Voilà  la  transformation  scientifique  qui  mar- 


quera la  fin  du  dix-neuvième  siècle  et  qui  inaugu- 
rera le  vingtième.  >> 

J'écoutais,  ravi,  les  paroles  de  la  Muse  céleste, 
qui  illuminaient  pour  moi  d'une  lumière  toute 
nouvelle  les  destinées  de  TAstronomie  et  me 
pénétraient  d'une  ardeur  plus  vive  encore.  J'avais 

6 


42  URANIE 


SOUS  les  yeux  le  panorama  des  mondes  innom- 
brables qui  roulent  dans  l'espace  et  je  compre- 
nais que  le  but  de  la  science  devait  être  de  nous 
faire  connaitre  ces  univers  lointains,  de  nous 
faire  vivre  dans  ces  horizons  immenses.  La  belle 
déesse  continua  : 

«  La  mission  de  l'Astronomie  sera  plus  élevée 
encore.  Après  vous  avoir  fait  sentir,  vous  avoir 
fait  connaitre,  que  la  Terre  n'est  qu'une  cité  dans 
la  patrie  céleste  et  que  l'homme  est  citoyen  du 
Ciel,  elle  ira  plus  loin.  En  découvrant  le  plan  sur 
lequel  l'univers  physique  est  construit,  elle  mon- 
trera que  l'univers  moral  est  établi  sur  ce  môme 
plan,  que  les  deux  mondes  ne  forment  qu'un  môme 
monde  et  que  l'esprit  gouverne  la  matière.  Ce 
qu'elle  aura  fait  pour  l'espace,  elle  le  fera  pour  le 
temps.  Après  avoir  apprécié  l'immensité  de  l'es- 
pace et  avoir  reconnu  que  les  mêmes  lois  régnent 
simultanément  en  tous  lieux  et  font  de  l'immense 
univers  une  seule  unité,  vous  apprendrez  que  les 
siècles  du  passé  et  de  l'avenir  sont  associés  au 
temps  présent  et  que  les  monades  pensantes 
vivront  éternellement  par  des  transformations 
successives  et  progressives;  vous  apprendrez 
qu'il  y  a  des  esprits  incomparablement  supérieurs 
aux  plus  grands  esprits  de  l'humanité  terrestre  et 
que  tout  progresse  vers  la  perfection  suprême; 
vous  apprendrez  aussi    que  le   monde  matériel 


LA  Misi-:   Dv  c\i:l  4.3 

n'est  qu*unc  apparence  et  que  l'être  réel  consiste 
en  une  force  impondérable,  invisible  et  intangible. 

«  L'Astronomie  sera  donc  éminemment,  et  avant 
tout,  la  directrice  de  la  philosophie.  Ceux  qui 
raisonneront  en  dehors  des  connaissances  astro- 
nomiques resteront  à  côté  de  la  vérité.  Ceux 
qui  suivront  fidèlement  son  flambeau  s'élèveront 
graduellement  dans  la  solution  des  grands  pro- 
blèmes. 

«  La  philosophie  astronomique  sera  la  religion 
des  esprits  supérieurs. 

«  Tu  dois  assister,  ajouta-t-elle,  à  cette  double 
transformation  de  la  science.  Lorsque  tu  quitteras 
le  monde  terrestre,  cette  science  astronomique, 
que  tu  admires  déjà  si  légitimement,  sera  entière- 
ment renouvelée,  dans  sa  forme  comme  dans  son 
esprit. 

«  Mais  ce  n'est  pas  tout.  Cette  rénovation  d'une 
science  antique  servirait  peu  au  progrès  général 
de  l'humanité,  si  ces  sublimes  connaissances,  qui 
développent  l'esprit,  éclairent  l'âme  et  l'affran- 
chissent des  médiocrités  sociales,  restaient  enfer- 
mées dans  le  cercle  restreint  des  astronomes  de 
profession.  Ce  temps-là  va  passer  aussi.  Le  bois- 
seau doit  être  renversé.  Il  faut  prendre  le  flam- 
beau à  la  main,  accroître  son  éclat,  le  porter  sur 
les  places  publiques,  dans  les  rues  populeuses, 
jusque  dans    les  carrefours.  Tout  le  monde  ert 


A4 


URANIE 


appelé  à  recevoir  la  lumière,  tout  le  monde 
en  a  soif,  surtout  les  humbles,  surtout  les  dés- 
hérités de  la  fortune,  car  ceux-là  pensent  da- 
vantage, ceux-là  sont  avides  de  science,  tandis 
que  les  satisfaits  du  siècle  ne  se  doutent  pas  de 
leur  ignorance  et  sont  presque  fiers  d'y  demeurer. 
Oui,  la  lumière  de  l'Astronomie  doit  être  répan- 
due sur  le  monde;  elle  doit  pénétrer  jusqu'aux 
masses  populaires,  éclairer  les  consciences,  élever 
les  cœurs.  Et  ce  sera  là  sa  plus  belle  mission; 
ce  sera  là  son  bienfait.  » 


w    f 


Ainsi  parla  mon  guide  céleste.  Son  visage  était 
beau  comme  le  jour,  ses  yeux  brillaient  d'un 
lumineux  éclat,  sa  voix  semblait  une  musique 
divine.  Je  voyais  les  mondes  circuler  autour  de 
nous  dans  l'espace  et  je  sentais  qu'une  harmonie 
immense  régit  la  nature. 

«  Maintenant,  me  dit  Uranie  en  me  désignant 
du  doigt  la  place  où  notre  soleil  terrestre  avait  dis- 
paru, revenons  sur  la  Terre.  Mais  regarde  encore. 
Tu  as  compris  que  l'espace  est  infini.  Tu  vas 
comprendre  que  le  temps  est  éternel.  » 

Nous  traversâmes  des  constellations  et  revînmes 
vers  le  système  solaire.  Je  vis,  en  effet,  repa- 
raître le  Soleil  sous  l'aspect  d'une  petite  étoile. 


46  URANIE 


c(  Je  vais  te  donner  un  instant,  fit-elle,  sinon  la 
vision  divine,  du  moins  la  vision  angélique.  Ton 
âme  va  sentir  les  vibrations  éthérées  qui  consti- 
tuent la  lumière  et  savoir  comment  l'histoire  de 
chaque  monde  est  éternelle  en  Dieu.  \  oir,  c'est 
savoir.  Vois!  » 

De  même  qu'un  microscope  nous  montre  une 
fourmi  de  la  grosseur  d'un  éléphant;  de  môme 
que,  pénétrant  jusqu'aux  infiniment  petits,  il  sait 
rendre  l'invisible  visible;  ainsi,  à  l'ordre  de  la 
Muse,  ma  vue  acquit  soudain  une  puissance  de 
perception  inattendue  et  distingua  dans  l'espace, 
à  côté  du  Soleil  qui  s'éclipsa,  la  Terre,  qui  d'invi- 
sible devint  visible. 

Je  la  reconnus,  et  à  mesure  que  je  la  regardais, 
son  disque  s'agrandissait,  offrant  l'aspect  de  la 
lune  quelques  jours  avant  la  phase  de  la  pleine 
lune.  Bientôt  je  parvins,  dans  ce  disque  gran- 
dissant, à  distinguer  les  principaux  aspects  géo- 
graphiques, la  tache  neigeuse  du  pôle  nord,  les 
contours  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  la  mer  du 
Nord,  l'Atlantique,  la  Méditerranée.  Plus  je  fixais 
mon  attention,  et  mieux  je  voyais.  Les  détails 
devenaient  de  plus  en  plus  perceptibles,  comme 
si  j'avais  changé  graduellement  d'oculaires  micro- 
télescopiques.  Je  reconnus  la  forme  géographi- 
que de  la  France;  mais  notre  belle  patrie  me 
parut  entièrement  verte,  du  Rhin  à  l'Océan  et  de 


LA    MTSK    DU   CIEL  47 


la  .Manche  à  la  Méditerranée,  comme  si  elle  avait 
été  couverte  d'une  seule  et  immense  forôt.  Je 
parvenais  cependant  à  distinguer  de  mieux  en 
mieux  les  moindres  détails,  car  les  Alpes,  les 
Pyrénées,  le  Rhin,  le  Rhône,  la  Loire,  étaient 
faciles  à  reconnaître. 

«  Fixe  bien  ton  attention  »,  reprit  ma  com- 
pagne. 

En  même  temps  qu'elle  prononçait  ces  paroles, 
elle  posait  sur  mon  front  l'extrémité  de  ses 
doigts  allongés,  comme  si  elle  eût  voulu  magné- 
tiser mon  cerveau  et  donner  à  mes  facultés  de 
perception  une  puissance  plus  grande  encore. 

Alors  je  sondai,  je  pénétrai  plus  attentivement 
encore  les  détails  de  la  vision,  et  j'eus  devant  les 
yeux  la  Gaule  du  temps  de  Jules  César.  C'était  au 
temps  de  la  guerre  de  l'indépendance  animée  par 
le  patriotisme  de  Vercingétorix. 

Je  voyais  ces  aspects  d'en  haut,  comme  nous 
voyons  les  paysages  lunaires  au  télescope,  comme 
nous  voyons  une  contrée  de  la  nacelle  d'un  ballon; 
mais  je  reconnus  la  Gaule,  l'Auvergne,  Gergovie, 
le  Puy  de  Dôme,  les  volcans  éteints,  et  ma  pensée 
se  représenta  facilement  la  scène  gauloise  dont  une 
image  abrégée  m'arrivait. 

«  Nous  sommes  à  une  telle  distance  de  la  Terre, 
me  dit  Uranie,  que  la  lumière  emploie  pour 
arriver   de  là  jusqu'ici   tout   le  temps  qui  nous 


48 


URANIE 


Sépare  de  Tépoque  de  Jules  César.  Nous  recevons 
seulement  maintenant,  ici,  les  rayons  lumineux 
partis  de  la  Terre  à  cette  époque.  Pourtant  la 
lumière  voyage  dans  Tespace  éthéré  avec  la 
vitesse  de  trois  cent  mille  kilomètres  par  seconde. 
C'est  rapide,  très  rapide,  mais  ce  n'est  pas  instan- 
tané. Les  astro- 
nomcs  de  la 
Terre  qui  obser- 
vent maintenant 
les  étoiles  si- 
tuées à  la  dis- 
tance où  nous 
sommes,  ne  les 
voient  pas  telles 
qu'elles  sont  ac- 
tuellement, mais  telles  qu'elles 
étaient  au  moment  où  sont 
partis  les  rayons  lumineux 
qui  arrivent  seulement  au- 
jourd'hui ,  c'est-à-dire  telles 
qu'elles  étaient  il  y  a  plus  de  dix-huit  siècles. 

«  De  la  Terre,  ajouta-t-elle,  ni  d'aucun  point  de 
l'espace,  on  ne  voit  jamais  les  astres  tels  qu'ils 
sont,  mais  tels  qu'ils  ont  été.  On  est  d'autant 
plus  en  retard  sur  leur  histoire  qu'on  en  est  plus 
éloigné. 
«  Vous  observez  avec  les  plus  grands  soins  au 


LA    MUSE    DU    CI  KL 


49 


télescope  dos  étoiles  qui  n'existent  plus.  Plusieurs 
même  des  étoiles  que  vous  voyez  à  Tœil  nu  n'exis- 
tent plus.  Plusieurs  des  nébuleuses  dont  vous  ana- 
lysez la  substance  au  spectroscope  sont  devenues 
des  soleils.  Plusieurs  de  vos  plus  belles  étoiles 
rouges  sont  actuellement  éteintes  et  mortes  :  en 
vous  approchant  d'elles  vous  ne  les  verriez  plus! 


«  La  lumière  émanée  de  tous  les  soleils  qui 
peuplent  l'immensité,  la  lumière  réfléchie  dans 
l'espace  par  tous  les  mondes  éclairés  par  ces  so- 
leils, emporte  à  travers  le  ciel  infini  les  photo- 
graphies de  tous  les  siècles,  de  tous  les  jours, 
de  tous  les  instants.  En  regardant  un  astre,  vois 
le  voyez  tel  qu'il  était  au  moment  où  est  partie 
la  photographie  que  vous  en  recevez,  de  même 


OO  IRAMI£ 


qu'en  entendant  une  cloche  vous  recevez  le  son 
après  qu'il  est  parti,  et  d'autant  plus  longtemps 
après  que  vous    en  ôtes  plus  éloigné. 

«  Il  en  résulte  que  l'histoire  de  tous  les  mondes 
voyage  actuellement  dans  l'espace,  sans  jamais 
disparaître  absolument,  et  que  tous  les  événe- 
ments passés  sont  présents  dans  le  sein  de  l'infini 
et  indestructibles. 

«  La  durée  de  l'univers  sera  sans  fin.  La  Terre 
finira,  et  ne  sera  plus  un  jour  qu'un  tombeau. 
Mais  il  y  aura  de  nouveaux  soleils  et  de  nouvelles 
terres,  de  nouveaux  printemps  et  de  nouveaux 
sourires  et  toujours  la  vie  fleurira  dans  l'univers 
sans  bornes  et  sans  fin. 

«  J'ai  voulu  te  montrer,  fit-elle  après  un  instant 
de  pause,  j'ai  voulu  te  montrer  comment  le  temps 
est  éternel.  Tu  avais  senti  l'infinité  de  l'espace. 
Tu  avais  compris  la  grandeur  de  l'univers.  Main- 
tenant, ton  voyage  céleste  est  accompli.  Rappro- 
chons-nous de  la  Terre  et  reviens  dans  ta  patrie. 

«  Pour  toi,  ajouta-t-elle  encore,  sache  que 
l'étude  est  la  seule  source  de  toute  valeur  intel- 
lectuelle; ne  sois  jamais  ni  pauvre  ni  riche; 
garde-toi  de  toute  ambition  comme  de  toute  ser- 
vitude; sois  indépendant  ;  l'indépendance  est  le 
plus  rare  des  biens,  et  la  première  condition  du 
bonheur.  » 

Uranie  parlait  de  sa  douce  voix.  Mais  la  com- 


A    MTSE    Dr    riRT.  .">  I 


motion  produite  par  tous  ces  tableaux  extraor- 
dinaires avai^  tellement  ébranlé  mon  cerveau  que 
je  fus  pris  soudain  d'un  grand  tremblement.  Un 
frisson  me  parcourut  de  la  tête  aux  pieds,  et  c'est 
sans  doute  ce  qui  amena  mon  réveil  subit,  au 
milieu  d'une  vive  agitation....  Hélas!  ce  délicieux 
voyage  céleste  était  terminé. 

Je  cherchai  Uranie  et  ne  la  trouvai  plus.  Un 
clair  rayon  de  lune,  pénétrant  par  la  fenêtre  de 
ma  chambre,  venait  caresser  le  bord  d'un  rideau 
et  semblait  dessiner  vaguement  la  forme  aérienne 
de  mon  céleste  guide;  mais  ce  n'était  qu'un  rayon 
de  lune. 


Lorsque  je  revins  le  lendemain  à  l'Observa- 
toire, ma  première  impulsion  fut  d'accourir,  sous 
un  prétexte  quelconque,  dans  le  cabinet  du  Direc- 
teur et  de  revoir  la  Muse  charmante  qui  m'avait 
gratifié  d'un  tel  rêve.... 

La  pendule  avait  disparu  î 

A  sa  place  trônait  le  buste,  en  marbre  blanc, 
de  l'illustre  astronome. 

Je  cherchai  en  d'autres  pièces,  et,  à  propos  de 
mille  prétextes,  jusque  dans  les  appartements, 
mais  elle  avait  bien  disparu. 

Pendant  des  jours,  pendant  des  semaines,  je 


D2  L'RANIE 


cherchai,  sans  parvenir  à  la  revoir  ni  môme  à 
savoir  ce  qu'elle  était  devenue. 

J'avais  un  ami,  un  confident,  à  peu  près  du 
même  âg"e  que  moi,  quoique  paraissant  un  peu 
moins  jeune  à  cause  de  sa  barbe  naissante,  mais 
lui  aussi  fortement  épris  de  l'idéal  et  plus  rôveur 
encore  peut-être,  le  seul  d'ailleurs  de  tout  le  per- 
sonnel de  l'Observatoire  avec  lequel  je  me  sois 
jamais  intimement  lié.  11  partageait  mes  joies  et 
mes  peines.  Nous  avions  les  mêmes  goûts,  les 
mêmes  idées,  les  mêmes  sentiments.  Il  avait  com- 
pris et  mon  adolescente  admiration  pour  une  sta- 
tue, et  la  personnification  dont  mon  imagination 
l'avait  animée,  et  ma  mélancolie  d'avoir  ainsi  subi- 
tement perdu  ma  chère  Uranie  au  moment  même 
où  j'y  étais  le  plus  attaché.  Il  avait  plus  d'une  fois 
admiré  avec  moi  les  effets  de  la  lumière  sur  sa 
céleste  physionomie,  et  souriant  de  mes  extases, 
comme  un  grand  frère,  me  taquinant  même,  un 
peu  vivement  parfois,  sur  ma  tendresse  pour  une 
idole,  allait  jusqu'à  m'appeler  «  Camille  Pygma- 
lion  ».  Mais,  au  fond,  je  voyais  bien  qu'il  l'aimait 
aussi. 

Cet  ami,  qui  hélas!  devait  être  emporté  quel- 
ques années  plus  tard  en  pleine  fleur  de  jeunesse, 
ce  bon  Georges  Spero,  éminent  esprit  et  grand 
cœur,  dont  le  souvenir  me  restera  éternellement 
cher,  était  alors  secrétaire  particulier  du  Direc- 


LA  Mi'sn   Dr  ni-L  5^ 


teur,  et  son  afTection  si  sincère  me  fut  tcmoii^méc 
en  cette  circonstance  par  une  attention  aussi  gra- 
cieuse qu'imprévue. 

Un  jour,  en  rentrant  chez  moi,  je  vis  avec  une 
stupéfaction  quasi  incrédule  la  fameuse  pendule 
placée  sur  ma  cheminée,  là,  juste  devant  moi!... 

C'était  bien  elle!  Mais  comment  était-elle  là? 
Quel  chemin  avait-elle  pris?  D'où  venait-elle?' 

J'appris  que  l'illustre  auteur  de  la  découverte 
de  Neptune  l'avait  envoyée  à  réparer  chez  l'un 
des  principaux  horlogers  de  Paris,  que  celui-ci 
avait  reçu  de  Chine  une  antique  pendule  astrono- 
mique du  plus  haut  intérêt  et  en  avait  offert 
réchange,  lequel  avait  été  accepté;  et  que  Georges 
Spero,  chargé  de  la  transaction,  avait  racheté 
l'œuvre  de  Pradier  pour  me  l'offrir  en  souvenir 
des  leçons  de  mathématiques  que  je  lui  avais 
données. 

Avec  quelle  joie  je  revis  mon  Uranie  î  Avec  quel 
bonheur  j'en  rassasiai  mes  regards  !  Cette  char- 
mante personnification  de  la  Muse  du  Ciel  ne  m'a 
jamais  quitté  depuis.  Dans  mes  heures  d'étude, 
la  belle  statue  se  tenait  devant  moi,  semblant  me 
rappeler  le  discours  de  la  déesse,  m'annoncer  les 
destinées  de  l'Astronomie,  me  diriger  dans  mes 
adolescentes  aspirations  scientifiques.  Depuis,  des 
émotions  plus  passionnées  ont  pu  séduire,  cap- 
tiver, troubler  mes  sens;  mais  je  n'oublierai  jamais 


54 


URAME 


le  sentiment  idéal  que  la  Muse  des  étoiles  m'avait 
inspiré,  ni  le  voyage  céleste  dans  lequel  elle 
m'emporta,  ni  les  panoramas  inattendus  qu'elle 
déploya  sous  mes  rcg-ards,  ni  les  vérités  qu'elle 
me  révéla  sur  l'étendue  et  la  constitution  de  l'uni- 
vers, ni  le  bonheur  qu'elle  m'adonne  en  assignant 
définitivement  pour  carrière  à  mon  esprit  les 
calmes  contemplations  de  la  nature  et  de  la 
science. 


DEUXIEME  PARTIE 


Georges    Spero 


LA   VIE 


L'ardente  lumière  du  soir  flottait  dans  l'atmo- 
sphère comme  un  prodigieux  rayonnement  d'or. 
Des  hauteurs  de  Passy,  la  vue  s'étendait  sur  l'im- 
mense cité  qui,  alors  plus  que  jamais,  était  non 
pas  une  ville,  mais  un  monde.  L'Exposition  uni- 
verselle de  1867  avait  réuni  en  ce  Paris  impérial 
toutes  les  attractions  et  toutes  les  séductions  du 
siècle.  Les  fleurs  de  la  civilisation  y  brillaient  de 
leurs  plus  vives  couleurs  et  s'y  consumaient  dans 
l'ardeur  même  de  leurs  parfums,  mourant  en 
pleine  fièvre  d'adolescence.  Les  souverains  de 
l'Europe  venaient  d'y  entendre  une  éclatante  fan- 
fare, qui  fut  la   dernière  de  la  monarchie;   les 


58  URANIE 


sciences,  les  arts,  Tindustrie  semaient  leurs  créa- 
tions nouvelles  avec  une  prodigalité  inépuisable. 
C'était  comme  une  ivresse  générale  des  êtres  et 
des  choses.  Des  régiments  marchaient,  musique 
en  tête;  des  chars  rapides  scntre-croisaient  de 
toutes  parts;  des  millions  d'hommes  s'agitaient 
dans  la  poussière  des  avenues,  des  quais,  des 
boulevards;  mais  cette  poussière  môme,  dorée  par 
les  rayons  du  soleil  couchant,  semblait  une  au- 
réole couronnant  la  ville  splendide.  Les  hauts  édi- 
fices, les  dômes,  les  tours,  les  clochers,  s'illumi- 
naient des  reflets  de  l'astre  enflammé;  on  entendait 
au  loin  des  sons  d'orchestre  mêlés  à  un  murmure 
confus  de  voix  et  de  bruits  divers,  et  ce  lumineux 
soir,  complétant  une  éblouissajite  journée  d'été, 
laissait  dans  l'âme  un  sentiment  de  contentement, 
de  satisfaction  et  de  bonheur.  Il  y  avait  là  comme 
une  sorte  de  résumé  symbolique  des  manifestations 
de  la  vitalité  d'un  grand  peuple  arrivé  à  l'apogée 
de  sa  vie  et  de  sa  fortune. 

Des  hauteurs  de  Passy  où  nous  sommes,  de  la 
terrasse  d'un  jardin  suspendu  comme  aux  jours  de 
Babylone  au-dessus  du  cours  nonchalant  du  fleuve, 
deux  êtres  appuyés  à  la  balustrade  de  pierre  con- 
templent le  bruyant  spectacle.  Dominant  cette 
surface  agitée  de  la  mer  humaine,  plus  heureux 
dans  leur  douce  solitude  que  tous  les  atomes  de 
ce  tourbillon,  ils  n'appartiennent  pas  au  monde 


GEORGES   SPERO 


vulgaire  et  planent  au-dessus  de  cette  agitation, 
dans  l'atmosphère  limpide  de  leur  bonheur.  Leurs 
esprits  pensent,  leurs  cœurs  aiment,  ou,  pour 
exprimer  plus  complètement  le  même  fait,  leurs 
âmes  vivent. 

Dans  la  juvénile  beauté  de  son  dix-huiîième 
printemps,  la  jeune  fille  laisse  errer  son  regard 
rêveur  sur  Tapothéose  du  soleil  couchant,  heu- 
reuse de  vivre,  plus  heureuse  encore  d'aimer.  Elle 
ne  songe  point  à  ces  millions  d'êtres  humains  qui 
s'agitent  à  ses  pieds;  elle  regarde  sans  le  voir  le 
disque  ardent  du  soleil  qui  descend  derrière  les 
nuées  empourprées  de  l'Occident  ;  elle  respire  l'air 
parfumé  des  guirlandes  de  roses  du  jardin,  et  res- 
sent dans  tout  son  être  cette  quiétude  de  bonheur 
intime  qui  chante  dans  son  cœur  un  ineffable  can- 
tique d'amour.  Sa  blonde  chevelure  nimbe  son 
front  d'une  auréole  vaporeuse  et  tombe  en  touffes 
opulentes  sur  sa  taille  fine  et  élancée;  ses  yeux 
bleus,  bordés  de  longs  cils  noirs,  semblent  un 
reflet  de  l'azur  des  cieux;  ses  bras,  son  cou  lais- 
sent deviner  une  chair  d'une  blancheur  lactée;  ses 
joues,  ses  oreilles  sont  vivement  colorées;  dans 
l'ensemble  de  sa  personne,  elle  rappelle  un  peu 
ces  petites  marquises  des  peintres  du  dix-huitième 
siècle,  qui  naissaient  à  une  vie  inconnue  dont  elles 
nedevaientpas  jouir  bien  longtemps.  Elle  se  tient 
debout.  Son  compagnon,  qui  tout  à  l'heure  entou- 


6o 


URANIE 


rait  sa  taille  de  son  bras  en  contemplant  avec  elle 
le  tableau  de  Paris,  en  écoutant  avec  elle  les  flots 


d'harmonie  répandus  dans  les  airs  par  la  musique 
de  la  garde  impériale,  s'est  assis  à  ses  côtés.  Ses 
yeux  ont  oublié  Paris  et  le  coucher  du  soleil,  pour 


GEORGES    SPERO  ÔI 


ne  plus  voir  que  sa  gracieuse  amie,  et,  sans  s'en 
apercevoir,  il  la  regarde  avec  une  fixité  étrange 
et  douce,  Tadmirant  comme  sll  la  voyait  pour  la 
première  fois,  ne  pouvant  se  détacher  de  ce  déli- 
cieux profil,  l'enveloppant  de  son  regard  comme 
d'une  magnétique  caresse. 


Le  jeune  étudiant  restait  absorbé  dans  cette 
contemplation.  Étudiant,  Tétait-il  encore  à  vingt- 
cinq  ans?  Mais  ne  fest-on  pas  toujours,  et  notre 
maître  d'alors,  M.  Chevreul,  ne  se  surnommait-il 
pas  hier  encore,  dans 
sa  cent-troisième  an- 
née d  âge,  le  doyen 
des  étudiants  de 
France?  Georges 
Spero  avait  termi- 
né de  fort  bonne 
heure  ces  études 
de  lycée  qui  n'ap- 
prennent rien,  si  ce 
n'est  la  méthode  du 
travail,  et  continuait 
d'approfondir  avec  une  infa- 
tigable ardeur  les  grands  problèmes  des  sciences 
naturelles.    L'astronomie  surtout  avait   d'abord 


02  IIRANIE 


passionné  son  esprit,  et  je  lavais  précisément 
connu  (comme  le  lecteur  s'en  souvient  peut-ôtre, 
par  le  récit  précédent)  à  l'Observatoire  de  Paris, 
où  il  était  entré  dès  l'âge  de  seize  ans  et  où  il 
s'était  fait  remarquer  par  une  singularité  assez 
bizarre,  celle  de  n'avoir  aucune  ambition  et  de 
ne  désirer  aucun  avancement.  A  l'âge  de  seize 
ans  comme  à  l'âge  de  vingt- cinq  il  se  croyait 
à  la  veille  de  sa  mort,  jugeait  peut-être  qu'en  fait 
la  vie  passe  vite  et  qu'il  est  superflu  de  rien  dési- 
rer, sinon  la  science,  superflu  de  rien  souhaiter 
au  delà  du  bonheur  d'étudier  et  de  connaître.  Il 
était  peu  communicatif,  quoique,  au  fond,  son 
caractère  fût  celui  d'un  enfant  enjoué.  Sa  bouche, 
fort  petite  et  très  gracieusement  dessinée,  semblait 
sourire,  si  Ton  examinait  avec  attention  le  coin  des 
lèvres;  autrement,  elle  paraissait  plutôt  pensive  et 
faite  pour  le  silence.  Ses  yeux,  dont  la  couleur 
indécise,  rappelant  le  bleu  vert  de  l'horizon  de  la 
mer,  changeait  suivant  la  lumière  et  selon  les  émo- 
tions intérieures,  étaient  ordinairement  d'une 
grande  douceur;  mais  en  certaines  circonstances 
on  eût  pu  les  croire  enflammés  du  feu  de  l'éclair, 
ou  froids  comme  l'acier.  Le  regard  était  profond, 
parfois  insondable  et  même  étrange,  énigma- 
tique.  L'oreille  était  petite,  gracieusement  ourlée, 
le  lobe  bien  détaché  et  légèrement  relevé,  ce  qui 
pour  les  analystes  est  un  indice  de  finesse  d'esprit. 


C.EORGES    SPERO  63 


Le  front  était  vaste,  quoique  la  lêtc  lut  plutôt 
petite,  agrandie  par  une  belle  chevelure  aux  bou- 
cles chatoyantes.  Sa  barbe  était  fine,  châtain 
comme  ses  cheveux,  légèrement  frisée.  De  taille 
moyenne,  fensemble  de  sa  personne  était  élégant, 
d'une  élégance  native,  soignée  sans  prétention, 
comme  sans  affectation. 

Nous  n'avions  eu  aucune  camaraderie  avec  lui, 
ni  mes  amis,  ni  moi,  à  aucune  époque.  Aux  jours 
de  congé,  aux  heures  de  plaisir,  il  n'était  jamais 
là.  Perpétuellement  plongé  dans  ses  études,  on 
eût  pu  croire  qu'il  s'était  livré  sans  trêve  à  la 
recherche  de  la  pierre  philosophale,  de  la  quadra- 
ture du  cercle  ou  du  mouvement  perpétuel.  Je  ne 
lui  ai  jamais  connu  d'ami,  si  ce  n'est  moi,  encore 
ne  suis-je  pas  sûr  d'avoir  reçu  toutes  ses  confi- 
dences. Peut-être,  du  reste,  n'a-t-il  pas  eu  d'autre 
événement  intime  dans  sa  vie  que  celui  dont  je 
me  fais  aujourd'hui  l'historien,  et  que  j'ai  pu 
exactement  connaître  comme  témoin,  sinon  comme 
confident. 

Le  problème  de  l'âme  était  l'obsession  perpé- 
tuelle de  sa  pensée.  Parfois  il  s'abîmait  dans  la 
recherche  de  l'inconnu  avec  une  telle  intensité 
d'action  cérébrale,  qu'il  sentait  sous  son  crâne  un 
fourmillement  dans  lequel  toutes  ses  facultés  pen- 
santes semblaient  s'anéantir.  C'était  surtout  lors- 
que après  avoir  longuement  analysé  les  conditions 


04  URANIE 


de  rimmortalité,  il  voyait  tout  d'un  coup  dispa- 
raître devant  lui  Téphémère  vie  actuelle,  et  s'ou- 
vrir devant  son  être  mental  l'éternité  sans  fin.  En 
face  de  ce  spectacle  de  l'âme  en  pleine  éternité,  il 
voulait  savoir.  La  vue  de  son  corps  pâle  et  glacé, 
enseveli  dans  un  suaire,  étendu  dans  un  cercueil, 
abandonné  au  fond  d'une  fosse  étroite,  dernière  et 
lugubre  demeure,  sous  l'herbe  où  le  grillon  mur- 
mure, ne  consternait  pas  sa  pensée  autant  que 
l'incertitude  de  l'avenir.  «  Que  deviendrai-je?'  Que 
devenons-nous  r*  répétait-il  comme  un  choc  d'idée 
fixe  dans  son  cerveau.  Si  nous  mourons  entière- 
ment, quelle  inepte  comédie  que  la  vie,  avec  ses 
luttes  et  ses  espérances!  Si  nous  sommes  immor- 
tels, que  ûiisons-nous  pendant  l'interminable  éter- 
nité? D'aujourd'hui  en  cent  ans,  où  serai-jc?  où 
seront  tous  les  habitants  actuels  de  la  Terre?  et 
les  habitants  de  tous  les  mondes?  iMourir  pour 
toujours,  toujours,  n'avoir  existé  qu'un  moment  : 
quelle  dérision!  ne  vaudrait-il  pas  mieux  cent  fois 
n'être  point  né?  Mais  si  le  destin  est  de  vivre 
éternellement  sans  jamais  pouvoir  rien  changer  à 
la  fatalité  qui  nous  emporte,  ayant  toujours  devant 
nous  l'éternité  sans  fin,  comment  supporter  le 
poids  d'une  pareille  destinée?  Et  c'est  là  le  sort 
qui  nous  attend  ?  Si  jamais  nous  sommes  fatigués 
de  l'existence,  il  nous  serait  interdit  de  la  fuir,  il 
nous  serait  impossible  définir!  cruauté  plus  im- 


r.noRGFSSPnRO  65 


placablc  encore  que  celle  d'une  vie  éphémère 
s'évanouissant  comme  le  vol  d'un  insecte  dans  la 
fraîcheur  du  soir.  Pourquoi  donc  sommes-nous 
nés?  Pour  souffrir  de  l'incertitude?  pour  ne  pas 
voir  une  seule  de  nos  espérances  rester  debout 
après  examen?  pour  vivre,  si  nous  ne  pensons 
pas,  comme  des  idiots;  et  si  nous  pensons,  comme 
des  fous?  Et  l'on  nous  parle  d'un  «  bon  Dieu!  » 
Et  il  y  a  des  religions,  des  prêtres,  des  rabbins, 
des  bonzes!  Mais  l'humanité  n'est  qu'une  race  de 
dupes  et  de  dupés.  La  religion  vaut  la  patrie,  et  le 
prêtre  vaut  le  soldat.  Les  hommes  de  toutes  les 
nations  sont  armés  jusqu'aux  dents,  pour  s'en- 
tr'assassiner  comme  des  imbéciles.  Eh  !  c'est  ce 
qu'ils  peuvent  faire  de  plus  sage  :  c'est  le  meilleur 
remerciement  qu'ils  puissent  adressera  la  Nature 
pour  l'inepte  cadeau  dont  elle  les  a  gratifiés  en 
leur  donnant  le  jour.  » 

J'essayais  de  calmer  ses  tourments,  ses  inquié- 
tudes, m'étant  fait  à  moi-même  une  certaine  philo- 
sophie qui  m'avait  relativement  satisfait  :  «  La 
crainte  de  la  mort,  lui  disais-je,  me  paraît  absolu- 
ment chimérique.  Il  n'y  a  que  deux  hypothèses  à 
faire.  Lorsque  nous  nous  endormons  chaque  soir, 
nous  pouvons  ne  pas  nous  réveiller  le  lendemain, 
et  cette  idée,  lorsque  nous  y  songeons,  ne  nous 
empêche  pas  de  nous  endormir.  Pourtant,  i°  ou 
bien,  tout  finissant  avec  la  vie,  nous  ne  nous  réveil- 

9 


66 


URANIE 


Ions  pas  du  tout,  nulle  part;  et,  dans  ce  cas,  c'est 
un  sommeil  qui  n'a  pas  été  fini,  qui,  pour  nous, 
durera  éternellement  :  nous  n'en  saurons  donc 
jamais  rien.  Ou  bien,  2"  l'âme  survivant  au  corps, 
nous  nous  réveillons  ailleurs  pour  continuer  notre 


activité.  Dans  ce  cas,  le  réveil  ne  peut  être  re- 
doutable :  il  doit  plutôt  être  enchanteur,  toute 
existence  dans  la  nature  ayant  sa  raison  d'être  et 
toute  créature,  la  plus  infime  comme  la  plus  noble, 
trouvant  son  bonheur  dans  l'exercice  de  ses  fa- 
cultés. » 


GEORGES   SPERO 


6t 


Ce  raisonnement  semblait  le  calmer.  Mais  les 
inquiétudes  du  doute  ne  tardaient  pas  à  reparaître 
piquantes  comme  des  épines.  Parfois,  il  errait  seul, 
dans  les  vastes  cimetières  de  Paris,  cherchant 
entre  les  tombes  les  allées  les  plus  désertes,  écou- 


tant le  bruit  du  vent  dans  les  arbres,  le  bruisse- 
ment des  feuilles  mortes  dans  les  sentiers.  Parfois, 
il  s'éloignait,  aux  environs  de  la  grand  ville,  à 
travers  les  bois,  et  pendant  des  heures  entières 
marchait  en  s'entretenant  lui-même.  Parfois  aussi 
il  demeurait  toute  une  longue  journée  dans  son 
atelier  de  la  place  du  Panthéon,  atelier  qui  lui 


68  URANIE 


servait  à  la  fois  de  cabinet  de  travail,  de  chambre 
à  coucher  et  de  pièce  de  réception,  et  jusqu'à  une 
heure  avancée  de  la  nuit,  disséquait  un  cer\'eau 
rapporté  de  la  Clinique,  étudiant  au  microscope  les 
coupes  en  minces  lamelles  de  la  substance  grise. 

L'incertitude  des  sciences  appelées  positives,  le 
brusque  arrêt  de  son  esprit  dans  la  solution  des 
problèmes,  le  jetaient  alors  en  un  violent  désespoir, 
et  plus  d'une  fois  je  le  trouvai  dans  un  abattement 
inerte,  les  yeux  brillants  et  fixes,  les  mains  brû- 
lantes de  fièvre,  le  pouls  agité  et  intermittent.  En 
Tune  de  ces  crises  même,  ayant  été  obligé  de  le 
quitter  pour  quelques  heures,  je  crus  ne  plus  le 
trouver  vivant  en  revenant  vers  cinq  heures  du 
matin.  11  avait  auprès  de  lui  un  verre  de  cyanure 
de  potassium  qu'il  essaya  de  cacher  à  mon  arrivée. 
Mais  aussitôt,  reprenant  son  calme  avec  une 
grande  sérénité  d'âme,  il  eut  un  léger  sourire  : 
«  A  quoi  bon!  me  dit-il,  si  nous  sommes  immor- 
tels, cela  ne  servirait  à  rien.  Mais  c'était  pour  le 
savoir  plus  vite.  »  11  m'avoua  ce  jour-là  qu'il  avait 
cru  être  douloureusement  enlevé  par  les  cheveux 
jusqu'à  la  hauteur  du  plafond  pour  retomber 
ensuite  de  tout  son  poids  sur  le  plancher. 

L'indifférence  publique  à  l'égard  de  ce  grand 
problème  de  la  destinée  humaine,  question  qui,  à 
ses  yeux,  primait  toutes  les  autres,  puisqu'il  s'agit 
de  notre  existence  ou  de  notre  néant,  avait  le  don 


GEORGES    s PERO  69 

de  Texaspércr  au  dernier  degré.  Il  ne  voyait  par- 
tout que  des  gens  occupés  à  des  intérêts  matériels, 
uniquement  absorbés  par  Tidée  bizarre  de  «  ga- 
gner de  l'argent  »,  consacrant  toutes  leurs  années, 
tous  leurs  jours,  toutes  leurs  heures,  toutes  leurs 
minutes  à  ces  intérêts  déguisés  sous  les  formes  les 
plusdiverses,  et  ne  trouvait  aucun  esprit  libre,  indé- 
pendant, vivant  de  la  vie  de  Tesprit.  Il  lui  semblait 
que  les  êtres  pensants  pouvaient,  devaient,  tout 
en  vivant  de  la  vie  du  corps,  puisqu'on  ne  peut 
faire  autrement ,  du  moins  ne  pas  rester  esclaves 
d'une  organisation  aussi  grossière,  et  vouer  leurs 
meilleurs  instants  à  la  vie  intellectuelle. 

A  l'époque  où  commence  ce  récit,  Georges  Spero 
était  déjcà  célèbre,  et  même  illustre,  par  les  tra- 
vauc  scientifiques  originaux  qu'il  avait  publiés  et 
par  plusieurs  ouvrages  de  haute  littérature  qui 
avaient  porté  son  nom  aux  acclamations  du 
monde  entier.  Quoiqu'il  n'eût  pas  encore  accompli 
sa  vingt-cinquième  année,  plus  d'un  million  de 
lecteurs  avaient  lu  ses  œuvres,  qu'il  n'avait  point 
écrites  cependant  pour  le  gros  public,  mais  qui 
avaient  eu  le  succès  d'être  appréciées  par  la  majo- 
rité désireuse  de  s'instruire  aussi  bien  que  par  la 
minorité  éclairée.  On  l'avait  proclamé  le  Maître 
d'une  école  nouvelle,  et  d'éminents  critiques,  ne 
connaissant  ni  son  individualité  physique,  ni  son 
âge,  parlaient  de  «  ses  doctrines  ». 


URANIE 


Comment  ce  singulier  philosophe,  cet  étudiant 
austère,  se  trouvait-il  aux  pieds  d'une  jeune  fille  à 
rheure  du  coucher  du  soleil,  seul  avec  elle,  sur 
cette  terrasse  où  nous  venons  de  les  rencontrer? 
La  suite  de  ce  récit  va  nous  l'apprendre- 


*'  â' 


II 


APPARITION 


Leur  première  rencontre  avait  été  véritable- 
ment étrange.  Contemplateur  passionné  des  beau- 
tés de  la  nature,  toujours  en  quête  des  grands 
spectacles,  le  jeune  naturaliste  avait  entrepris. 
Tété  précédent,  le  voyage  de  Norvège,  dans  le 
but  de  visiter  ces  fiords  solitaires  où  s'engouffre 
la  mer  et  ces  montagnes  aux  cimes  neigeuses  qui 
élèvent  au-dessus  des  nues  leurs  fronts  immacu- 
lés, et  surtout  avec  le  vif  désir  d  y  faire  une  étude 
spéciale  des  aurores  boréales,  cette  manifestation 
grandiose  de  la  vie  de  notre  planète.  Je  lavais 
accompagné  dans  ce  voyage.  Les  couchers  de 
de  soleil  au  delà  *des  fiords  calmes  et  profonds; 


72  IIRANIE 


les  levers  de  lastre  splendide  sur  les  montagnes, 
charmaient  en  une  indicible  émotion  son  Ame 
d'artiste  et  de  poète.  Nous  demeurâmes  là  plus 
d'un  mois,  parcourant  la  pittoresque  région  qui 
s'étend  de  Christiania  aux  Alpes  Scandinaves.  Or, 
la  Norvège  était  la  patrie  de  cette  enfant  du 
Nord,  qui  devait  exercer  une  si  rapide  influence 
sur  son  cœur  non  éveillé.  Elle  était  là,  à  quelques 
pas  de  lui,  et  pourtant  ce  fut  seulement  le  jour  de 
notre  départ  que  le  hasard,  ce  dieu  des  anciens, 
se  décida  à  les  mettre  en  présence. 

La  lumière  du  matin  dorait  les  cimes  lointaines. 
La  jeune  Norvégienne  avait  été  conduite  par  son 
père  sur  l'une  de  ces  montagnes  où  maints  excur- 
sionnistes se  rendent,  comme  au  Righi  de  Suisse, 
pour  assister  au  lever  du  soleil  qui,  ce  jour-là, 
avait  été  men'eilleux.  Icléa  s'était  écartée,  seule, 
à  quelques  mètres,  sur  un  monticule  isolé,  pour 
mieux  distinguer  certains  détails  de  paysage, 
lorsque  se  retournant,  le  visage  à  l'opposé  du 
soleil,  pour  embrasser  l'ensemble  de  l'horizon,  elle 
aperçut,  non  plus  sur  la  montagne  ni  sur  la  terre, 
mais  dans  le  ciel  même,  son  image,  sa  personne 
tout  entière,  fort  bien  reconnaissables.  Une  au- 
rcole  lumineuse  encadrait  sa  tête  et  ses  épaules 
d^'une  couronne  de  gloire  éclatante,  et  un  grand 
cercle  aérien,  faiblement  teinté  des  nuances  de 
l'arc-en-ciel,  enveloppait  la  mystérieuse  apparition. 


GF.ORGRS   SPERO  7,3 

Stupéfaite,  émue  par  la  sing-ularité  du  spectacle, 
encore  sous  l'impression  de  la  splendeur  du  lever  du 
soleil,  elle  ne  remarqua  pas  immédiatement  qu'une 
autre  fii^aire,  un  profil  de  tête  d'homme,  accompa- 
gnait la  sienne,  silhouette  de  voyageur  immobile, 
en  contemplation  devant  elle,  rappelant  ces  statues 
de  saints  debout  sur  les  piliers  d'église.  Cette 
figure  masculine  et  la  sienne  étaient  encadrées 
par  le  même  cercle  aérien.  Tout  d'un  coup,  elle 
aperçut  cet  étrange  profil  humain  dans  les  airs, 
crut  être  le  jouet  d'une  vision  fantastique,  et, 
émerveillée,  fit  un  geste  de  surprise  et  presque 
d'effroi.  Son  image  aérienne  reproduisit  le  même 
geste,  et  elle  vit  le  spectre  du  voyageur  porter  la 
main  à  son  chapeau  et  se  découvrir  comme  en 
une  salutation  céleste,  puis  perdre  la  netteté  de 
ses  contours  et  s'évanouir  en  même  temps  que  sa 
propre  image. 

La  transfiguration  du  Mont  Thabor,  où  les  dis- 
ciples de  Jésus  aperçurent  tout  d'un  coup  dans  le 
ciel  l'image  du  Maître  accompagnée  de  celles  de 
Moïse  et  d'Élie,  ne  plongea  pas  ses  témoins  dans 
une  stupéfaction  plus  grande  que  celle  de  l'inno- 
cente vierge  de  Norvège,  en  face  de  cette  anthéUe 
dont  la  théorie  est  connue  de  tous  les  météorolo- 
gistes. 

Cette  apparition  se  fixa  dans  la  profondeur  de  sa 
pensée  comme  un  rêve  merveilleux.  Elle  avait  ap- 


74 


URANIE 


pelé  son  père,  resté  à  une  faible  distance  derrière 
le  monticule;  mais,  lorsqu'il  arriva,  tout  avait dis- 


paru.  Elle  lui  en  demanda  l'explication,  sans  rien 
obtenir,  si  ce  n'est  un  doute,  et  presque  une  néga- 


CiEORGDS    SIMiRO 


75 


lion  sur  la  rcalitc  Jii  phcnomcne.  Cet  excellent 
homme,  ancien  ofiicier  supérieur,  appartenait  à 
cette  catégorie  de  sceptiques  distingués  qui  nient 


tout  simplement  ce  qu'ils  ignorent  ou  ne  compren- 
nent pas.  La  délicieuse  créature  eut  beau  lui  affir- 
mer qu'elle  venait  de  voir  son  image  dans  le  ciel, 
—  et  même  celle  d'un  homme  qu'elle  jugeait  jeune 


70  URANIE 

et  de  bonne  tournure,  —  elle  eut  beau  raconter 
les  détails  de  lapparition  et  ajouter  que  les  ligures 
lui  avaient  paru  plus  grandes  que  nature  et  res- 
semblaient à  des  silhouettes  colossales,  il  lui  dé- 
clara avec  autorité,  et  non  sans  emphase,  que 
c'était  ce  qu'on  appelle  des  illusions  d'optique 
produites  par  l'imagination  quand  on  a  mal  dormi, 
surtout  pendant  les  années  de  l'adolescence. 

Mais,  le  soir  du  même  jour,  comme  nous  mon- 
tions sur  le  bateau  à  vapeur,  je  remarquai  une 
jeune  fille  à  la  chevelure  un  peu  évaporée  qui  re- 
gardait mon  ami  d'un  air  franchement  étonné. 
Elle  était  sur  le  quai,  au  bras  de  son  père,  et  de- 
meurait là  immobile  comme  la  femme  de  Loth 
changée  en  statue  de  sel.  Je  la  signalai  à  Georges 
dès  notre  arrivée  sur  le  bateau  ;  mais  à  peine  eut- 
il  tourné  la  tête  de  son  côté,  que  je  vis  les  joues  de 
la  jeune  fille  s'empourprer  d'une  subite  rougeur, 
et  aussitôt  elle  détourna  son  regard  pour  le  diriger 
sur  la  roue  du  navire  qui  commençait  à  se  mettre 
en  marche.  Je  ne  sais  si  Spero  y  prit  garde.  En 
fait,  le  matin,  nous  n'avions  rien  vu  ni  l'un  ni 
l'autre  du  phénomène  aérien,  du  moins  au  moment 
où  la  jeune  fille  était  arrivée  près  de  nous,  et  elle 
nous  était  restée  cachée  elle-même  par  un  petit  mas- 
sif d'arbustes  :  c'était  surtout  le  côté  de  l'Orient,  la 
magnificence  du  lever  du  soleil,  qui  nous  avait  atti- 
rés. Cependant  il  salua  la  Norvège,  qu'il  quittait 


(;i:oK(ii:s  s  pi:  ko 


avec  regret,  du  même  geste  dont  il  avait  salué  le 
soleil  levant;  et  Tinconnue  prit  ce  salut  pour  elle. 

Deux  mois  plus  tard,  à  Paris,  le  comte  de  K... 
recevait  une  société  nombreuse  à  propos  d'un  ré- 
cent triomphe  de  sa  compatriote  Christine  Nilson. 
La  jeune  Norvégienne  et  son  père,  venus  à  Paris 
passer  une  partie  de  Thiver,  étaient  au  nombre  des 
invités  ;  ils  se  connaissaient  de  longue  date  comme 
compatriotes,  la  Suède  et  la  Norvège  étant  sœurs. 
Pour  nous,  nous  y  venions  pour  la  première  fois 
et  l'invitation  était  même  due  à  l'apparition  du 
dernier  livre  de  Spero,  déjà  signalé  par  un  écla- 
tant succès.  Rêveuse,  pensive,  instruite  par  l'édu- 
cation solide  des  pays  du  Nord,  avide  de  connaître, 
Icléa  avait  déjà  lu,  relu  avec  curiosité  ce  livre 
quelque  peu  mystique,  dans  lequel  le  nouveau 
métaphysicien  avait  exposé  les  anxiétés  de  son 
âme  non  satisfaite  des  Pensées  de  Pascal.  Ajou- 
tons qu'elle  avait  elle-même  depuis  plusieurs  mois 
passé  avec  succès  l'examen  du  brevet  supérieur,  et 
qu'ayant  renoncé  à  l'étude  de  la  médecine  qui 
d'abord  l'avait  attirée,  elle  commençait  à  s'initier 
avec  quelque  curiosité  aux  recherches  toutes  nou- 
velles de  la  physiologie  psychologique. 

Lorsqu'on  avait  annoncé  M.  Georges  Spero,  il  lui 
avait  semblé  qu'un  ami  inconnu,  presque  un  con- 
fident de  son  esprit,  venait  d'entrer.  Elle  tressaillit, 
comme  frappée  d'une  commotion  électrique.  Lui, 


-78 


URANIfc: 


peu  mondain,  timide,  gêné  dans  les  réunions  d'in- 
connus, n'aimant  ni  danser,  ni  jouer,  ni  causer, 
était  resté  dans  le  même  coin  du  salon  à  côté  de 
quelques  amis,  assez  indifférent  aux  valses  et  aux 
quadrilles,  plus  attentif  à  deux  ou  trois  chefs- 
d'œuvre  de  la  musique  moderne  interprétés  avec 


sentiment;  et  la  soirée  entière  s'était  passée  sans 
qu'il  se  fût  approché  d'elle,  quoiqu'il  l'eût  remar- 
quée et  que,  dans  toute  cette  éblouissante  soirée, 
il  n'eût  vu  qu'elle.  Leurs  regards  s'étaient  plus 
d'une  fois  rencontrés.  A  la  fm,  vers  deux  heures 
du  matin,  alors  que  la  réunion  se  faisait  plus  in- 
time, il  osa  venir  auprès  d'elle,  sans  pourtant  lui 


G  EORfîRS    SPKRO 


adresser  la  parole.  Ce  fut  elle  qui,  la  première, 
lui  parla,  pour  lui  exprimer  un  doute  sur  la  eon- 
clusion  de  son  livre. 

l'iatté,  mais  plus  surpris  encore  d'apprendre  que 


ces  pages  de  métaphysique  avaient  une  lectrice, 
—  et  une  lectrice  de  cet  âge,  —  Fauteur  répondit, 
assez  maladroitement,  que  ces  recherches  étaient 
un  peu  sérieuses  pour  une  femme.  Elle  répliqua 
que  les  femmes,  les  jeunes  filles  n'étaient  pas  exclu- 


8o  URANIE 


sivement  absorbées  par  rexercice  de  la  coquetterie, 
et  qu'elle  en  connaissait  qui  parfois  pensaient, 
cherchaient,  travaillaient,  étudiaient.  Elle  parla 
avec  quelque  vivacité,  pour  défendre  les  femmes 
contre  le  dédain  scientifique  de  certains  hommes  et 
soutenir  leur  aptitude  intellectuelle,  et  n'eut  pas 
de  peine  à  gagner  une  cause  dont  son  interlocu- 
teur n'était,  d'ailleurs,  en  aucune  façon  l'adver- 
saire. 

Ce  nouveau  livre,  dont  le  succès  avait  été  immé- 
diat et  éclatant,  malgré  la  gravité  du  sujet,  avait 
entouré  le  nom  de  Georges  Spero  d'une  véritable 
auréole  de  célébrité,  et  dans  les  salons,  le  brillant 
écrivain  était  partout  accueilli  avec  une  vive  sym- 
pathie. Les  deux  jeunes  gens  avaient  à  peine 
échangé  quelques  paroles  qu'il  se  trouva  le  point 
de  mire  des  amis  de  la  maison  et  obligé  de  ré- 
pondre à  diverses  questions  qui  vinrent  interrompre 
leur  tête-à-tête.  L'un  des  plus  éminents  critiques 
du  jour  avait  précisément  consacré  un  long  article 
au  nouvel  ouvrage,  et  le  sujet  môme  du  livre  devint 
en  un  instant  l'objet  de  la  conversation  générale. 
Icléa  se  tint  à  l'écart.  Elle  sentait,  et  les  femmes 
ne  s'y  trompent  guère,  que  le  héros  l'avait  remar- 
quée, que  sa  pensée  était  déjà  attachée  à  la  sienne 
par  un  fil  invisible,  et  qu'en  répondant  aux  ques- 
tions plus  ou  moins  banales  qui  lui  étaient  adres- 
sées, son  esprit  n'était  pas  entièrement  à  laconver- 


GEORGES   SPERO  8l 

sation.  Ce  premier  triomphe  intime  lui  suflisait. 
Elle  n'en  désirait  point d  autres.  Et  puis,  elle  avait 
reconnu  dans  son  profil  la  silhouette  mystérieuse 
de  l'apparition  aérienne  et  le  jeune  voyageur  du 
bateau  de  Christiania. 

Dans  cette  première  entrevue,  il  ne  tarda  pas  àlui 
témoigner  son  enthousiasme  pour  les  sites  mer- 
veilleux de  la  Norvège  et  à  lui  raconter  son  voyage. 
Elle  brûlait  d'entendre  un  mot,  une  allusion  quel- 
conque, au  phénomène  aérien  qui  Favait  tant  frap- 
pée ;  et  elle  ne  comprenait  pas  son  silence,  sa  dis- 
crétion. Lui,  n'ayant  pas  observé  l'anthélie  au 
moment  où  elle  s'y  était  elle-même  projetée,  n'avait 
pas  été  particulièrement  surpris  d'un  phénomène 
qu'il  avait  plusieurs  fois  déjà,  et  en  de  meilleures 
conditions,  étudié  du  haut  de  la  nacelle  d'un 
aérostat,  et  n'ayant  rien  observé  de  spécial,  n'avait 
rien  à  en  dire.  L'instant  de  l'embarquement  ne  se 
représenta  pas  non  plus  à  sa  mémoire,  et  quoique 
la  blonde  enfant  ne  lui  parût  pas  entièrement 
étrangère,  cependant  il  ne  se  souvenait  pas  de 
l'avoir  entrevue.  Pour  moi,  je  l'avais  tout  de  suite 
reconnue.  Il  causa  des  lacs,  des  rivières,  des 
fiords,  des  montagnes;  apprit  d'elle  que  sa  mère 
était  morte  fort  jeune  d'une  maladie  de  cœur, 
que  son  père  préférait  la  vie  de  Paris  à  celle  de 
tout  autre  pays,  et  que  sans  doute  elle  ne  retour- 
nerait plus  que  rarement  dans  sa  patrie. 

H 


82  URANIE 


Une  remarquable  communauté  de  goûts  et 
d'idées,  une  vive  sympathie  mutuelle,  une  estime 
réciproque,  les  mirent  tout  de  suite  en  relation. 
Élevée  suivant  le  mode  d'éducation  anglaise,  elle 
jouissait  de  cette  indépendance  d'esprit  et  de  cette 
liberté  d'action  que  les  femmes  de  France  ne  con- 
naissent qu'après  le  mariage,  et  ne  se  sentait  ar- 
rêtée par  aucune  de  ces  conventions  sociales  qui 
paraissent  destinées  chez  nous  à  protéger  Tinno- 
cence  et  la  vertu.  Deux  amies  de  son  âge  étaient 
même  déjà  venues  seules  à  Paris  pour  terminer 
leur  éducation  musicale,  et  elles  vivaient  ensemble, 
en  pleine  Babylone,  en  toute  sécurité  d'ailleurs, 
sans  s'être  jamais  doutées  des  périls  dont  on  pré- 
tend que  Paris  est  rempli.  La  jeune  fille  reçut  les 
visites  de  Georges  Spero  comme  son  père  eut  pu 
les  recevoir  lui-même,  et  en  quelques  semaines 
l'affmité  de  leurs  caractères  et  de  leurs  goûts  les 
avait  associés  dans  les  mêmes  études,  dans  les 
mêmes  recherches,  souvent  dans  les  mêmes  pensées. 
Presque  chaque  jour,  dans  l'après-midi,  entraîné 
par  une  secrète  attraction,  il  se  dirigeait  du  quar- 
tier Latin  vers  les  bords  de  la  Seine,  qu'il  suivait 
jusqu'au  Trocadéro,  et  passait  plusieurs  heures 
avec  Icléa  soit  dans  la  bibliothèque,  soit  sur  la 
terrasse  du  jardin,  soit  en  une  promenade  au 
Bois. 

La  première  impression,  née  de  l'apparition  ce- 


GEORGES    SPERO  83 


leste,  était  restée  dans  l'ùmc  d'Icléa.  Elle  regardait 
le  jeune  savant,  sinon  comme  un  dieu  ou  comme 
un  héros,  du  moins  comme  un  homme  supérieur  à 
ses  contemporains.  La  lecture  de  ses  ouvrages 
fortifia  cette  impression  et  l'accrut  encore  :  elle 
ressentit  pour  lui  plus  que  de  l'admiration,  une  vé- 
ritable vénération.  Lorsqu'elle  eut  fait  sa  connais- 
sance personnelle,  le  grand  homme  ne  descendit 
pas  de  son  piédestal.  Elle  le  trouva  si  éminent,  si 
transcendant  dans  ses  études,  dans  ses  travaux, 
dans  ses  recherches,  mais  en  même  temps  si 
simple,  si  sincère,  si  bon  et  si  indulgent  pour  tous, 
et  —  saisissant  tout  prétexte  pour  entendre  pronon- 
cer son  nom  —  elle  dut  subir  parfois  quelques  cri- 
tiques de  rivaux  si  injustes  envers  lui,  qu'elle  se 
prit  à  l'aimer  avec  un  sentiment  presque  maternel. 
Ce  sentiment  d'affection  protectrice  existe-t-il  donc 
déjà  dans  le  cœur  des  jeunes  filles?  Peut-être, 
mais  assurément  elle  l'aima  ainsi  d'abord.  Je  crois 
avoir  dit  plus  haut  que  le  fond  du  caractère  de  ce 
penseur  était  quelque  peu  mélancolique,  de  cette 
mélancolie  de  l'âme,  dont  parle  Pascal,  et  qui  est 
comme  la  nostalgie  du  ciel.  Il  cherchait,  en  effet, 
perpétuellement  la  solution  de  l'éternel  problème, 
le  To  be  or  not  io  be  «  être  ou  n'être  pas  »  d'Ham- 
let.  Parfois  on  eût  pu  le  voir  triste,  atterré  jusqu'à 
la  mort.  Mais,  par  un  singulier  contraste,  lorsque 
ses  noires  pensées  s'étaient  pour  ainsi  dire  consu- 


84 


URANIE 


mées  dans  la  recherche,  que  le  cerveau  épuisé 
perdait  la  faculté  de  vibrer  encore,  il  y  avait  en 
lui  comme  un  repos,  un  rassércnement;  la  circu- 
lation de  son  sang  vermeil  ranimait  la  vie  orga- 
nique, le  philosophe  disparaissait  pour  faire  place 
à  un  enfant  presque  naïf,  d'une  gaieté  facile, 
s  amusant  de  tout  et  de  rien,  ayant  presque  des 
goûts  féminins,  aimant  les  fleurs,  les  parfums,  la 
musique,  la  rêverie,  et  paraissant  môme  parfois 
d'une  étonnante  insouciance. 


II 


TO    BE    OR   NOT    TO    BE 


C'était  précisément  cette  phase  de  sa  vie  intel- 
lectuelle qui  avait  si  intimement  associé  les  deux 
êtres.  Heureuse  d'exister,  à  la  fleur  de  son  prin- 
temps, s'ouvrant  à  la  lumière  de  la  vie,  harpe  vi- 
brant de  toutes  les  harmonies  de  la  nature,  la 
belle  créature  du  Nord  rêvait  encore  parfois  aux 
elfes  et  aux  fées  de  son  climat,  aux  anges  et  aux 
mystères  de  la  religion  chrétienne,  qui  avaient 
bercé  son  enfance  ;  mais  sa  piété,  sa  crédulité  des 
premiers  jours  n'avaient  pas  obscurci  sa  raison, 
elle  pensait  librement,  cherchait  avec  sincérité  la 
vérité,  et  regrettant  peut-être  de  ne  plus  croire  au 
paradis  des  prédicateurs,  elle  se  sentait  pourtant 


86  URANIE 


animée  du  désir  impérieux  de  vivre  toujours.  La 
mort  lui  semblait  une  cruelle  injustice.  Elle  ne 
revoyait  jamais  sa  mère  étendue  sur  son  lit  de 
mort,  belle  de  tout  l'éclat  de  sa  trentième  année, 
emportée  en  pleine  floraison  des  roses  dans  un 
cimetière  verdoyant  et  parfumé,  tout  rempli  de 
chants  d'oiseaux,  et  rayée  subitement  du  livre  des 
vivants,  tandis  que  la  nature  entière  avait  continué 
de  chanter,  de  fleurir  et  de  briller;  elle  ne  revoyait 
jamais,  dis-je,  le  pâle  visage  de  sa  mère,  sans 
qu'un  frisson  subit  la  parcourût  tout  entière,  de  la 
tête  aux  pieds.  Non,  sa  mère  n'était  pas  morte. 
Non,  elle  ne  mourrait  pas  elle-même,  ni  à  trente 
ans,  ni  plus  tard.  Et  lui!  Lui,  mourir!  cette  su- 
blime intelligence  s'anéantir  par  un  arrêt  du  cœur 
ou  de  la  respiration?  Non,  ce  n'était  pas  possible. 
Les  hommes  se  trompent.  Un  jour  on  saura. 

Elle  aussi  pensait  parfois  à  ces  mystères,  sous 
une  forme  plutôt  esthétique  et  sentimentale  que 
scientifique;  mais  elle  y  pensait.  Toutes  ses  ques- 
tions, tous  ses  doutes,  le  but  secret  de  ses  conver 
sations,  de  son  attachement  si  rapide  peut-être  à 
son  ami,  tout  cela  avait  pour  cause  l'immense  soif 
de  connaître  qui  altérait  son  âme.  Elle  espérait  en 
lui,  parce  qu'elle  avait  déjà  trouvé  dans  ses  écrits 
la  solution  des  plus  grands  problèmes.  Ils  lui 
avaient  appris  à  connaître  l'univers,  et  cette  con- 
naissance se  trouvait  être  plus  belle,  plus  vivante, 


GEORG  ES   SPERO  87 


plus  grande,  plus  poétique  que  les  erreurs  et  les 
illusions  anciennes.  Depuis  le  jour  où  elle  avait 
appris  de  ses  lèvres  que  sa  vie  n'avait  pas  d'autre 
but  que  cette  recherche  de  la  réalité,  elle  était  sûre 
qu'il  trouverait,  et  son  esprit  s'accrochait,  se  liait 
au  sien,  peut-être  encore  plus  énergiquement  que 
son  cœur. 

Il  y  avait  environ  trois  mois  qu'ils  vivaient  ainsi, 
d'une  commune  vie  intellectuelle,  passant  presque 
tous  les  jours  plusieurs  heures  dans  la  lecture  des 
mémoires  originaux  écrits  dans  les  différentes 
langues  sur  la  philosophie  scientifique,  la  théorie 
des  atomes,  la  physique  moléculaire,  la  chimie 
organique,  la  thermodynamique  et  les  diverses 
sciences  qui  ont  pour  but  la  connaissance  de  l'être, 
dissertant  sur  les  contradictions  apparentes  ou 
réelles  des  hypothèses,  trouvant  parfois,  dans  les 
écrivains  purement  littéraires,  des  rapports  et  des 
coïncidences  assez  surprenantes  avec  les  axiomes 
scientifiques,  s'étonnant  de  certaines  presciences 
des  grands  auteurs.  Ces  lectures,  ces  recherches, 
ces  comparaisons  les  avaient  surtout  intéressés 
par  rélimination  que  leur  esprit  de  plus  en  plus 
éclairé  se  voyait  conduit  à  faire  des  neuf  dixièmes 
des  écrivains,  dont  les  œuvres  sont  absolument 
vides,  et  de  la  moitié  du  dernier  dixième,  dont  les 
écrits  n'ont  qu'une  valeur  superficielle  ;  ayant  ainsi 
déblayé  le  champ  de  la  littérature,  ils  vivaient  avec 


88  URANIE 


une  certaine  satisfaction  dans  la  société  restreinte 
des  esprits  supérieurs.  Peut-être  y  entrait-il  quelque 
léger  sentiment  d'orgueil. 

Un  jour,  Spero  arriva  plus  tôt  que  de  coutume. 
Eurêka!  s'écria-t-il.  Mais  se  reprenant  aussi  vite  : 
Peut-être.... 

S  appuyant  à  la  cheminée  où  pétillait  un  feu 
ardent,  tandis  que  sa  compagne  le  contemplait  de 
ses  grands  yeux  pleins  de  curiosité,  il  se  mit  à 
parler  avec  une  sorte  de  solennité  inconsciente, 
comme  s'il  se  fût  entretenu  avec  son  propre  esprit, 
dans  la  solitude  d'un  bois  : 


«  Tout  ce  que  nous  voyons  n'est  qu'apparence. 
La  réalité  est  autre. 

«  Le  Soleil  parait  tourner  autour  de  nous,  se 
lever  le  matin  et  se  coucher  le  soir,  et  la  Terre  où 
nous  sommes  parait  immobile.  C'est  le  contraire 
qui  est  vrai.  Nous  habitons  autour  d'un  projectile 
tourbillonnant,  lancé  dans  l'espace  avec  une  vi- 
tesse soixante-quinze  fois  plus  rapide  que  celle 
qui  emporte  un  boulet  de  canon. 

«  Un  harmonieux  concert  vient  charmer  nos 
oreilles.  Le  son  n'existe  pas,  n'est  qu'une  impres- 
sion de  nos  sens,  produite  par  des  vibrations  de 
Tair  d'une  certaine  amplitude  et  d'une  certaine 


GEORGES   SPERO  89 

vitesse,  vibrations  en  elles-mêmes  silencieuses. 
Sans  le  nerf  auditif  et  le  cerveau,  il  n'y  aurait  pas 
de  sons.  En  réalité,  il  n'y  a  que  du  mouvement. 

«  L'arc-en-ciel  épanouit  son  cercle  radieux,  la 
rose  et  le  bluet  mouillés  par  la  pluie  scintillent  au 
soleil,  la  verte  prairie,  le  sillon  d'or  diversifient  la 
plaine  de  leurs  éclatantes  couleurs.  Il  n'y  a  pas  de 
couleurs,  il  n'y  a  pas  de  lumière,  il  n'y  a  que  des 
ondulations  de  l'éther  qui  mettent  en  vibration  le 
nerf  optique.  Apparences  trompeuses.  Le  soleil 
échauffe  et  féconde,  le  feu  brûle  :  il  n'y  a  pas  de 
chaleur,  mais  seulement  des  sensations.  La  cha- 
leur, comme  la  lumière,  n'est  qu'un  mode  de  mou- 
vement. Mouvements  invisibles,  mais  souverains, 
suprêmes 


«  Voici  une  forte  solive  de  fer,  de  celles  qu'on 
emploie  si  généralement  aujourd'hui  dans  les 
constructions.  Elle  est  posée  dans  le  vide,  à  dix 
mètres  de  hauteur,  sur  deux  murs,  sur  lesquels 
s'appuient  ses  deux  extrémités.  Elle  est  «  solide  », 
certes.  En  son  milieu,  on  a  posé  un  poids  de  mille, 
deux  mille,  dix  mille  kilogrammes,  et  ce  poids 
énorme,  elle  ne  le  sent  même  pas  ;  c'est  à  peine  si 
l'on  peut  constater  par  le  niveau  une  impercepti- 
ble flexion.  Pourtant,  cette  solive  est  composée  de 

12 


90  URANIK 


molécules  qui  ne  se  touchent  pas,  qui  sont  en 
vibration  perpétuelle,  qui  s'écartent  les  unes  des 
autres  sous  Tinfluence  de  la  chaleur,  qui  se  resser- 
rent sous  l'influence  du  froid.  Dites-moi,  s'il  vous 
plaît,  ce  qui  constitue  la  solidité  de  cette  barre  de 
fer?  Ses  atomes  matériels?' Assurément  non,  puis- 
qu'ils ne  se  touchent  pas.  Cette  solidité  réside 
dans  l'attraction  moléculaire,  c'est-à-dire  dans  une 
force  immatérielle. 

«  Absolument  parlant,  le  solide  n'existe  pas. 
Prenons  entre  nos  mains  un  lourd  boulet  de  fer; 
ce  boulet  est  composé  de  molécules  invisibles,  qui 
ne  se  touchent  pas,  lesquelles  sont  composées 
d'atomes  qui  ne  se  touchent  pas  davantage.  La 
continuité  que  parait  avoir  la  surface  de  ce  boulet 
etsasoliditéapparente  sont  donc  de  pures  illusions. 
Pour  l'esprit  qui  analyserait  sa  structure  intime, 
c'est  un  tourbillon  de  moucherons  rappelant  ceux 
qui  tournoient  dans  l'atmosphère  des  jours  d'été. 
D'ailleurs,  chauffons  ce  boulet  qui  nous  parait 
solide:  il  coulera;  chauffons-le  davantage  :  il 
s'évaporera,  sans  pour  cela  changer  de  nature; 
liquide  ou  gaz,  ce  sera  toujours  du  fer. 

«  Nous  sommes  en  ce  moment  dans  une  maison. 
Tous  ces  murs,  ces  planchers,  ces  tapis,  ces  meu- 
bles, cette  cheminée  de  marbre,  sont  composés  de 
molécules  qui  ne  se  touchent  pas  davantage.  Et 
toutes  ces  molécules  constitutives  des  corps  sont 


GEORC.nS   SPERO  91 


en  mouvement  de  eirculatioii  les  unes  autour  des 
autres. 

«  Notre  corps  est  dans  le  même  cas.  Il  est  formé 
par  une  circulation  perpétuelle  de  molécules;  c'est 
une  flamme  incessamment  consumée  et  renouve- 
lée; c'est  un  fleuve  au  bord  duquel  on  vient  s'as- 
seoir en  croyant  revoir  toujours  la  même  eau, 
mais  où  le  cours  perpétuel  des  choses  ramène  une 
eau  toujours  nouvelle. 

«  Chaque  globule  de  notre  sang  est  un  monde 
(et  nous  en  avons  cinq  millions  par  millimètre 
cube).  Successivement,  sans  arrêt  ni  trêve,  dans 
nos  artères,  dans  nos  veines,  dans  notre  chair, 
dans  notre  cerveau,  tout  circule,  tout  marche, 
tout  se  précipite  dans  un  tourbillon  vital  propor- 
tionnellement aussi  rapide  que  celui  des  corps 
célestes.  Molécule  par  molécule,  notre  cerveau, 
notre  crâne,  nos  yeux,  nos  nerfs,  notre  chair  tout 
entière,  se  renouvellent  sans  arrêt  et  si  rapide- 
ment, qu'en  quelques  mois  notre  corps  est  entiè- 
rement reconstitué. 


«  Par  des  considérations  fondées  sur  les  attrac- 
tions moléculaires,  on  a  calculé  que,  dans  une 
minuscule  gouttelette  d'eau  projetée  à  l'aide  de  la 
pointe  d'une  épingle,  gouttelette  invisible  à  Toeil 


92  URANIE 


nu,  mesurant  un  millième  de  millimètre  cube,  il  y 
a  plus  de  deux  cent  vingt-cinq  millions  de  molé- 
cules. 

«  Dans  une  tête  d'épingle,  il  n'y  a  pas  moins  de 
huit  sextillions  d'atomes,  soit  huit  mille  milliards 
de  milliards,  et  ces  atomes  sont  séparés  les  uns 
des  autres  par  des  distances  considérablement 
plus  grandes  que  leurs  dimensions,  ces  dimen- 
sions étant  d'ailleurs  invisibles  môme  au  plus 
puissant  microscope.  Si  l'on  voulait  compter  le 
nombre  de  ces  atomes  contenus  dans  une  tête 
d'épingle,  en  en  détachant  par  la  pensée  un  mil- 
liard par  seconde,  il  faudrait  continuer  cette  opé- 
ration pendant  deux  cent  cinquante-trois  mille  ans 
pour  achever  l'énumération. 

«  Dans  une  goutte  d'eau,  dans  une  tète  d'épin- 
gle, il  y  a  incomparablement  plus  d'atomes  que 
d'étoiles  dans  tout  le  ciel  connu  des  astronomes 
armés  de  leurs  plus  puissants  télescopes. 


«  Qui  soutient  la  Terre  dans  le  vide  éternel,  le 
Soleil  et  tous  les  astres  de  l'univers?-  Qui  soutient 
cette  longue  solive  en  fer  jetée  entre  deux  murs  et 
sur  laquelle  on  va  bâtir  plusieurs  étages^  Qui 
soutient  la  forme  de  tous  les  corps?  La  Force. 

«  L'univers,  les  choses  et  les  êtres,  tout  ce  que 


GEORGES   SPERO  qS 

nous  voyons  est  formé  d'atomes  invisibles  et  im- 
pondérables. L'univers  est  un  dynamisme.  Dieu, 
c'est  Tàme  universelle  :  ///  co  rivimiis,  moremur 
et  sîtmiis. 

«  Comme  l'âme  est  la  force  mouvant  le  corps, 
l'Être  infini  est  la  force  mouvant  l'univers!  La 
théorie  purement  mécanique  de  l'univers  reste 
incomplète  pour  l'analyste  qui  pénètre  au  fond 
des  choses.  La  volonté  humaine  est  faible,  il  est 
vrai,  relativement  aux  forces  cosmiques.  Cepen- 
dant, en  envoyant  un  train  de  Paris  à  Marseille, 
un  navire  de  Marseille  à  Suez,  je  déplace,  libre- 
ment, une  partie  infinitésimale  de  la  masse  ter- 
restre, et  je  modifie  le  cours  de  la  Lune.  Aveugles 
du  dix-neuvième  siècle,  revenez  au  cygne  de 
Mantoue  :  Mens  agitât  molem. 

«  Si  je  dissèque  la  matière,  je  trouve  au  fond 
de  tout  l'atome  invisible  :  la  matière  disparaît, 
s  évanouit  en  fumée.  Si  mes  yeux  avaient  la  puis- 
sance de  voir  la  réalité,  ils  verraient  à  travers  les 
murs,  formés  de  molécules  séparées,  à  travers  les 
corps,  tourbillons  atomiques.  Nos  yeux  de  chair 
ne  voient  pas  ce  qui  est.  C'est  avec  l'œil  de  l'es- 
prit qu'il  faut  voir.  Ne  nous  fions  pas  à  l'unique 
témoignage  de  nos  sens  :  il  y  a  autant  d'étoiles 
au-dessus  de  nos  têtes  pendant  le  jour  que  pen- 
dant la  nuit. 

«  Il  n'y  a  dans  la  nature  ni  astronomie,  ni  phy- 


94  URANIE 


sique,  ni  chimie,  ni  mécanique  :  ce  sont  là  des 
méthodes  subjectives  d'observation.  Il  n  y  aqu'une 
seule  unité.  L'infiniment  grand  est  identique  à 
rinfiniment  petit.  L'espace  est  infini  sans  être 
grand.  La  durée  est  éternelle  sans  être  longue. 
Étoiles  et  atomes  sont  un. 


«  L'unité  de  l'univers  est  constituée  par  la  force 
invisible,  impondérable,  immatérielle,  qui  meut 
les  atomes.  Si  un  seul  atome  cessait  d'être  mû  par 
la  force,  l'univers  s'arrêterait.  La  Terre  tourne 
autour  du  SoleiK  le  Soleil  gravite  autour  d'un 
foyer  sidéral  mobile  lui-même;  les  millions,  les 
milliards  de  soleils  qui  peuplent  l'univers  cou- 
rent plus  vite  que  les  projectiles  de  la  poudre;  ces 
étoiles,  qui  nous  paraissent  immobiles,  sont  des 
soleils  lancés  dans  le  vide  éternel  à  la  vitesse  de 
dix,  vingt,  trente  millions  de  kilomètres  par  jour, 
courant  tous  vers  un  but  ignoré,  soleils,  planètes, 
terres,  satellites,  comètes  vagabondes...;  le  point 
fixe,  le  centre  de  gravité  cherché  par  l'analyste, 
fuit  à  mesure  qu'on  le  poursuit  et  n'existe  en  réa- 
lité nulle  part.  Les  atomes  qui  constituent  les  corps 
se  meuvent  relativement  aussi  vite  que  les  étoiles 
dans  le  ciel.  Le  mouvement  régit  tout,  forme 
tout. 


GEORGES   SPF.RO  9D 


«  V atome  lui-mcme  11  est  pas  une  inerte  matière. 
It  est  un  centre  de  force. 

«  Ce  qui  constitue  essentiellement  l'être  humain, 
ce  qui  l'organise,  ce  n'est  point  sa  substance  maté- 
rielle, ce  n'est  ni  le  protoplasma,  ni  la  cellule,  ni 
ces  merveilleuses  et  fécondes  associations  du  car- 
bone avec  riiydrog-ène,  l'oxygène  et  l'azote:  c'est 
la  Force  animique,  invisible,  immatérielle.  C'est 
elle  qui  groupe,  dirige  et  retient  associées  les  in- 
nombrables molécules  qui  composent  l'admirable 
harmonie  du  corps  vivant. 

«  La  matière  et  l'énergie  n'ont  jamais  été  vues 
séparées  Tune  de  l'autre;  l'existence  de  l'une  im- 
plique l'existence  de  l'autre  ;  il  y  a  peut-être  iden- 
tité substantielle  de  Tune  et  de  l'autre. 

«  Que  le  corps  se  désagrège  tout  d'un  coup 
après  la  mort,  comme  il  se  désagrège  lentement 
et  se  renouvelle  perpétuellement  pendant  la  vie, 
peu  importe.  L'âme  demeure.  L'atome  psychique 
organisateur  est  le  centre  de  cette  force.  Lui  aussi 
est  indestructible. 

«  Ce  que  nous  voyons  est  trompeur.  Le  réhl, 

c'est  L'iWlSlBLE.   » 


Use  mit  à  marcher  à  grands  pas.  La  jeune  fille 
l'avait  écouté  comme  on   écoute  un  apôtre,  un 


96 


URANIE 


apôtre  bien-aimé,  et  quoiqu'il  n'eût,  en  fait,  parlé 
que  pour  elle,  il  n  avait  pas  paru  prendre  garde 
à  sa  présence,  tant  elle  s'était  faite  immobile  et 
silencieuse.  Elle  s  approcha  de  lui  et  lui  prit  une 
main  dans  les  siennes.  <f  Oh!  fit-elle,  si   tu  n'as 

pas  encore  conquis  la 
V^érité,  elle  ne  t'échap- 
pera pas.  » 

Puis,  s'enflammant 
elle-même  et  faisant  allu- 
sion à  une  ré- 
serve souvent 
exprimée  par 
lui  :  «  Tu  crois, 
ajouta-t-ellc, 
qu'il  est  impos- 
^  'sible  à  l'homme 

^-  "  '  terrestre  d'at- 

teindre la  Vérité,  parce  que  nous  n'a- 
vons que  cinq  sens  et  qu'une  multitude 
de  manifestations  de  la  nature  restent  étrangères 
à  notre  esprit,  n'ayant  aucune  voie  pour  nous 
arriver.  De  même  que  la  vue  nous  serait  refusée  si 
nous  étions  privés  du  nerf  optique,  l'audition  si 
nous  étions  privés  du  nerf  acoustique,  etc.,  de 
même  les  vibrations,  les  manifestations  de  la  force 
qui  passent  entre  les  cordes  de  notre  instrument 
organique  sans  faire  vibrer  celles  qui  existent, 


(lliOlKlKS    SI»!::  KO 


9: 


nous  restent  inconnues.  Je  te  le  concède,  etj'ad 
mets  avec  toi  que  les  habitants  de  certains  mondes 
peuvent  être  incomparablement  plus  avancés  que 
nous.  Mais  il  me 
semble    que, 
quoique  terrien, 
tu  as  trouvé. 

—  Chère  bien- 
aimée,  répli- 
qua-t-il  en  s*as- 
seyant  auprès 
d'ellesur  le  vaste 
divan  de  la  bi- 
bliothèque, il  est 
bien  certain  que 
notre  harpe  ter- 
restre manque 
de  cordes,  et  il 
est  probable 
qu'un  citoyen  du 
système  de  Si- 
nus se  rirait  de 
nos  prétentions. 
Le  moindre  mor- 
ceau de  fer  aimanté  est  plus  fort  que  Newton  et 
Leibnitz  pour  trouver  le  pôle  magnétique,  et 
rhirondelle  connaît  mieux  que  Christophe  Colomb 
ou  Magellan  les  variations  de  latitude.  Qu'ai-je 

i3 


98  URANIE 


dit  tout  à  l'heure?  Que  les  apparences  sont  trom- 
peuses et  qu'à  travers  la  matière  notre  esprit  doit 
voir  la  force  invisible.  C'est  ce  qu'il  y  a  de  plus 
sûr.  La  matière  n'est  pas  ce  qu'elle  paraît,  et  nul 
homme  instruit  des  progrès  des  sciences  positives 
ne  pourrait  plus  aujourd'hui  se  prétendre  maté- 
rialiste. 

—  Alors,  reprit-elle,  l'atome  psychique  céré- 
bral, principe  de  l'organisme  humain,  serait  im- 
mortel, comme  tous  les  atomes  d'ailleurs,  si  l'on 
admet  les  assertions  fondamentales  de  la  chimie. 
Mais  il  différerait  des  autres  par  une  sorte  de  rang 
plus  élevé,  l'âme  lui  étant  attachée.  Et  il  conser- 
verait la  conscience  de  son  existence?  L'âme  serait- 
elle  comparable  à  une  substance  électrique?  J'ai 
vu  une  fois  la  foudre  passer  à  travers  un  salon  et 
éteindre  les  flambeaux.  Lorsqu'on  les  ralluma,  on 
trouva  que  la  pendule  avait  été  dédorée  et  que  le 
lustre  d'argent  ciselé  avait  été  doré  sur  plusieurs 
points.  Il  y  a  là  une  force  subtile. 

—  Ne  faisons  pas  de  comparaisons  ;  elles  res- 
teraient toutes  trop  éloignées  de  la  réalité.  Nous 
savons  tous  que  nous  mourrons,  mais  nous  ne  le 
croyons  pas.  Eh!  comment  pourrions-nous  le 
croire?  Comment  pourrions-nous  comprendre  la 
mort,  qui  n'est  qu'un  changement  d'état  du  connu 
à  l'inconnu,  du  visible  à  l'invisible?  Que  l'âme 
existe  comme  force,  c'est  ce  qui  n'est  pas  dou- 


r.KORGES   SPHRO  99 


leux.  Qu'elle  ne  liissc  qu'un  avec  ratonie  ccrcbral 
organisateur,  nous  pouvons  ladmettre.  Qu'elle 
survive  ainsi  à  la  dissolution  du  corps,  nous  le 
concevons. 

—  Mais  que  devient-elle  r-  Où  va-t-elle^ 

—  La  plupart  des  âmes  ne  se  doutent  même  pas 
de  leur  propre  existence.  Sur  les  quatorze  cents 
millions  d'êtres  humains  qui  peuplent  notre  pla- 
nète, les  quatre-vingt-dix-neuf  centièmes  ne  pen- 
sent pas.  Que  feraient-ils,  grands  Dieux!  de  l'im- 
mortalité? Comme  la  molécule  de. fer  flotte  sans 
le  savoir  dans  le  sang  qui  bat  sous  la  tempe  de 
Lamartine  ou  d'Hugo,  ou  bien  demeure  fixée 
pour  un  temps  dans  l'épée  de  César  ;  comme  la 
molécule  d'hydrogène  brille  dans  le  gaz  du  foyer 
de  l'Opéra  ou  s'immerge  dans  la  goutte  d'eau 
avalée  par  le  poisson  au  fond  obscur  des  mers, 
les  atomes  vivants  qui  n'ont  jamais  pensé  som- 
meillent. 

«  Les  âmes  qui  pensent  restent  l'apanage  de  la 
vie  intellectuelle.  Elles  conservent  le  patrimoine 
de  l'humanité  et  l'accroissent  pour  l'avenir.  Sans 
cette  immortalité  des  âmes  humaines  qui  ont  con- 
science de  leur  existence  et  vivent  par  l'esprit, 
toute  l'histoire  de  la  Terre  ne  devrait  aboutir 
qu'au  néant,  et  la  création  tout  entière,  celle  des 
mondes  les  plus  sublimes  aussi  bien  que  celle  de 
notre  infime  planète,  serait  une  absurdité  déce- 


lOO  URANIE 


vante,  plus  misérable  et  plus  idiote  que  Texcré- 
ment  d'un  ver  de  terre.  Il  a  raison  d'être  et  l'uni- 
vers ne  l'aurait  pas!  T'imagines-tu  les  milliards 
de  mondes  atteignant  les  splendeurs  de  la  vie  cl 
de  la  pensée  pour  se  succéder  sans  fin  dans  l'his- 
toire de  l'univers  sidéral,  et  n'aboutissant  qu'à 
donner  naissance  à  des  espérances  perpétuelle- 
ment déçues,  à  des  grandeurs  perpétuellement 
anéanties?-  Nous  avons  beau  nous  faire  humbles, 
nous  ne  pouvons  admettre  I2  rien  comme  but 
suprême  du  progrès  perpétuel,  prouvé  par  toute 
l'histoire  de  la  nature.  Or,  les  âmes  sont  les  se- 
mences des  humanités  planétaires. 

—  Peuvent-elles  donc  se  transporter  d'un  monde 
à  l'autre? 

—  Rien  n'est  si  difficile  à  comprendre  que  ce 
que  l'on  ignore;  rien  n'est  plus  simple  que  ce  que 
l'on  connait.  Qui  s'étonne,  aujourd'hui,  de  voir  le 
télégraphe  électrique  transporter  instantanément 
la  pensée  humaine  à  travers  les  continents  et  les 
mers?  Qui  s'étonne  de  voir  l'attraction  lunaire 
soulever  les  eaux  de  l'Océan  et  produire  les 
marées?  Qui  s'étonne  de  voir  la  lumière  se  trans- 
mettre d'une  étoile  à  l'autre  avec  la  vitesse  de  trois 
cent  mille  kilomètres  par  seconde?  Au  surplus, 
les  penseurs  seuls  pourraient  apprécier  la  gran- 
deur de  ces  merveilles;  le  vulgaire  ne  s'étonne  de 
rien.  Si  quelque   découverte  nouvelle   nous  per- 


CI-ORGHS    SPERO 


lOI 


Hieltait  d'adresser  demain  des  sii^niaux  aux  liabi- 
tants  de  Mars  et  d'en  recevoir  des  réponses,  les 
trois  quarts  des  hommes  n'en  seraient  plus  sur- 
pris après-demain. 

«  Oui,  les  forces  animiqucs  peuvent  se  trans- 
porter d'un  monde  à  l'autre,  non  partout  ni  tou- 
jours, assurément,  et  non  toutes.  11  y  a  des  lois  et 


des  conditions.  Ma  volonté  peut  soulever  mon 
bras,  lancer  une  pierre,  à  l'aide  de  mes  muscles; 
si  je  prends  un  poids  de  vingt  kilos,  elle  soulèvera 
encore  mon  bras  ;  si  je  veux  prendre  un  poids  de 
mille  kilos,  je  ne  le  puis  plus.  Tels  esprits  sont 
incapables  d'aucune  activité  ;  d'autres  ont  acquis 
des  facultés  transcendantes.  Mozart,  à  six  ans 
imposait  à  tous  ses  auditeurs  la  puissance  de  son 


I02  URANIE 


génie  musical  et  publiait  à  huit  ans  ses  deux  pre- 
mières œuvres  de  sonates,  tandis  que  le  plus  grand 
auteur  dramatique  qui  ait  existé,  Shakespeare, 
n'avait  encore  écrit  avant  1  âge  de  trente  ans 
aucune  pièce  digne  de  son  nom.  II  ne  faut  pas 
croire  que  lame  appartienne  à  quelque  monde 
surnaturel.  Tout  est  dans  la  nature.  Il  n'y  a  guère 
plus  de  cent  mille  ans  que  l'humanité  terrestre 
s'est  dégagée  de  la  chrysalide  animale;  pendant 
des  millions  d'années,  pendant  la  longue  série 
historique  des  périodes  primaire,  secondaire  et 
tertiaire,  il  n'y  avait  pas  sur  la  Terre  une  seule 
pensée  pour  apprécier  ces  grandioses  spectacles, 
un  seul  regard  humain  pour  les  contempler.  Le 
progrès  a  lentement  élevé  les  âmes  inférieures 
des  plantes  et  des  animaux;  l'homme  est  tout 
récent  sur  la  planète.  La  nature  est  en  incessant 
progrès;  l'univers  est  un  perpétuel  devenir;  l'as- 
cension est  la  loi  suprême. 

«  Tous  les  mondes,  ajouta-t-il,  ne  sont  pas  ac- 
tuellement habités.  Les  uns  sont  à  l'aurore,  d'au- 
tres au  crépuscule.  Dans  notre  système  solaire, 
par  exemple,  Mars,  Vénus,  Saturne  et  plusieurs 
de  ses  satellites  paraissent  en  pleine  activité 
vitale;  Jupiter  semble  n'avoir  pas  dépassé  sa  pé- 
riode primaire  ;  la  Lune  n'a  peut-être  plus  d'ha- 
bitants. Notre  époque  actuelle  n'a  pas  plus  d'im- 
portance dans  l'histoire  générale  de  l'univers  que 


GEORGES    SPERO  Io3 

notre  fourmilière  dans  Tinfini.  Avant  l'existence 
de  la  Terre,  il  y  a  eu,  de  toute  éternité,  des  mon- 
des peuplés  d'humanités;  quand  notre  planète 
aura  rendu  le  dernier  soupir  et  que  la  dernière 
famille  humaine  s'endormira  du  dernier  sommeil 
aux  bords  de  la  dernière  lagune  de  l'océan  glacé, 
des  soleils  innombrables  brilleront  toujours  dans 
l'infini,  et  toujours  il  y  aura  des  matins  et  des 
soirs,  des  printemps  et  des  fleurs,  des  espérances 
et  des  joies.  Autres  soleils,  autres  terres,  autres 
humanités.  L'espace  sans  bornes  est  peuplé  de 
tombes  et  de  berceaux.  Mais  la  vie,  la  pensée,  le 
progrès  éternel  sont  le  but  final  de  la  création. 

«  La  Terre  est  le  satellite  d'une  étoile.  Actuel- 
lement aussi  bien  que  dans  l'avenir,  nous  sommes 
citoyens  du  ciel.  Que  nous  le  sachions  ou  que  nous 
l'ignorions,  nous  vivons  en  réalité  dans  les  étoiles.  ^^ 


Ainsi  s'entretenaient  les  deux  amis  sur  les  gra- 
ves problèmes  qui  préoccupaient  leurs  pensées. 
Lorsqu'ils  conquéraient  une  solution,  fût-elle  in- 
complète, ils  éprouvaient  un  véritable  bonheur 
d'avoir  fait  un  pas  'de  plus  dans  la  recherche  de 
l'inconnu  et  pouvaient  plus  tranquillement  ensuite 
causer  des  choses  habituelles  de  la  vie.  C'étaient 
deux  esprits  également  avides  de  savoir,  s'ima- 


I04 


URANIE 


ginant,  avec  toute  la  ferveur  de  la  jeunesse,  pou- 
voir s'isoler  du  monde,  dominer  les  impressions 
humaines  et  atteindre  en  leur  céleste  essor  l'é- 
toile de  la  Véri'é  qui  scintillait  au-dessus  de  leurs 
têtes  dans  les  profondeurs  de  l'infini. 


b  ) 


IV 


AMOR 


Dans  cette  vie  à  deux,  tout  intime,  toute  char- 
mante qu'elle  fût,  quelque  chose  manquait.  Ces 
entretiens  sur  les  formidables  problèmes  de  letre 
et  du  non-être,  les  échanges  d'idées  sur  l'analyse 
de  rhumanité,  les  recherches  sur  le  but  final  de 
Texistence  des  choses,  les  contemplations  astro- 
nomiques et  les  questions  qu'elles  inspirent, 
satisfaisaient  parfois  leur  esprit,  non  leur  cœur. 
Lorsque  Tun  près  de  l'autre ,  ils  avaient  longue- 
ment causé,  soit  sous  le  berceau  du  jardin  qui 
dominait  le  tableau  de  la  grande  ville,  soit  dans 
la  bibliothèque  silencieuse,  l'étudiant,  le  chercheur 
ne  pouvait  se  détacher  de  sa  compagne,  et  tous 


1C6  URAME 


deux  restaient,  la  main  dans  la  main,  muets,  atti- 
rés, retenus  par  une  force  dominatrice.  Après  le 
départ,  l'un  et  l'autre  éprouvaient  un  vide  singu- 
lier, douloureux,  dans  la  poitrine,  un  malaise 
indéfinissable,  comme  si  quelque  lien  nécessaire 
à  leur  vie  mutuelle  eût  été  rompu;  et  Tun  comme 
l'autre  n'aspirait  qu'à  l'heure  du  retour.  Il  l'ai- 
mait, non  pour  lui,  mais  pour  elle,  d'une  affection 
presque  impersonnelle,  dans  un  sentiment  de  pro- 
fonde estime  autant  que  d'ardent  amour,  et,  par 
un  combat  de  tous  les  instants  contre  les  attrac- 
tions de  la  chair,  avait  su  résister.  Mais  un  jour 
qu'ils  étaient  assis  Tun  près  de  l'autre,  sur  ce 
grand  divan  de  la  bibliothèque  encombré  comme 
d'habitude  de  livres  et  de  feuilles  volantes,  comme 
ils  demeuraient  silencieux,  il  arriva  que,  chargée 
sans  doute  de  tout  le  poids  des  efforts  concentrés 
depuis  si  longtemps  pour  résister  à  une  attraction 
trop  irrésistible,  la  tête  du  jeune  auteur  s'inclina 
insensiblement  sur  les  épaules  de  sa  compagne 
et  que,  presque  aussitôt...  leurs  lèvres  se  rencon- 
trèrent  

O joies  inénarrables  de  l'amour  partagé!  Ivresse 
insatiable  de  l'être  altéré  de  bonheur,  transports 
sans  Un  de  l'imagination  invaincue,  douce  musique 
des  cœurs,  à  quelles  hauteurs  éthéréesn'avez-vous 
pas  élevé  les  élus  abandonnes  à  vos  félicités  su- 
prêmes î  Subitement  oublieux   de  la  terre  infé- 


GEORC.ns  spii:RO  107 

rieure,  ils  s'envolent  à  lire-d'ailLS  Jans  les  paradis 
cnehantés,  se  perdent  dans  les  profondeurs  eé- 
lestes  et  planent  dans  les  reliions  sublimes  de 
l'éternelle  volupté.  Le  monde  avec  ses  comédies 
et  SCS  misères  n'existe  plus  pour  eux.  Ils  vivent 
dans  la  lumière,  dans  le  feu,  salamandres,  phénix, 
dégagés  de  tout  poids,  légers  comme  la  ilamme, 
se  consumant  eux-mêmes,  renaissant  de  leurs 
cendres,  toujours  lumineux,  toujours  ardents,  in- 
vulnérables, invincibles. 

L'expansion  si  longuement  contenue  de  ces 
premiers  transports  jeta  les  deux  amants  dans 
une  vie  d'extase  qui  leur  fit  un  instant  oublier  la 
métaphysique  et  ses  problèmes.  Cet  instant  dura 
six  mois.  Le  plus  doux,  mais  le  plus  impérieux  des 
sentiments  était  venu  compléter  en  eux  les  insuf- 
fisantes satisfactions  intellectuelles  de  l'esprit,  et 
les  avait  tout  d'un  coup  absorbées,  presque  anéan- 
ties. A  dater  du  jour  du  baiser,  Georges  Spero, 
non  seulement  disparut  entièrement  de  la  scène 
du  monde,  mais  encore  cessa  d'écrire,  et  je  le  per- 
dis de  vue  moi-même,  malgré  la  longue  et  réelle 
affection  qu'il  m'avait  témoignée.  Des  logiciens 
eussent  pu  en  conclure  que,  pour  la  première  fois 
de  sa  vie,  il  était  satisfait,  et  qu'il  avait  trouvé  la 
solution  du  grand  problème,  le  but  suprême  de 
l'existence  des  êtres. 

Ils  vivaient  de  cet  «  égoïsme  à  deux  »  qui,  en 


o8 


URANIE 


éloignant  riiumanité  de  notre  centre  optique, 
diminue  ses  défauts  et  la  fait  paraître  plus  aima- 
ble et  plus  belle.  Satisfaits  de  leur  affection  mu- 
tuelle, tout  chantait  pour  eux,  dans  la  nature  et 
dans  riiumanité,  un  perpétuel  cantique  de  bon- 
heur et  d'amour. 


Bien  souvent  le  soir  ils  allaient,  suivant  le  cours 
de  la  Seine,  contempler  en  rêvant  les  merveilleux 
effets  de  lumière  et  d'ombre  qui  décorent  le  ciel 
de  Paris,  si  admirable  au  crépuscule,  à  l'heure  où 
les  silhouettes  des  tours  et  des  édifices  se  projet- 
tent en  noir  sur  le  fond  lumineux  de  l'occident. 
Des  nuées  roses  et  empourprées,  illuminées  par 


r.KORr.  KS    vSPKRO 


lor) 


le  relkt  lointain  de  la  nier  sur  lae|uelle  brille  le 
soleil  disparu,  donnent  à  notre  ciel  un  caractère 
spécial,  qui  n'est  plus  celui  de  Naples  baig-né  à 
l'occident  par  le  miroir  méditerranéen,  mais  qui 
peut-être  surpasse  celui  de  WMiise,  dont  Tillumi- 
nation  est  orientale  et  pâle.  Soit  que,  leurs  pas  les 


ayant  conduits  vers  Tile  antique  de  la  Cité,  ils  des- 
cendissent le  cours  du  fleuve  en  passant  en  vue  de 
Notre-Dame  et  du  vieux  Châtelet  qui  profilait  sa 
noire  silhouette  devant  le  ciel  encore  lumineux, 
soit  que,  plutôt  encore,  attirés  par  leclat  du  cou- 
chant et  par  la  campagne,  ils  eussent  descendu  les 
quais  jusqu'au  delà  des  remparts  de  Timmense 


IIO  URANIE 


cité  et  se  fussent  ég-arcs  jusqu'aux  solitudes  de 
Boulogne  et  de  Billancourt,  fermées  par  les  co- 
teaux noirs  de  Meudon  et  de  Saint-Cloud,  ils 
contemplaient  la  nature,  ils  oubliaient  la  ville 
bruyante  perdue  derrière  eux,  et  marchant  d'un 
même  pas,  ne  formant  qu'un  seul  être,  recevaient 
en  mcMne  temps  les  mêmes  impressions,  pensaient 
les  mêmes  pensées,  et,  en  silence,  parlaient  le 
même  langage.  Le  fleuve  coulait  à  leurs  pieds, 
les  bruits  du  jour  s'éteignaient,  les  premières 
étoiles  brillaient  au  ciel.  Icléa  aimait  à  les  nommer 
à  Georges  à  mesure  qu'elles  apparaissaient. 

Mars  et  avril  offrent  souvent  à  Paris  de  douces 
soirées  dans  lesquelles  circule  le  premier  souffle 
avant-coureur  du  printemps.  Les  brillantes  étoiles 
d'Orion,  l'éblouissant  Sirius,  les  Gémeaux  Castor 
et  Pollux  scintillent  dans  le  ciel  immense;  les 
Pléiades  s'abaissent  vers  l'horizon  occidental, 
mais  Arcturus  et  le  Bouvier,  pasteur  des  trou- 
peaux célestes,  reviennent,  et  quelques  heures 
plus  tard  la  blanche  et  resplendissante  Véga  s  Re- 
lève de  l'horizon  oriental,  bientôt  suivie  par  la 
Voie  lactée.  Arcturus  aux  rayons  d'or  était  tou- 
jours la  première  étoile  reconnue,  par  son  éclat 
perçant  et  par  sa  position  dans  le  prolongement 
delà  queue  de  la  Grande  Ourse.  Parfois,  le  crois- 
sant lunaire  planait  dans  le  ciel  occidental  et  la 
jeune  contemplatrice  admirait,  comme  Ruth  auprès 


OEORGES    STMCKO  I  I  I 

de  Booz,  «  cette  faucille  d'or  dans  le  champ  des 
étoiles  » 

Les  étoiles  enveloppent  la  Terre  ;  la  Terre  est 
dans  le  ciel.  Spero  et  sa  compag-ne  le  sentaient 
bien,  et  sur  aucune  autre  terre  céleste,  peut-être, 
aucun  couple  ne  vivait  plus  intimement  qu'eux 
dans  le  ciel  et  dans  linlini. 

Insensiblement,  pourtant,  sans  peut-être  s'en 
apercevoir  lui-même,  le  jeune  philosophe  reprit, 
graduellement,  par  fragments  morcelés,  ses  études 
interrompues,  analysant  maintenant  les  choses 
avec  un  profond  sentiment  d  optimisme  qu'il  n'a- 
vait pas  encore  connu  malgré  sa  bonté  naturelle, 
éliminant  les  conclusions  cruelles,  parce  qu'elles 
lui  semblaient  dues  à  une  connaissance  incom- 
plète des  causes,  contemplant  les  panoramas  de 
la  nature  et  de  l'humanité  dans  une  nouvelle 
lumière.  Elle  avait  repris  aussi,  du  moins  partiel- 
lement, les  études  qu'elle  avait  commencées  en 
commun  avec  lui;  mais  un  sentiment,  nouveau, 
immense,  remplissait  son  âme,  et  son  esprit  n'avait 
plus  la  même  liberté  pour  le  travail  intellec- 
tuel. Absorbée  dans  cette  affection  de  tous  les 
instants  pour  un  être  qu'elle  avait  entièrement 
conquis,  elle  ne  voyait  que  par  lui,  n'agissait 
que  pour  lui.  Pendant  les  heures  calmes  du 
soir,  lorsqu'elle  se  mettait  au  piano,  soit  pour 
jouer   une   sonate  de   Chopin    qu'elle  s'étonnait 


12  URANIE 


de  navoir  pas  comprise  avant  daimer,  soit 
pour  s'accompagner  en  chantant  de  sa  voix 
si  pure  et  si  étendue  les  lieder  norvégiens  de 
Grieg  et  de  Bull,  ou  les  mélodies  de  notre  Gou- 
nod,  il  lui  semblait,  à  son  insu,  peut-être,  que  son 
bien-aimc  était  le  seul  auditeur  capable  d'entendre 
ces  inspirations  du  cœur.  Quelles  heures  déli- 
cieuses il  passa,  dans  cette  vaste  bibliothèque  de 
la  maison  de  Passy,  étendu  sur  un  divan,  suivant 
parfois  du  regard  les  capricieuses  volutes  de  la 
fumée  d'une  cigarette  d'Orient,  tandis  qu'aban- 
donnée aux  réminiscences  de  sa  fantaisie, elle  chan- 
tait le  doux  Saetcrgicntens  Sondag  de  son  pays, 
la  sérénade  de  Don  Juan,  le  Lac  de  Lamartine, 
ou  bien  lorsque,  laissant  courir  ses  doigts  habiles 
sur  le  clavier,  elle  faisait  s'envoler  dans  l'air  le 
mélodieux  rêve  du  menuet  de  Boccherini  î 

Le  printemps  était  venu.  Le  mois  de  mai  avait 
vu  s'ouvrir,  à  Paris,  les  fêtes  de  l'Exposition  uni- 
verselle dont  nous  parlions  au  début  de  ce  récit, 
et  les  hauteurs  du  jardin  de  Passy  abritaient 
rÉden  du  couple  amoureux.  Le  père  d'Icléa,  qui 
avait  été  appelé  subitement  en  Tunisie,  était  re- 
venu avec  une  collection  d'armes  arabes  pour  son 
musée  de  Christiania.  Son  intention  était  de 
retourner  bientôt  en  Norvège,  et  il  avait  été 
convenu  entre  la  jeune  Norvégienne  et  son  ami 
que  leur  mariage  aurait  lieu  dans  sa  patrie,  à  la 


GEORGES    PSERO 


Il3 


date  anniversaire  de  la  mystérieuse  apparition. 

Leur  amour  était,  par  sa  nature   mcMiie,  bien 

éloigné  de  toutes  ces  unions  banales  fondées,  les 

unes  sur  le  irrossier  plaisir  sensuel,  les  autres  sur 


des  intérêts  plus  ou  moins  déguisés,  qui  représen- 
tent la  plupart  des  amours  humaines.  Leur  esprit 
cultivé  les  isolait  dans  les  régions  supérieures  de 
la  pensée,  la  délicatesse  de  leurs  sentiments  ïes 
maintenait  dans  une  atmosphère  idéale  où  tous 


14  URANIt: 


les  poids  de  la  matière  étaient  oubliés,  l'ex- 
trême impressionnabilitc  de  leurs  nerfs,  l'exquise 
finesse  de  toutes  leurs  sensations,  les  plon- 
geaient en  des  extases  dont  la  volupté  semblait 
infinie.  Si  l'on  aime,  en  d'autres  mondes,  l'amour 
n'y  peut  être  ni  plus  profond  ni  plus  exquis.  Ils 
eussent  été  tous  deux,  pour  un  physiologiste,  le 
témoignage  vivant  du  fait  que,  contrairement  à 
l'appréciation  vulgaire,  toutes  les  jouissances 
viennent  du  cerveau;  l'intensité  des  sensations 
correspondant  à  la  sensibilité  psychique  de  l'être. 
Paris  était  pour  eux,  non  pas  une  ville,  non  pas 
un  monde,  mais  le  théâtre  de  l'histoire  humaine. 
Ils  y  vécurent  les  siècles  disparus.  Les  vieux  quar- 
tiers, non  encore  détruits  par  les  transformations 
modernes,  la  Cité  avec  Notre-Dame,  Saint-Julien- 
le- Pauvre,  dont  les  murs  rappellent  encore  Chil- 
péric  et  Frédégonde,  les  demeures  antiques  où 
habitèrent  Albert  le  Grand,  le  Dante,  Pétrarque, 
Abeilard,  la  vieille  Université,  antérieure  à  la  Sor- 
bonne,  et  des  mêmes  siècles  disparus,  le  cloître 
Saint-Merry  avec  ses  ruelles  sombres,  l'abbaye  de 
Saint-Martin,  la  tour  de  Clovis  sur  la  montagne 
Sainte-Geneviève,  Saint-Germain-des-Prés,  sou- 
venir des  Mérovingiens,  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois,  dont  la  cloche  sonna  le  tocsin  de  la  Saint- 
Barthélémy,  l'angélique  Chapelle  du  palais  de 
Louis  IX;   tous  les  souvenirs  de  l'histoire  de 


GEORGES   SPERO  î  ID 


France  furent  l'objet  de  leurs  pèlerinages.  Au 
milieu  des  foules,  ils  s'isolaient  dans  la  contem- 
plation du  passe  et  voyaient  ce  que  presque  per- 
sonne ne  sait  voir. 

Ainsi  l'immense  cité  leur  parlait  son  langage 
d'autrefois,  soit,  lorsque,  perdus  parmi  les  chi- 
mères, les  griffons,  les  piliers,  les  chapiteaux,  les 
arabesques  des  tours  et  des  galeries  de  Notre- 
Dame,  ils  voyaient  à  leurs  pieds  la  ruche  humaine 
s'endormir  dans  la  brume  du  soir,  soit  lorsque, 
s'élevant  plus  haut  encore,  ils  cherchaient,  du 
sommet  du  Panthéon,  à  reconstituer  l'ancienne 
forme  de  Paris  et  son  développement  séculaire, 
depuis  les  empereurs  romains  qui  habitaient  les 
Thermes  jusqu\à  Philippe  Auguste  et  à  ses  suc- 
cesseurs. 

Le  soleil  du  printemps,  les  lilas  en  fleur,  les 
joyeuses  matinées  de  mai,  pleines  de  chants  d'oi- 
seaux et  d'excitations  nerveuses,  les  jetaient  par- 
fois loin  de  Paris,  à  l'aventure,  dans  les  prairies 
et  dans  les  bois.  Les  heures  s'envolaient  comme 
le  souffle  des  brises;  la  journée  avait  disparu 
comme  un  songe,  et  la  nuit  continuait  le  divin 
rêve  d'amour.  Dans  le  monde  tourbillonnant  de 
Jupiter,  où  les  jours  et  les  nuits  sont  plus  de  deux 
fois  plus  rapides  qu'ici  et  ne  durent  même  pas  dix 
heures,  les  amants  ne  voient  pas  les  heures  s'éva- 
nouir plus  vite.  La  mesure  du  temps  est  en  nous. 


i6 


URANIE 


Un  soir,  ils  étaient  tous  deux  assis  sur  le  toil, 
sans  parapet,  de  la  vieille  tour  du  château  de  Che- 
vreuse,  serres  l'un  près  de  l'autre  au  centre,  d'où 

on  domine  sans  obstacle 
tout  le  paysage  environ- 
nant. L'air  tiède  de  la  val- 
lée montait  jusqu'à  eux, 
tout  imprégné  des  par- 
fums sauvages  des  bois 
voisins  ;  la  fau- 
vette chantait  en- 
core, et  le  ros- 
signol essayait, 
dans  l'ombre 
naissante  des 
bosquets,  son 
mélodieux  cantique 
aux  étoiles.  Le  soleil 
venait  de  se  coucher 
dans  un  éblouisse- 
\  ment  d'or  et  d'écar- 
late,  et  l'Occident 
seul  restait  illuminé 
d'une  lumière  encore  intense. 
Tout  semblait  s'endormir  au  sein  de  l'immense 
nature. 

Un  peu  pâle,  mais  éclairée  par  la  lumière  du 
ciel  occidental,  kléa  semblait  pénétrée  par  le  jour 


c,  i:  o  R  (\  i:  s  s  fM-  R  o 


1 1 


et  illumince  iiUôrieurcmcnt,  tant  sa  chair  clait 
claire,  délicate,  idéale.  Ses  yeux  noyés  de  vapo- 
reuse laiii^Lieur,  sa  petite  bouche  enlantine,  léL;è- 
rement  entr'ouverte,  elle  paraissait  perdue  dans 
la  contemplation  de  la  lumière  occidentale.  Ap- 
puyée contre  la  poitrine  de  Spero,  les  bras  enlacés 


autour  de  son  cou,  elle  s  abandonnait  à  sa  rêverie, 
lorsqu'une  étoile  filante  vint  traverser  le  ciel  pré- 
cisément au-dessus  de  la  tour.  Elle  tressaillit,  un 
peu  superstitieuse.  Déjà  les  plus  brillantes  étoiles 
apparaissaient  dans  la  profondeur  des  cieux  :  très 
haut,  presque  au  zénith,  Arcturus,  d'un  jaune  d'or 
éclatant;  vers  TOrient,  assez  élevée,  Xci^ii,  d'une 


Il8  URANIE 


pure  blancheur  ;  au  Nord,  Capella  ;  à  l'Occident, 
Castor,  Pollux  et  Procyon.  On  commençait  aussi 
à  distinguer  les  sept  étoiles  de  la  Grande  Ourse, 
rÉpi  de  la  Vierge,  Régulus.  Insensiblement,  une 
à  une,  les  étoiles  venaient  ponctuer  le  firmament. 
L'étoile  polaire  indiquait  le  seul  point  immuable 
de  la  sphère  céleste.  La  lune  se  levait,  son  disque 
rougeâtre  légèrement  entamé  par  la  phase  dé- 
croissante. Mars  brillait  entre  Pollux  et  Régulus, 
au  Sud-Ouest  ;  Saturne  au  Sud-Est.  Le  crépuscule 
faisait  lentement  place  au  mystérieux  règne  de  la 
nuit. 

«  Ne  trouves-tu  pas,  fit-elle,  que  tous  ces  astres 
sont  comme  des  yeux  qui  nous  regardent  ? 

—  Des  yeux  célestes  comme  les  tiens.  Que 
peuvent-ils  voir  sur  la  Terre  de  plus  beau  que  toi... 
et  que  notre  amour.- 

—  Pourtant!  ajouta-t-elle. 

—  Oui,  pourtant,  le  monde,  la  famille,  la 
société,  les  usages,  les  lois  de  la  morale,  que 
sais-je  encore?  j'entends  tes  pensées.  Nous  avons 
oublié  toutes  ces  choses  pour  n'obéir  qu'à  l'at- 
traction, comme  le  Soleil,  comme  tous  ces  astres, 
comme  le  rossignol  qui  chante,  comme  la  nature 
entière.  Bientôt  nous  ferons  à  ces  usages  so- 
ciaux la  part  qui  leur  appartient,  et  nous  pour- 
rons proclamer  ouvertement  notre  amour.  En 
serons-nous  plus  heureux  >  Est-il  possible  d'être 


GKORflKS   SPIilRO  I  I9 


plus  heureux  que  nous  le  sommes  en  ce  moment 
même? 

—  Je  suis  à  toi,  reprit-elle.  Pour  moi,  je  nV^xiste 
pas;  je  suis  anéantie  dans  ta  lumière,  dans  ton 
amour,  dans  ton  bonheur,  et  je  ne  désire  rien, 
rien  de  plus.  Non.  Je  songeais  à  ces  étoiles,  à 
ces  yeux  qui  nous  regardent,  et  je  me  deman- 
dais où  sont  aujourd'hui  tous  les  yeux  humains 
qui  les  ont  contemplées,  depuis  des  milliers 
d'années,  comme  nous  le  faisons  ce  soir,  où  sont 
tous  les  cœurs  qui  ont  battu  comme  bat  en  ce 
moment  notre  cœur,  où  sont  toutes  les  âmes  qui 
se  sont  confondues  en  des  baisers  sans  fin  dans 
le  mystère  des  nuits  disparues. 

—  Ils  existent  tous.  Rien  ne  peut  être  détruit. 
Nous  associons  le  ciel  et  la  terre,  et  nous  avons 
raison.  Dans  tous  les  siècles,  chez  tous  les  peuples, 
parmi  toutes  les  croyances,  Thumanité  a  toujours 
demandé  à  ce  ciel  étoile  le  secret  de  ses  destinées. 
C'était  là  une  sorte  de  divination.  La  Terre  est  un 
astre  du  ciel,  comme  Mars  et  Saturne,  que  nous 
voyons  là-bas,  terres  du  ciel,  obscures,  éclairées 
par  le  même  soleil  que  nous,  et  comme  toutes  ces 
étoiles,  qui  sont  de  lointains  soleils.  Ta  pensée 
traduit  ce  que  Thumanité  a  pensé  depuis  qu'elle 
existe.  Tous  les  regards  ont  cherché  dans  le  ciel  la 
réponse  à  la  grande  énigme,  et,  dès  les  premiers 
jours  de  la  mythologie,  c'est  Uranie  qui  a  répondu. 


I20  URANIE 


«  Et  c'est  elle,  cette  divine  Uranie,  qui  répondra 
toujours.  Elle  tient  dans  ses  mains  le  ciel  et  la 
terre;  elle  nous  fait  vivre  dans  l'infini....  Et  puis, 
en  personnifiant  en  elle  l'étude  de  l'univers,  le 
sentiment  poétique  de  nos  pères  ne  parait-il  pas 
avoir  voulu  compléter  la  science  par  la  vie,  la 
grâce  et  l'amour?  Elle  est  la  muse  par  excellence. 
Sa  beauté  semble  nous  dire  que  pour  comprendre 
vraiment  l'astronomie  et  l'infini,  il  faut...  être 
amoureux.  » 

La  nuit  allait  venir.  La  lune,  s'élevant  lente- 
ment dans  le  ciel  oriental,  répandait  dans  l'at- 
mosphère une  clarté  qui,  insensiblement,  se 
substituait  à  celle  du  crépuscule,  et  déjà  dans 
la  ville,  à  leurs  pieds,  au-dessous  des  bosquets 
et  des  ruines,  quelques  lumières  apparaissaient 
çà  et  là.  Ils  s'étaient  relevés  et  se  tenaient  de- 
bout, au  centre  du  sommet  de  la  tour,  étroitement 
enlacés.  Elle  était  belle,  encadrée  dans  l'auréole 
de  sa  chevelure  dont  les  boucles  flottaient  sur 
ses  épaules;  des  bouffées  d'air  printanier,  im- 
prégnées de  parfums,  violettes,  giroflées,  lilas, 
roses  de  mai,  montaient  des  jardins  voisins. 
La  solitude  et  le  silence  les  environnaient.  Un 
long  baiser,  le  centième  au  moins,  de  cette  ca- 
ressante journée  de  printemps,  réunit  leurs 
lèvres. 

Elle  rêvait  encore.  Un  sourire  fugitif  illumina 


Gn:oRGi£S  si»i:iu)  121 

soudain  son  visage  et  s'en  alla,  s'évanouissant 
comme  une  image  qui  passe. 
«  A  quoi  penses-tu  ?  dit-il. 

—  Olîî  rien.  Une  idée  mondaine,  profane,  un 
peu  légère.  Rien. 

—  Mais  quoi?  fit-il,  en  la  reprenant  dans  ses 
bras. 

—  Eh  bien  !  je  me  demandais  si...  dans  ces  autres 
mondes,  on  a  une  bouche,...  car,  vois-tu,  le  bai- 
ser! les  lèvres!...  » 

Ainsi  se  passaient  les  heures,  les  jours,  les  se- 
maines, les  mois,  en  une  union  intime  de  toutes 
leurs  pensées,  de  toutes  leurs  sensations,  de  toutes 
leurs  impressions.  Le  soleil  de  juin  brillait  déjà 
à  son  solstice,  et  le  moment  du  départ  pour  la 
patrie  dlcléa  était  arrivé.  A  Tépoque  fixée,  elle 
partit  avec  son  père  pour  Christiania. 

Spero  les  suivit  quelques  jours  plus  tard.  L'in- 
tention du  jeune  savant  était  de  séjourner  en 
Norvège  jusqu'à  fautomne  et  dy  continuer 
les  études  qu'il  avait  entreprises  Tannée  précé- 
dente sur  les  aurores  boréales,  observations  si 
particulièrement  intéressantes  pour  lui,  et  qu'il 
avait  eu  à  peine  le  temps  de  commencer. 

Ce  séjour  en  Norvège  fut  la  continuation  du 
plus  doux  des  rêves.  La  blonde  fille  du  Nord  en- 
veloppait son  ami  d'une  auréole  de  séduction  per- 
pétuelle qui  peut-être  lui  eût  fait  oublier  pour  tou- 

16 


22 


URANIE 


jours  les  attractions  de  la  science,  si  elle-même 
n'avait  eu,  comme  nous  l'avons  vu,  un  goût  per- 
sonnel insatiable  pour  l'étude.  Les  expériences 
que  l'infatigable  chercheur  avait  entreprises  sur 
l'électricité  atmosphérique,  l'intéressèrent  autant 
que  lui.  Elle  aussi  voulut  se  rendre  compte  de  la 
nature  de  ces  flammes  mystérieuses  de  l'aurore 
boréale  qui  viennent  le  soir  palpiter  dans  les  hau- 
teurs de  l'atmosphère,  et  comme  la  série  de  ces 
recherches  le  conduisaient  à  désirer  une  ascen- 
sion en  ballon  destinée  à  aller  surprendre  le  phé- 
nomène jusque  dans  sa  source,  elle  aussi  éprouva 
le  môme  désir.  Il  essaya  de  l'en  dissuader, 
ces  expériences  aéronautiques  n'étant  pas  sans 
danger.  Mais  l'idée  seule  d'un  péril  à  partager 
eût  suffi  pour  la  rendre  sourde  aux  supplications 
du  bien-aimé.  Après  de  longues  hésitations, 
Spero  se  décida  à  l'emmener  avec  lui  et  prépara, 
à  l'Université  de  Christiania,  une  ascension  pour 
la  première  nuit  d'aurore  boréale. 


'^   .»^ 


L  AURORE   BOREALE 


Les  perturbations  de  Faiguille  aimantée  avaient 
annoncé  l'arrivée  de  l'aurore  avant  même  le  cou- 
cher du  soleil,  et  Ton  avait  commencé  le  gonfle- 
ment de  laérostat  au  gaz  hydrogène  pur,  lors- 
qu'en  effet  le  ciel  laissa  apercevoir  dans  le  Nord 
magnétique  cette  coloration  d  or  vert  transparente 
qui  est  toujours  l'indice  certain  d'une  aurore  bo- 
réale. En  quelques  heures  les  préparatifs  furent 


124  URANIE 


terminés.  L'atmosphère,  entièrement  dégagée  de 
tout  nuage,  était  d'une  limpidité  parfaite,  les 
étoiles  scintillaient  dans  les  cieux,  au  sein  d'une 
obscurité  profonde,  sans  clair  de  lune,  atténuée 
seulement  vers  le  Nord  par  une  douce  lumière 
s'élevant  en  arc  au-dessus  d'un  segment  obscur, 
etlançant  dans  les  hauteurs  de  l'atmosphère  de  lé- 
gers jets  roses  et  un  peu  verts  qui  semblaient  les 
palpitations  d'une  vie  inconnue.  Le  père  d'Icléa, 
qui  assistait  au  gonflement  de  l'aérostat,  ne  se 
doutait  pointdu  départ  de  sa  fille;  mais  au  dernier 
moment  elle  entra  dans  la  nacelle  comme  pour  la 
visiter,  Spero  fit  un  signe,  et  l'aérostat  s'éleva 
lentement,  majestueusement,  au-dessus  de  la  ville 
de  Christiania,  qui  apparut,  éclairée  de  milliers  de 
lumières,  au-dessous  des  deux  voyageurs  aériens, 
et  diminua  de  grandeur  en  s'éloignant  dans  la 
noire  profondeur. 

Bientôt  l'aérostat,  emporté  par  une  ascension 
oblique,  plana  au-dessus  des  noires  campagnes, 
et  les  clartés  pâlissantes  disparurent.  Le  bruit  de 
la  ville  s'était  éloigné  en  môme  temps,  un  profond 
silence,  le  silence  absolu  des  hauteurs,  enveloppa 
Tesquif  aérien.  Impressionnée  par  ce  silence  sans 
égal,  peut-être  surtout  par  la  nouveauté  de  sa  si- 
tuation, Icléa  se  serrait  contre  la  poitrine  de  son 
téméraire  ami.  Ils  montaient  rapidement.  L'aurore 
boréale  semblait  descendre,  en  s'étendant  sous  les 


GEORGES   SPERO 


2D 


étoiles  comme  une  ondoyante  draperie  de  moire 
d'or  et  de  pourpre,  parcourue  de  frémissements 
électriques.  A  laide  d'une  petite  sphère  de  cristal 
habitée  par  des  vers  luisants,  Spero  observait  ses 


instruments  et  inscrivait  leurs  indications  corres- 
pondantes aux  hauteurs  atteintes.  L'aérostat  mon- 
tait toujours.  Quelle  immense  joie  pour  le  cher- 
cheur! 11  allait,  dans  quelques  minutes,  planera  la 
cime  de  l'aurore  boréale,  il  allait  trouver  la  réponse 


126  URANIE 


à  la  question  de  la  hauteur  de  l'aurore,  vainement 
posée  par  tant  de  physiciens,  et  surtout  par  ses 
maîtres  aimés,  les  deux  grands  «  psychologues  et 
philosophes  »  Œrsted  et  Ampère. 

L'émotion  d'Icléa  s'était  calmée.  «  As-tu  donc 
eu  peur?  lui  demanda  son  ami.  L'aérostat  est  sûr. 
Aucun  accident  n'est  à  craindre.  Tout  est  calculé. 
Nous  descendrons  dans  une  heure.  Il  n'y  a  pas 
l'ombre  de  vent  à  terre. 

—  Non,  fit-elle,  tandis  qu'une  lueur  céleste  l'il- 
luminait d'une  transparente  clarté  rose;  mais  c'est 
si  étrange,  c'est  si  beau,  c'est  si  divin!  Et  c'est  si 
grand  pour  moi  si  petite.  J'ai  un  instant  frissonne. 
11  me  semble  que  je  t'aime  plus  que  jamais....  » 

Et,  jetant  ses  bras  autour  de  son  cou,  elle  l'em- 
brassa dans  une  étreinte  passionnée,  longue,  sans 
fin. 

L'aérostat  solitaire  voguait  en  silence  dans  les 
hauteurs  aériennes,  sphère  de  gaz  transparent  en- 
fermée dans  une  mince  enveloppe  de  soie,  dont 
on  pouvait  reconnaître,  de  la  nacelle,  les  zones 
verticales  allant  se  joindre  au  sommet,  au  cercle 
de  la  soupape,  la  partie  inférieure  du  ballon  res- 
tant largement  ouverte  pour  la  dilatation  du  gaz. 
L'obscure  clarté  qui  tombe  des  étoiles,  dont  parle 
Corneille,  eût  suffi,  à  défaut  des  lueurs  de  l'aurore 
boréale,  pour  permettre  de  distinguer  l'ensemble 
de  l'esquif  aérien.  La  nacelle  suspendue  au  filet 


GEORG  nS    SPFvRO  I27 


qui  enveloppait  la  sphère  de  soie,  était  attachée  à 
l'aide  de  huit  cordes  solides  tissées  dans  l'osier  de 
la  nacelle  et  passant  sous  les  pieds  desaéronautes. 
Le  silence  était  profond,  solennel;  on  aurait  pu 
entendre  les  battements  de  leurs  cœurs.  Les  der- 
niers bruits  de  la  terre  avaient  disparu.  On  voguait 
à  cinq  mille  mètres  de  hauteur,  avec  une  vitesse 
inconnue,  le  vent  supérieur  emportant  le  navire 
aérien  sans  qu'on  en  ressentit  le  moindre  souffle 
dans  la  nacelle,  puisque  le  ballon  est  immergé 
dans  l'air  qui  marche,  comme  une  simple  molécule 
relativement  immobile  dans  le  courant  qui  l'em- 
porte. Seuls  habitants  de  ces  régions  sublimes, 
nos  deux  voyageurs  jouissaient  de  cette  situation 
d'exquise  félicité  que  les  aéronautes  connaissent 
lorsqu'ils  ont  respiré  cet  air  vif  et  léger,  dominé 
les  régions  basses,  oublié  dans  ce  silence  des 
espaces  toutes  les  vulgarités  de  la  vie  terrestre,  et 
mieux  que  nuls  de  leurs  devanciers  ils  l'appré- 
ciaient, cette  situation  unique,  en  la  doublant,  en 
la  décuplant  par  le  sentiment  de  leur  propre  bon- 
heur. Ils  parlaient  à  voix  basse,  comme  s'ils  eussent 
craint  d'être  entendus  des  anges  et  de  voir  s'éva- 
nouir le  charme  magique  qui  les  tenait  suspendus 
dans  le  voisinage  du  ciel....  Parfois  des  lueurs  su- 
bites, des  rayons  de  l'aurore  boréale,  venaient  les 
frapper,  puis  tout  retombait  dans  une  obscurité 
plus  profonde  et  plus  insondable. 


2B  URANIE 


Ils  voguaient  ainsi  dans  leur  rôve  étoile,  lors- 
qu'un bruit  soudain  vint  frapper  leurs  oreilles, 
comme  un  sifflement  sourd.  Ils  écoutèrent,  se  pen- 
chèrent au-dessus  de  la  nacelle,  prêtèrent  roreille. 
Ce  bruit  ne  venait  pas  de  la  terre.  Était-ce  un 
murmure  électrique  de  l'aurore  boréale  ?  était-ce 
quelque  orage  magnétique  dans  les  hauteurs?  Des 
éclairs  semblaient  arriver  du  fond  de  l'espace,  les 
envelopper  et  s'évanouir.  Ils  écoutèrent,  haletants. 
Le  bruit  était  tout  près  d'eux....  C'était  le  gaz  qui 
s'échappait  de  l'aérostat. 

Soit  que  la  soupape  se  fût  entr  ouverte  d'elle- 
même,  soit  que  dans  leurs  mouvements  ils  eussent 
exercé  une  pression  sur  la  corde,  le  gaz  fuyait! 

Spero  s'aperçut  vite  de  la  cause  de  ce  bruit  in- 
quiétant, mais  ce  fut  avec  terreur,  car  il  était  ira- 
possible  de  refermer  la  soupape.  Il  examina  le 
baromètre,  qui  commençait  à  remonter  lentement: 
l'aérostat  commençait  donc  à  descendre.  Et  la 
chute,  d'abord  lente,  mais  inévitable,  devait  aller 
en  s'accroissant  dans  une  proportion  mathéma- 
tique. Sondant  l'espace  inférieur,  il  vit  les  flammes 
de  l'aurore  boréale  se  refléter  dans  le  limpide 
miroir  d'un  lac  immense. 

Le  ballon  descendait  avec  vitesse  et  n'était  plus 
qu'à  trois  mille  mètres  du  sol.  Consenant  en  ap- 
parence tout  son  calme,  mais  ne  se  faisant  aucune 
illusion    sur   l'imminence  de  la   catastrophe,   le 


GEORGES   SPERO 


120 


malheureux  aéronaute  jeta  successivement  par- 
dessus bord  les  deux  sacs  de  lest  qui  restaient, 
les  couvertures,  les 
instruments,  l'an- 
cre, et  mit  la  na- 
celle à  vide;  mais 
cet  allégement  in- 
suffisant ne  servit 
qu'à  ralentir  un 
instant  la  vitesse 
acquise.  Descen- 
dant ou  plutôt  tom- 
bant maintenant 
avec  une  rapidité 
inouïe,  le  ballon 
arriva  vite  à  quel- 
ques centaines  de 
mètres  seulement 
au-dessus  du  lac. 
Un  vent  intense  se 
mitàsoufflerdebas 
en  haut  et  à  siffler 
à  leurs  oreilles. 

L'aérostat  tour- 
billonna sur  lui- 
même,  comme  emporté  par  une  trombe.  Tout  d'un 
coup,  Georges  Spero  sentit  une  étreinte  violente, 
un  long  baiser  sur  les  lèvres  :  «  Mon  Maître,  mon 

17 


l3o  ITRANIE 


Dieu,  mon  Tout,  je  t'aime!  »  s'écria-t-elle.  Et,  écar- 
tant deux  cordes,  elle  se  précipita  dans  le  vide. 

Le  ballon  délesté  remonta  comme  une  flèche  : 
Spero  était  sauvé. 

La  chute  du  corps  d'icléa  dans  l'eau  profonde 
du  lacproduisit  un  bruit  sourd,  étrange,  effroyable, 
au  milieu  du  silence  de  la  nuit.  Fou  de  douleur  et 
de  désespoir,  sentant  ses  cheveux  hérissés  sur  son 
crâne,  ouvrant  les  yeux  pour  ne  rien  voir,  remporté 
par  laérostat  à  plus  de  mille  mètres  de  hauteur,  il 
se  suspendit  à  la  corde  de  la  soupape,  dans  l'espé- 
rance de  retomber  vers  le  point  de  la  catastrophe; 
mais  la  corde  ne  fonctionna  pas.  11  chercha,  tâ- 
tonna sans  résultat.  Sous  sa  main,  il  rencontra  la 
voilette  de  sa  bien-aimée,  qui  était  restée  accro- 
chée à  Tune  des  cordes,  légère  voilette  parfumée, 
encore  tout  empreinte  de  l'odeur  enivrante  de  sa 
belle  compagne;  il  regarda  bien  les  cordes,  crut 
retrouver  l'empreinte  des  petites  mains  crispées,  et, 
posant  ses  mains  à  la  place  où  quelques  secondes 
auparavant  Icléa  avait  posé  les  siennes,  il  s'élança. 

Un  instant,  son  pied  resta  pris  dans  un  cor- 
dage; mais  il  eut  la  force  de  se  dégager  et  tomba 
dans  l'espace  en  tourbillonnant. 

Un  bateau  pêcheur,  qui  avait  assisté  à  la  fin  du 
drame,  avait  fait  force  voiles  vers  le  point  du  lac 
où  la  jeune  fille  s'était  précipitée  et  était  parvenu 
à  la  retrouver  et  à  la  recueillir.  Elle  n'était  pas 


r. r.our.ES  sim:ro  i3i 

morte.  Mais  tous  les  soins  qui  lui  furent  prodigués 
n'empêchèrent  pas  la  fièvre  de  la  saisir  et  d'en 
faire  sa  proie.  Les  pêcheurs  arrivèrent  dans  la 
matinée  à  un  petit  port  des  bords  du  lac  et  la 
transportèrent  dans  leur  modeste  chaumière,  sans 
qu'elle  reprit  connaissance.  «  Georges!  disait-elle, 
en  ouvrant  les  yeux,  Georges!  »  et  c'était  tout.  Le 
lendemain,  elle  entendit  la  cloche  du  village  son- 
ner un  glas  funèbre.  «  Georges!  répétait-elle, 
Georges!  »  On  avait  retrouvé  son  corps,  à  l'état 
de  bouillie  informe,  à  quelque  distance  du  rivage; 
sa  chute,  de  plus  de  mille  mètres  de  hauteur,  avait 
commencé  au-dessus  du  lac,  mais  le  corps  gardant 
la  vitesse  horizontale  acquise  par  l'aérostat,  n'était 
pas  tombé  verticalement  :  il  était  descendu  obli- 
quement, comme  s'il  eût  glissé  le  long  d'un  fil  sui- 
vant le  ballon  dans  sa  marche,  et  était  tombé, 
masse  précipitée  du  ciel,  dans  une  prairie  bordant 
les  rives  du  lac,  avait  marqué  profondément  son 
empreinte  dans  le  sol  et  avait  rebondi  à  plus  d'un 
mètre  du  point  de  chute  ;  mais  ses  os  eux-mêmes 
étaient  broyés  en  poussière,  et  le  cerveau  s'était 
échappé  du  front.  Sa  fosse  était  à  peine  refermée, 
que  l'on  dut  creuser  à  côté  d'elle  celle  d'Icléa, 
morte  en  répétant  d'une  voix  éteinte  :  «  Georges! 
Georges!  » 

Une  seule  pierre  recouvrit  leurs  deux  tombes, 
et  le  même  saule  étendit  son  ombre  sur  leur  som- 


l32 


URANIE 


mcil.  Aujourd'hui  encore,  les  riverains  du  beau 
lac  de  Tyrifiorden  conservent  dans  leurs  cœurs  le 
mélancolique  souvenir  de  la  catastrophe,  devenue 
presque  légendaire,  et  l'on  ne  montre  pas  la  pierre 
sépulcrale  au  voyageur  sans  associer  à  leur  mé- 
moire le  regret  d'un  doux  songe  évanoui. 


VI 


LE    PROGRES  ETERNEL 

Les  jours,  les  semaines,  les  mois,  les  saisons,  les 
années,  passent  vite  sur  cette  planète,  et  sans  doute 
aussi  sur  les  autres.  Plus  de  vingt  fois  déjà  la  Terre 
a  parcouru  sa  révolution  annuelle  autour  du  Soleil, 
depuis  le  jour  où  la  destinée  ferma  si  tragiquement 
le  livre  que  mes  deux  jeunes  amis  lisaient  depuis 
moins  d'une  année  ;  leur  bonheur  fut  rapide,  leur 
matin  s'évanouit  comme  une  aurore.  Je  les  avais, 
sinon  oubliés*,  du  moins  perdus  de  vue,   lorsque 


I.  Il  y  a  parfois  des  coïncidences  bizarres.  Le  jour  où 
Spero  fit  l'ascension  qui  devait  lui  être  si  fat::lc,  je  savais 


l34  URANIE 


tout  récemment,  dans  une  séance  d'hypnotisme,  à 
Nancy,  où  je  m'arrêtai  quelques  jours  en  me  ren- 
dant dans  les  Vosges,  je  me  trouvai  conduit  à  ques- 
tionner un  «  sujet  »  à  Taide  duquel  les  savants 
expérimentateurs  de  l'Académie  Stanislas  avaient 
obtenu  quelques-uns  de  ces  résultats  véritablement 
stupéfiants  dont  la  presse  scientifique  nous  entre- 
tient depuis  quelques  années.  Je  ne  sais  plus  com- 
ment il  arriva  que  la  conversation  s'établit  entre 
lui  et  moi  sur  la  planète  iMars. 

Après  m'avoir  fait  la  description  d'une  contrée 
riveraine  d'une  mer  connue  des  astronomes  sous 
le  nom  de  mer  du  Sablier  et  d'une  ile  solitaire  qui 
s'élève  au  sein  de  cet  océan,  après  m'avoir  décrit 
les  paysages  pittoresques  et  la  végétation  rou- 
geâtre  qui  ornent  ces  rivages,  les  falaises  battues 
par  les  flots  et  les  plages  sablonneuses  où  viennent 
expirer  les  vagues,  ce  sujet,  d'une  sensibilité  ex- 


qu'il  s'était  élancé  dans  les  airs,  par  l'agitation  extraordinaire 
de  l'aigruille  aimantée  qui,  à  Paris  où  j  étais  resté,  annon- 
çait l'existence  de  lintense  aurore  boréale  si  anxieusement 
attendue  par  lui  pour  ce  voyage  aérien.  On  sait  en  effet  que 
les  aurores  boréales  se  manifestent  au  loin  par  les  perturba- 
tions magnétiques.  Mais  ce  qui  n-e  surprit  le  plus,  et 
ce  dont  je  n'ai  pas  encore  eu  l'explication,  c'est  qu'à  l'heure 
même  de  la  catastrophe  j'éprouvai  un  malaise  indéfinis- 
sable, puis  une  sorte  de  pressentiment  qu'un  malheur 
lui  était  arrivé.  La  dépêche  qui  m'annonça  sa  mort  m'y 
trouva  presque  préparé. 


GEORGES    SPERO  kSD 


trêmc,  pâlit  tout  d'un  coup  et  porta  la  main  à  son 
front;  ses  yeux  se  fermèrent,  ses  sourcils  se  rap- 
prochèrent; il  semblait  vouloir  saisir  une  idée  fu- 
gitive qui  s'obstinait  à  fuir.  «  \^oyczI  s'écria  le 
docteur  B...  en  se  posant  devant  lui  comme  un 
ordre  inéluctable.  Voyez!  je  le  veux. 

—  Vous  avez  là  des  amis,  me  dit-il. 

—Cela  ne  me  surprend  pas  trop,  répliquai-je  en 
riant.  J'ai  assez  fait  pour  eux. 

—  Deux  amis,  ajouta-t-il,  qui,  en  ce  moment, 
parlent  de  vous. 

—  Oh!  oh!  des  gens  qui  me  connaissent?^ 

—  Oui. 

—  Et  comment  cela? 

—  Ils  vous  ont  connu  ici. 

—  Ici? 

—  Ici,  sur  la  Terre. 

—  Ah!  Y  a-t-il  longtemps? 

—  Je  ne  sais  pas. 

—  Habitent-ils  Mars  depuis  longtemps? 

—  Je  ne  sais  pas. 

—  Sont-ils  jeunes? 

—  Oui,  ce  sont  deux  amoureux  qui  s'adorent.  » 
Alors  les  images  charmantes  de  mes  amis  re- 
grettés se  retracèrent  toutes  vives  dans  ma  pensée. 
Mais  je  ne  les  eus  pas  plus  tôt  revus,  que  le  sujet 
s'écria,  cette  fois  d'une  voix  plus  sûre  : 

a  Ce  sont  eux! 


i36 


URANIE 


—  Comment  le  savez- vous? 

—  Je  le  vois.  Ce  sont  les  mêmes  âmes.  Mêmes 
couleurs. 

—  Comment,  mêmes  couleurs? 

—  Oui,  les  âmes  sont  lumière.  » 
Quelques  instants  après  il  ajouta  : 
«  Pourtant,  il  y  a  une  différence.  » 

Puis  il  resta  silencieux  le  front  tout  chercheur. 
iMais  son  visage  reprenant  tout  son  calme  et  toute 
sa  sérénité,  il  ajouta  : 

«  Lui  est  devenu  elle,  la  femme.  Elle  est  main- 
tenant lui,  riiomme.  Et  ils  s'aiment  encore  plus 
qu'autrefois.  » 

Comme  s'il  n'eût  pas  compris  lui-même  ce  qu'il 
venait  de  dire,  il  sembla  chercher  une  explication, 
fit  de  pénibles  efforts,  à  en  juger  par  la  conctrac- 
tion  de  tous  les  muscles  de  son  visage,  et  tomba 
dans  une  sorte  de  catalepsie,  d'oii  le  docteur  B... 
ne  tarda  pas  à  le  délivrer.  Mais  l'instant  de  lucidité 
avait  fui  et  ne  revint  plus. 

Je  livre,  en  terminant,  ce  dernier  fait  aux  lec- 
teurs de  ce  récit,  tel  qu'il  s'est  passé  sous  mes 
yeux,  et  sans  commentaires.  D'après  l'hypothèse 
actuellement  admise  par  plusieurs  hypnotistes,  le 
sujet  avait-il  subil'infiuence  de  ma  propre  pensée, 
lorsque  le  professeur  lui  ordonna  de  me  répondre? 
Ou,  plus  indépendant,  s'était-il  véritablement  «  dé- 
gagé »  et  avait-il  vu  au  delà  de  notre  sphère?  Je 


(ii£ORr,KS    SPKRO  187 


ne  me  permettrai  pas  de  décider.  Peut-être  le 
saura-t-on  par  la  suite  de  ce  récit. 

Cependant  j'avouerai  en  toute  sincérité  que  la 
résurrection  de  mon  ami  et  de  son  adorée  compagne 
sur  ce  monde  de  Mars,  séjour  voisin  du  nôtre,  et 
si  remarquablement  semblable  à  celui  que  nous 
habitons,  mais  plus  ancien  et  plus  avancé  sans 
doute  dans  la  voie  du  progrès,  peut  paraître  aux 
yeux  du  penseur  la  continuation  logique  et  natu- 
relle de  leur  existence  terrestre  si  rapidement 
brisée. 

Sans  doute,  Spero  était-il  dans  le  vrai  en  décla- 
rant que  la  matière  n'est  pas  ce  qu'elle  paraît  être, 
que  les  apparences  sont  mensongères,  que  le  réel 
c'est  l'invisible,  que  la  force  animique  est  indes- 
tructible, que  dans  l'absolu  l'infiniment  grand  est 
identique  à  l'infiniment  petit,  que  les  espaces  cé- 
lestes ne  sont  pas  infranchissables,  et  que  les  âmes 
sont  les  semences  des  humanités  planétaires.  Qui 
sait  si  la  philosophie  du  dynamisme  ne  révélera 
pas  un  jour  aux  apôtres  de  l'astronomie  la  religion 
de  l'avenir?  Uranie  ne  porte-t-elle  pas  le  flambeau 
sans  lequel  tout  problème  est  insoluble,  sans  le- 
quel toute  la  nature  resterait  pour  nous  dans  une 
impénétrable  obscurité?  Le  ciel  doit  expliquer  la 
terre,  l'infini  doit  expliquer  l'âme  et  ses  facultés 
immatérielles. 

L'inconnu  d'aujourd'hui  est  la  vérité  de  demain. 

18 


i38 


URANIE 


Les  pages  suivantes  vont  peut-être  nous  laisser 
pressentir  le  lien  mystérieux  qui  réunit  le  transi- 
toire à  l'éternel,  le  visible  à  l'invisible,  la  terre 
au  ciel. 


Oy» 


TROISIEME     PARTIE 


Ciel  et  Terre 


TELEPATHIE 


La  séance  magnétique  de  Nancy  avait  laissé  une 
vive  impression  dans  ma  pensée.  Bien  souvent  je 
songeais  à  mon  ami  disparu,  à  ses  investigations 
dans  les  domaines  inexplorés  de  la  nature  et  de 
la  vie,  à  ses  recherches  analytiques  sincères  et 
originales  sur  le  mystérieux  problème  de  Tim- 
mortalité.  Mais  je  ne  pouvais  plus  penser  à  lui  sans 
lui  associer  l'idée  d'une  réincarnation  possible 
dans  la  planète  Mars. 

Cette  idée  me  paraissait  hardie,  téméraire,  pure- 
ment imaginaire,  si  Ton  veut,  mais  non  absurde. 


142  URANIE 


La  distance  d'ici  à  iMars  est  égale  à  zéro  pour  la 
transmission  de  l'attraction;  elle  est  presque  insi- 
gnifiante pour  celle  de  la  lumière,  puisque  quel- 
ques minutes  suffisent  à  une  ondulation  lumineuse 
pour  traverser  ces  millions  de  lieues.  Je  songeais  au 
télégraphe,  au  téléphone,  au  phonographe,  à  la 
transmission  de  la  volonté  d'un  magnétiseur  à  son 
sujet  à  travers  une  distance  de  plusieurs  kilo- 
mètres, et  parfois  j'arrivais  à  me  demander  si 
quelque  progrès  merveilleux  de  la  science  ne 
jetterait  pas  tout  d'un  coup  un  pont  céleste  entre 
notre  monde  et  ses  congénères  de  l'infini. 

Les  soirs  suivants,  je  n'observai  Mars  au 
télescope  que  distrait  par  mille  idées  étrangères. 
La  planète  était  pourtant  admirable,  comme  elle 
fa  été  pendant  tout  le  printemps  et  tout  Tété 
de  1888.  De  vastes  inondations  s'étaient  produites 
sur  l'un  de  ses  co'ntinents,  sur  la  Libye,  comme 
déjà  les  astronomes  l'avaient  obsen'é  en  1882  et 
en  diverses  circonstances.  On  reconnaissait  que 
sa  météorologie,  sa  climatologie,  ne  sont  pas  les 
mêmes  que  les  nôtres,  et  que  les  eaux  qui  recou- 
vrent environ  la  moitié  de  la  surface  de  la  planète 
subissent  des  déplacements  bizarres  et  des  varia- 
tions périodiques  dont  la  géographie  terrestre 
ne  peut  donner  aucune  idée.  Les  neiges  du  pôle 
boréal  avaient  beaucoup  diminué,  ce  qui  prouvait 
que  l'été  de  cet  hémisphère  avait  été  assez  chaud, 


CI  El.  1-T  terri:  143 


quoique  moins  élevé  que  celui  de  rhéinisphere 
austral.  Du  reste,  il  y  avait  eu  fort  peu  de  nuages 
sur  Mars  pendant  toute  la  série  de  nos  observa- 
tions. Mais,  chose  à  peine  croyable,  ce  n'étaient 
pas  ces  faits  astronomiques,  pourtant  si  impor- 
tants, et  bases  de  toutes  nos  conjectures,  qui 
m'intéressaient  le  plus;  c'était  ce  que  le  magnétisé 
m'avait  dit  de  Georges  et  d'Icléa.  Les  idées  f^in- 
tastiques  qui  traversaient  mon  cerveau  m'empê- 
chaient de  faire  une  observation  vraiment  scien- 
tifique. Je  me  demandais  avec  ténacité  s'il  ne 
pouvait  pas  exister  de  communication  entre  deux 
êtres  très  éloignés  l'un  de  l'autre,  et  même  entre 
un  mort  et  un  vivant,  et  chaque  fois  je  me  répon- 
dais qu'une  telle  question  était  par  elle-même  anti- 
scientifique et  indigne  d'un  esprit  positif. 

Cependant,  après  tout,  qu'est-ce  que  nous 
appelons  «  science  »>  Qu'est-ce  qui  n'est  pas 
«  scientifique  »  dans  la  nature?  Où  sont  les  limites 
de  l'étude  positive?  La  carcasse  d'un  oiseau 
a-t-elle  vraiment  un  caractère  plus  «  scientifique  » 
que  son  plumage  aux  lumineuses  couleurs  et 
son  chant  aux  nuances  si  subtiles?  Le  squelette 
d'une  jolie  femme  est-il  plus  digne  d'attention 
que  sa  structure  de  chair  et  sa  forme  vivante? 
L'analyse  des  émotions  de  l'âme  n'est-elle  pas 
«  scientifique  »?  N'est-il  pas  scientifique  de  cher- 
cher si  vraiment  l'âme  peut  voir  de  loin  et  com- 


44 


LKANIE 


ment?  Et  puis,  quelle  est  cette  étrange  vanité, 
cette  naïve  présomption  de  nous  imaginer  que  la 
science  ait  dit  son  dernier  mot,  que  nous  con- 


naissions tout  ce  qu'il  y  a  à  connaître,  que  nos 
cinq  sens  soient  suffisants  pour  apprécier  la  nature 
de  l'univers?  De  ce  que  nous  démêlons,  parmi  les 
forces  qui  agissent  autour  de  nous,  l'attraction,  la 


CIEL    ET   TERRE  14:» 


chaleur,  la  lumière,  rélectricité,  est-ce  à  dire  qu'il 
n'y  ait  pas  d'autres  forces,  lesquelles  nous  échap- 
pent parce  que  nous  n'avons  pas  de  sens  pour  les 
percevoirr*  Ce  n'est  pas  cette  hypothèse  qui  est 
absurde,  c'est  la  naïveté  des  pédagogues  et  des 
classiques.  Nous  sourions  des  idées  des  astro- 
nomes, des  physiciens,  des  médecins,  des  théo- 
logiens d'il  y  a  trois  siècles;  dans  trois  siècles, 
nos  successeurs  dans  les  sciences  ne  souriront-ils 
pas  à  leur  tour  des  affirmations  de  ceux  qui  pré- 
tendent aujourd'hui  tout  connaître? 

Les  médecins  auxquels  je  communiquais,  il  y  a 
quinze  ans,  les  phénomènes  magnétiques  observés 
par  moi-même  en  certaines  expériences  niaient 
tous  avec  conviction  la  réalité  des  faits  observés. 
Je  rencontrai  récemment  l'un  d'entre  eux  à  l'In- 
stitut :  «  Oh!  fit-il  non  sans  finesse,  alors  c'était 
du  magnétisme,  aujourd'hui  c'est  de  l'hypnotisme, 
et  c'est  nous  qui  l'étudions.  C'est  bien  différent.  » 

Moralité  :  Ne  nions  rien  de  parti  pris.  Étu- 
dions, constatons;  l'explication  viendra  plus  tard. 

J'étais  dans  ces  dispositions  d'esprit,  lorsqu'en 
me  promenant  en  long  et  en  large  dans  ma  bi- 
bliothèque, mes  yeux  tombèrent  sur  une  élégante 
édition  de  Cicéron  que  je  n'avais  pas  remarquée 
depuis  longtemps.  J'en  pris  un  volume,  l'ouvris 
machinalement  à  la  première  page  venue  et  y  lus 
ce  qui  suit  : 

19 


146 


l'RANIE 


«  Deux  amis  arrivent  à  Mégare  et  vont  se  loger 
séparément.  A  peine  l'un  des  deux  est-il  endormi 
qu'il  voit  devant  lui  son  compagnon  de  voyage, 

lui  annonçant 
d'un  air  triste 
que  son  hôte  a 
formé  le  projet 
de  l'assassiner, 
et  le  suppliant 
de  venir  le  plus 
vite  possible  à 
son  secours. 
L'autre  se  ré- 
veille, mais,  per- 
suadé qu'il  a  été 
abusé  par  un 
songe,  il  ne 
tarde  pas  à  se 
rendormir.  Son 
ami  lui  apparaît 
de  nouveau  et 
le  conjure  de  se 
liûter,  parce  que  les 
meurtriers  vont  en- 
trer dans  sa  chambre.  Plus  troublé,  il 
s'étonne  de  la  persistance  de  ce  rêve,  et  se  dispose 
à  aller  trouver  son  ami  ;  mais  le  raisonnement, 
la  fatigue,  finissent  par  triompher;  il  se  recouche. 


CIEL    ET   TKUKli: 


147 


Alors  son  ami  se  nionlrc  à  lui  pour  la  troisième 
fois,  pâle,  sanglant,  dclii;urc.  «  Malheureux,  lui 
dit-il,  tu  n'es  point  venu  lorsque  je  t'implorais! 
C'en  est  fait;  maintenant  veni^'-e-moi.  Au  lever 
du  soleil,  tu  rencontreras  à  la  porte  de  la  ville  un 
chariot  plein  de  fumier;  arrcte-lc  et  ordonne  qu'on 
le  dccharg-e;  tu  trouveras  mon  corps  caché  au 
milieu;  fais-moi  rendre  les  honneurs 
de  la  sépulture  et  poursuis  mes  meur- 
triers. 

«  Une  ténacité  si  grande,  des 
détails  si  suivis  ne  per- 
mettent   plus    d'hésita- 
tion ;    l'ami   se 

lève,  court  à  la  ^^^^^^^ 

porte  indiquée,  n^^^^^^Bus^-feL     V 

y  trouve  le 
char,  arrête  le 
conducteur  qui 
se  trouble,  et,   dès  les 

premières  recherches,   le  corps  de  son  ami  est 
découvert.  » 

Ce  récit  semblait  venir  tout  exprès  à  l'appui  de 
mes  opinions  sur  les  inconnues  du  problème  scien- 
tifique. Sans  doute  les  hypothèses  ne  manquent 
pas  pour  répondre  au  point  d'interrogation.  On 
peut  dire  que  l'histoire  n'est  peut-être  pas  arrivée 
telle  que  Cicéron  la  raconte;  qu'elle  a  été  ampli- 


148  URANIE 


fiée,  exagérée;  que  deux  amis  arrivant  dans  une 
ville  étrangère  peuvent  craindre  un  accident;  qu'en 
craignant  pour  la  vie  d'un  ami,  après  les  fatigues 
d'un  voyage  et  au  milieu  du  silence  de  la  nuit,  on 
peut  arriver  à  rêver  qu'il  est  victime  d'un  assas- 
sinat. Quant  à  l'épisode  du  chariot,  les  voyageurs 
peuvent  en  avoir  vu  un  dans  la  cour  de  l'hôte,  et 
le  principe  de  l'association  des  idées  vient  le  rat- 
tacher au  songe.  Oui,  on  peut  faire  toutes  ces 
hypothèses  explicatives;  mais  ce  ne  sont  que  des 
hypothèses.  Admettre  qu'il  y  a  eu  vraiment  com- 
munication entre  le  mort  et  le  vivant  est  une  autre 
hypothèse  aussi. 

Les  faits  de  cet  ordre  sont-ils  bien  rares?  Il  ne 
le  semble  pas.  Je  me  souviens  entre' autres  d'un 
récit  qui  m'a  été  raconté  par  un  vieil  ami  de 
ma  jeunesse,  Jean  Bc'^t,  qui  fonda  le  Magasin 
pittoresque  y  en  i833,  avec  mon  éminent  ami 
Edouard  Charton,  et  qui  est  mort  il  y  a  quel- 
ques années.  C'était  un  homme  grave,  froid, 
méthodique  (habile  graveur- typographe,  admi- 
nistrateur scrupuleux);  tous  ceux  qui  l'ont  connu 
savent  combien  son  tempérament  était  peu  ner- 
veux et  combien  son  esprit  était  éloigné  des 
choses  de  l'imagination.  Eh  bien!  le  fait  sui- 
vant lui  est  arrivé  à  lui-même,  lorsqu'il  était 
tout  enfant,  à  1  âge  de  cinq  ou  six  ans. 

C'était  à  Toul,  son  pays  natal.    Il  était,  par 


CIF.L     ET    TER  RE 


M9 


une  belle  soirée,  couche  dans  son  petit  lit  et  ne 
dormait  pas,  lorsqu'il  vit  sa  mère  entrer  dans 
sa  chambre,  la  traverser  et  se  rendre  dans  ]c 
salon  voisin,  dont  la  porte  était  ouverte,  et  où 
son  père  jouait  aux  cartes  avec  un  ami.  Or  sa 
mère,  malade,  était  à 
ce  moment-lcà  à  Pau. 
Il  se  leva  aussitôt  de 
son  lit  et  courut  après 
sa  mère  jusqu'au  salon, 
où  il  la  chercha  en  vain. 
Son  père  le  gronda 
avec  une  certaine  im- 
patience et  le  renvoya 
se  coucher  en  lui  affir- 
mant qu'il  avait  rêvé. 
Alors  l'enfant, 
croyant  dès  lors  avoir, 
en  effet,  rêvé,  essaya 
de  se  rendormir.  Mais 
quelques  minutes  plus 
tard,  ayant  les  yeux 
ouverts,  il  vit  une  seconde  fois,  très  distincte- 
ment, sa  mère  qui  passait  encore  près  de  lui, 
et  cette  fois  il  se  précipita  vers  elle  pour  l'embras- 
ser. Mais  elle  disparut  aussitôt.  Il  ne  voulut  plus 
se  recoucher  et  resta  dans  le  salon  où  son  père 
continuait  de  jouer. 


00  URANIE 


Le  même  jour,  à  la  même  heure,  sa  mère 
m.ourait  à  Pau. 

Je  tiens  ce  récit  de  M.  Best  lui-même,  qui  en 
avait  gardé  le  plus  ineffaçable  souvenir.  Comment 
Texpliquer?  On  peut  dire  que  Tenfant,  sachant 
sa  mère  malade,  y  pensait  souvent,  et  qu'il  a 
eu  une  hallucination  qui  a  coïncidé  par  hasard 
avec  la  mort  de  sa  mère.  C'est  possible.  Mais 
on  peut  penser  aussi  qu'il  y  avait  un  lien  sym- 
pathique entre  la  mère  et  l'enfant,  et  qu'en  ce 
moment  solennel  l'âme  de  cette  mère  a  réellement 
été  en  communication  avec  celle  de  son  enfant. 
Comment?  demandera-t-on.  Nous  n'en  savons 
rien.  Mais  ce  que  nous  ne  savons  pas  est  à  ce 
que  nous  savons  dans  la  proportion  de  Tocéan 
à  une  goutte  d'eau. 

Hallucinations!  C'est  vite  dit.  Que  d'ouvrages 
médicaux  écrits  sur  ce  sujet!  Tout  le  monde 
connaît  celui  de  Brierre  de  Boismont.  Parmi  les 
innombrables  obsenations  qui  le  composent,  ci- 
tons, à  ce  propos,  les  deux  suivantes  : 

«  Obs.  84.  —  Lorsque  le  roi  Jacques  vint  en 
Angleterre,  à  l'époque  de  la  peste  de  Londres,  se 
trouvant  à  la  campagne,  chez  sir  Robert  Cotton, 
avec  le  vieux  Cambden,  il  vit  en  songe  son  fils 
aîné,  encore  enfant,  qui  habitait  alors  Londres, 
avec  une  croix  sanglante  sur  le  front,  comme 
s'il  eût  été  blessé  par  une  épée.  Effrayé  de  cette 


riHL    DT    TKRRr:  l5l 


apparition,  il  se  mit  en  prières  et  se  rendit  le 
matin  dans  la  chambre  de  sir  Cambden,  au- 
quel il  raconta  l'événement  de  la  nuit;  celui-ci 
rassura  le  monarque  en  lui  disant  qu'il  avait  été 
le  jouet  d'un  song-e  et  qu'il  n'y  avait  pas  à  s'en 
tourmenter.  Le  même  jour,  le  roi  reçut  une  lettre 
de  sa  femme  qui  lui  annonçait  la  perte  de  son  fils, 
mort  de  la  peste.  Lorsque  l'enfant  se  montra  à 
son  père,  il  avait  la  taille  et  les  proportions  d'un 
homme  fait. 

«  Obs.  87.  —  Mlle  R...,  douée  d'un  excellent 
jugement,  religieuse  sans  bigoterie,  habitait, 
avant  d'être  mariée,  la  maison  de  son  oncle, 
D...,  médecin  célèbre,  membre  de  l'Institut.  Elle 
était  séparée  de  sa  mère,  atteinte,  en  province, 
d'une  maladie  assez  grave.  Une  nuit,  cette  jeune 
personne  rêva  qu'elle  l'apercevait  devant  elle, 
pâle,  défigurée,  prête  à  rendre  le  dernier  soupir  et 
témoignant  surtout  un  vif  chagrin  de  ne  pas  être 
entourée  de  ses  enfants,  dont  l'un,  curé  d'une 
paroisse  de  Paris,  avait  émigré  en  Espagne,  et 
dont  l'autre  était  à  Paris.  Bientôt  elle  l'entendit 
l'appeler  plusieurs  fois  par  son  nom  de  baptême; 
elle  vit,  dans  son  rêve,  les  personnes  qui  entou- 
raient sa  mère,  s'imaginant  qu'elle  demandait  sa 
petite-fille,  portant  le  même  nom,  aller  la  chercher 
dans  la  pièce  voisine;  un  signe  de  la  malade  leur 
apprit  que  ce  n'était  point  elle,  mais  sa  fille  qui 


102  URANIE 


habitait  Paris,  qu'elle  désirait  voir.  Sa  figure 
exprimait  la  douleur  qu'elle  éprouvait  de  son 
absence;  tout  à  coup  ses  traits  se  décomposent, 
se  couvrent  de  la  pâleur  de  la  mort;  puis  la  mori- 
bonde retombe  sans  vie  sur  son  lit. 

«  Le  lendemain,  Mlle  R...  parut  fort  triste 
devant  D...,  qui  la  pria  de  lui  faire  connaître  la 
cause  de  son  chagrin;  elle  lui  raconta  dans  tous 
ses  détails  le  songe  qui  l'avait  si  fortement  tour- 
mentée. D...,  la  trouvant  dans  cette  disposition 
d'esprit,  la  pressa  contre  son  cœur  en  lui 
avouant  que  la  nouvelle  n'était  que  trop  vraie, 
que  sa  mère  venait  de  mourir;  il  n'entra  pas 
dans  d'autres  explications. 

«  Quelques  mois  après,  Mlle  II...,  profitant 
de  l'absence  de  son  oncle  pour  mettre  en  ordre 
ses  papiers  auxquels,  comme  beaucoup  d'autres 
savants,  il  n'aimait  pas  qu'on  touchât,  trouva 
une  lettre  racontant  à  son  oncle  les  circon- 
stances de  la  mort  de  sa  mère.  Quelle  ne  fut 
pas  sa  surprise  en  y  lisant  toutes  les  particula- 
rités de  son  rêve!  » 

Hallucination!  coïncidence  fortuite!  Est-ce  là 
une  explication  satisfaisante?  Dans  tous  les  cas, 
c'est  une  explication  qui  n'explique  rien  du  tout. 

Une  foule  d'ignorants,  de  tout  âge  et  de  tous 
métiers,  rentiers,  commerçants  ou  députés,  scep- 
tiques par  tempérament  ou  par  genre,  déclarent 


CIEL  i:t  tkrhf.  10.> 

simplement  qu'ils  ne  croient  pas  à  toutes  ces  his- 
toires et  qu'il  n'y  a  en  tout  cela  rien  de  vrai.  Ce 
n'est  pas  là,  non  plus,  une  solution  bien  sérieuse. 
Les  esprits  accoutumés  à  l'étude  ne  peuvent  se 
contenter  d'une  dénégation  aussi  légère. 

Un  fait  est  un  fait.  On  ne  peut  pas  ne  pas 
l'admettre,  lors  même  que,  dans  l'état  actuel  de 
nos  connaissances,  il  est  impossil^le  de  l'expli- 
quer. 

Certes,  les  annales  médicales  témoignent  qu'il 
y  a  vraiment  des  hallucinations  de  plus  d'un 
genre  et  que  certaines  organisations  nerveuses 
en  sont  dupes.  Mais  de  là  à  conclure  que  tous 
les  phénomènes  psycho-biologiques  non  expli- 
qués sont  des  hallucinations,  il  y  a  un  abîme. 

L'esprit  scientifique  de  notre  siècle  cherche 
avec  raison  à  dégager  tous  ces  faits  des  brouil- 
lards trompeurs  du  surnaturalisme,  attendu  qu'il 
n'y  a  rien  de  surnaturel  et  que  la  nature,  dont 
le  royaume  est  infini,  embrasse  tout.  Depuis 
quelques  années,  notamment,  une  société  scien- 
tifique spéciale  s'est  organisée  en  Angleterre 
pour  l'étude  de  ces  phénomènes,  la  «  Society- 
for  psychical  Research  »  ;  elle  a  à  sa  tête 
quelques-uns  d'entre  les  plus  illustres  savants 
d'Outre-Manche  et  a  déjà  fourni  des  publications 
importantes.  Ces  phénomènes  de  vision  à  distance 
sont  classés  sous  le  titre  général  de  Télépathie 


ID4  URANIE 


(njXe,  loin,  -iOs;,  sensation).  Des  enquêtes  rigou- 
reuses sont  faites  pour  en  contrôler  les  témoi- 
gnages. La  variété  en  est  considérable.  Feuil- 
letons un  instant  ensemble  l'un  de  ces  recueils*  et 
détachons-en  quelques  documents  bien  dûment 
et  bien  scientifiquement  établis. 

Dans  le  cas  suivant,  observé  récemment,  lob- 
servateur  était  absolument  éveillé,  comme  vous 
et  moi  en  ce  moment.  11  s'agit  d'un  certain 
iM.  Robert  Bee,  habitant  Wigan  (Angleterre). 
Voici  cette  curieuse  révélation,  écrite  par  l'obser- 
vateur lui-même. 

«  Le  18  décembre  1873  nous  nous  rendîmes,  ma 
femme  et  moi,  dans  la  famille  de  mafemmeà  South- 
port,  laissant  mes  parents  en  parfaite  santé  selon 
toute  apparence.  Le  lendemain,  dans  l'après-midi, 
nous  étions  partis  pour  une  promenade  au  bord 
de  la  mer,  lorsque  je  me  trouvai  si  profondément 
triste  qu'il  me  fut  impossible  de  m'intéresser  à  quoi 
que  ce  fût,  de  sorte  que  nous  ne  tardâmes  pas  à 
rentrer. 

«  Tout  d'un  coup  ma  femme  manifesta  un  cer- 
tain   sentiment  de  peine  et    me   dit    qu'elle  se 

I.  Pliantasms  of  Ihc  livmg,  par  E.  Gurney  et  Pr.  Myers, 
professeurs  à  TUnivcrsité  de  Cambridg-e,  et  Frank  Pod- 
more,  Londres,  1886.  La  «  Society  for  Psychical  Research  ■ 
a  pour  Président  le  professeur  Balfour  Stewart,  de  la  So- 
ciété royale  de  Londres. 


('in:r.  irr  terrf.  i.->.-^ 


rendait  dans  la  chambre  de  sa  mère  pour  quel- 
ques minutes.  Un  instant  après,  je  me  levai  moi- 
même  de  mon  iiiuteuil  et  passai  au  salon. 

c;  Une  dame,  habillée  comme  si  elle  devait  sor- 
tir, arriva  près  de  moi,  venant  de  la  chambre  à  cou- 
cher voisine.  Je  ne  remarquai  pas  ses  traits,  parce 
qu'elle  ne  regardait  pas  de  mon  côté;  pourtant  im- 
médiatement je  lui  adressai  la  parole  en  la  saluant, 
mais  je  ne  me  souviens  plus  de  ce  que  je  lui  dis. 

«  Au  mcMiie  instant  et  tandis  qu'elle  passait 
ainsi  devant  moi,  ma  femme  revenait  de  la 
chambre  de  sa  mère  et  passait  juste  à  Tendroit  où 
je  voyais  cette  dame,  sans  paraître  la  remarquer. 
Je  m'écriai  aussitôt  avec  un  vif  sentiment  de  sur- 
prise :  «  Quelle  est  donc  cette  dame  que  vous 
venez  de  croiser  à  Tinstant?  —  Mais  je  n'ai  croisé 
personne!  répliqua  ma  femme  encore  plus  éton- 
née que  moi.  —  Comment,  répliquai-je,  vous  ne 
venez  pas  de  voir  à  l'instant  une  dame  qui  vient 
de  passer  là,  juste  où  vous  êtes,  qui  sort  sans 
doute  de  chez  votre  mère  et  qui  doit  être  mainte- 
nant au  vestibule?" 

«  —  C'est  impossible,  répondit-elle,  il  n  y  a 
absolument  que  ma  mère  et  nous  en  ce  moment 
dans  la  maison. 

«  En  effet,  aucune  étrangère  n'était  venue  et  la 
recherche  que  nous  fîmes  immédiatement  n'aboutit 
h  aucun  résultat. 


l56  URANIE 


«  Il  était  alors  huit  heures  moins  dix  minutes. 
Le  lendemain  matin  un  télégramme  nous  annon- 
çait la  mort  subite  de  ma  mère  par  suite  d'une 
maladie  de  cœur,  précisément  à  la  môme  heure. 
Elle  était  alors  dans  la  rue  et  vêtue  exactement 
comme  l'inconnue  qui  était  passée  devant  moi.  » 

Tel  est  le  récit  de  l'observateur.  L'enquête  faite 
par  la  Société  des  Recherches  psychiques  a  démon- 
tré l'absolue  authenticité  et  la  concordance  des 
témoignages.  C'est  là  un  fait  tout  aussi  positif 
qu'uneobservation  météorologique,  astronomique, 
physique  ou  chimique.  Comment  l'expliquer? 
Coïncidence,  dira-t-on.  Une  rigoureuse  critique 
scientifique  peut-elle  vraiment  être  satisfaite  par 
ce  mot?- 

Autre  cas  encore  : 

.  M.  Frederick  Wingfield,  habitant  Belle-Isle  en 
Terre  (Côtes-du-Nord),  écrit  que  le  25  mars  1880, 
s'étant  couché  assez  tard  après  avoir  lu  une  partie 
de  la  soirée,  il  rêva  que  son  frère,  habitant  le 
comté  d'Essex  en  Angleterre,  était  auprès  de  lui, 
mais  qu'au  lieu  de  répondre  à  une  question  qu'il 
lui  adressait,  celui-ci  secoua  la  tête,  se  leva  de  sa 
chaise  et  s'en  alla.  L'impression  avait  été  si  vive 
que  le  narrateur  s'élança,  à  moitié  endormi,  hors 
de  son  lit,  et  se  réveilla  au  moment  où  il  mettait  le 
pied  sur  la  descente  de  lit  et  appelait  son  frère. 
Trois  jours  après,  il  recevait  la  nouvelle  que  son 


Cl  KL   i:t     riiRKi:  ir>; 

frère  venait  d'être  tué,  d'une  chute  de  cheval,  le 
même  jour,  25  mars  1880,  dans  la  soirée  (à  huit 
heures  et  demie),  quelques  heures  avant  le  rêve 
qui  vient  d'être  rapporté. 

Une  enquête  a  démontré  que  la  date  de  cette 
mort  est  exacte  et  que  l'auteur  de  ce  récit  avait 
écrit  son  rêve  sur  un  agenda  à  la  date  même  de 
l'événement,  et  non  après  coup. 

Autre  cas  encore  : 

«  M.  S...  et  M.  L...,  employés  tous  les  deux 
dans  une  administration,  étaient  depuis  huit  ans 
en  intimes  relations  d'amitié.  Le  lundi  19  mars 
i883,  L...,  en  allant  à  son  bureau,  eut  une 
indigestion;  alors  il  entra  dans  une  pharma- 
cie où  on  lui  donna  un  médicament.  Le  jeudi 
suivant,  il  n'était  pas  mieux;  le  samedi  de 
cette  même  semaine,  il  était  encore  absent  du 
bureau. 

Le  samedi  soir,  24  mars,  S...  était  chez  lui,  ayant 
mal  à  la  tête;  il  dit  à  sa  femme  qu'il  avait  trop 
chaud,  ce  qui  ne  lui  était  pas  arrivé  depuis  deux 
mois;  puis,  après  avoir  fait  cette  remarque,  il  se 
coucha,  et  une  minute  après,  il  vit  son  ami  L..o 
debout  devant  lui,  vêtu  de  ses  vêtements  habituels. 
S...  nota  même  ce  détail  de  l'habillement  de  L... 
que  son  chapeau  avait  un  crêpe  noir,  que  son 
pardessus  n'était  pas  boutonné  et  qu'il  tenait  une 
canne  à  la  main.  L...  regarda  fixement    S...  et 


i58 


TRAME 


passa,  s...  alors  se  rappela  la  phrase  qui  est  dans 
le  livre  de  Job  :  «  Un  esprit  passa  devant  ma  face, 
et  le  poil  de  ma  chair  se  hérissa  ».  A  ce  moment, 
il  sentit  un  frisson  lui  parcourir  le  corps  et  ses 
cheveux  se  hérissèrent.  Alors  il  demanda  à  sa 
femme  :  «  Quelle  heure  est-il r  »  Celle-ci  lui  ré- 


pondit :  «  Neuf  heures  moins  douze  minutes  ». 
Il  lui  dit  :  «  Si  je  vous  le  demande,  c'est  parce 
que  L..,  est  mort:  je  viens  de  le  voir  ».  Elle  essaya 
de  lui  persuader  que  c'était  une  pure  illusion; 
mais  il  assura  de  la  façon  la  plus  formelle  qu'au- 
cun raisonnement  ne  pourrait  le  faire  changer 
d  opinion.  » 
Tel  est  le  récit  fait  par  iM.  S....  11  n'apprit  la  mort 


C\K\.    ET    TKRKE 


ICC) 


de  son  ami  L...  que  le  lendemain  dimanche,  à 
trois  heures  de  Taprès-midi. 

L...  était  etlectivement  mort  le  samedi  soir,  vers 
neuf  heures  moins  dix  minutes. 

On  peut  rapprocher  de  cette  relation  révénc- 


ment  historique  rapporté  par  Agrippa  d'Aubigné 
au  moment  de  la  mort  du  cardinal  de  Lorraine  : 

«  Le  roi  estant  en  Avignon,  le  23  décembre  15-4, 
y  mourut  Charles,  cardinal  de  Lorraine.  La  reine 
(Catherine  de  Médicis)  s'estoit  mise  au  lit  de  meil- 


l6o  URANIE 


leure  heure  que  de  coutume,  aiant  à  son  coucher 
entre  autres  personnes  de  marque  le  roi  de  Na- 
varre, Tarchevéque  de  Lyon,  les  dames  de  Retz, 
de  Lig-nerolies  et  de  Saunes,  deux  desquelles  ont 
conlirmé  ce  discours.  Comme  elle  estoit  pressée  de 
donner  le  bon  soir,  elle  se  jetla  d'un  tressant  sur 
son  chevet,  mit  les  mains  au  devant  de  son  visage 
et  avec  un  cri  violent  appela  à  son  secours  ceux 
qui  Tassistoient,  leur  voulant  monstrer  au  pied  du 
lit  le  cardinal  qui  lui  tendoit  la  main.  Elle  s'escria 
plusieurs  fois  :  «  Monsieur  le  cardinal,  je  n'ai  que 
faire  avec  vous.  »  Le  roi  de  Navarre  envoie  au 
mesme  temps  un  de  ses  gentils  hommes  au  logis 
du  cardinal, qui  rapporta  comment  il  avoit  expiré 
au  mesme  point.  » 

Dans  son  livre  sur  «  Thumanilé  posthume  »  pu- 
blié en  i832,  Adolphe  d'Assier  se  porte  garant  de 
l'authenticité  du  fait  suivant,  qui  lui  a  été  rapporté 
par  une  personne  de  Saint-Gaudens  comme  lui 
étant  arrivé  à  elle-même. 

«  J'étais  encorejeune  fille,  dit-elle,  et  je  couchais 
avec  ma  sœur,  plus  âgée  que  moi.  Un  soir  nous 
venions  de  nous  mettre  au  lit  et  de  souffler  la  bou- 
gie. Le  feu  de  la  cheminée,  imparfaitement  éteint, 
éclairait  encore  faiblement  la  chambre.  En  tour- 
nant les  yeux  du  côté  du  foyer,  j'aperçois,  à  ma 
grande  surprise,  un  prêtre  assis  devant  la  che- 
minée et  se  chauffant.  11  avait  la  corpulence,  les 


CIEL    ET    TLRRE  l()I 


traits  et  la  tournure  d'un  de  nos  oncles  qui  habi- 
tait aux  environs  et  qui  était  archiprêtre.  Je  lis 
part  aussitôt  de  mon  observation  à  ma  sieur. 
Cette  dernière  regarde  du  côté  du  foyer,  et  voit 
la  même  apparition.  Elle  reconnaît  également 
notre  oncle  l'archiprêtre.  Une  frayeur  indicible 
s'empare  alors  de  nous  et  nous  crions  :  Au  se- 
cours! de  toutes  nos  forces.  Mon  père,  qui  dormait 
dans  une  pièce  voisine,  éveillé  par  ces  cris 
désespérés,  se  lève  en  toute  hâte,  et  arrive 
aussitôt  une  bougie  à  la  main.  Le  fantôme  avait 
disparu;  nous  ne  voyions  plus  personne  dans 
la  chambre.  Le  lendemain,  nous  apprin:es  par 
une  lettre  que  notre  oncle  l'archiprêtre  était  mort 
dans  la  soirée.  » 

Autre  fait  encore,  rapporté  par  le  môme  disciple 
d'Auguste  Comte  et  consigné  par  lui  pendant  son 
séjour  à  Rio-dc-Janeiro. 

C  était  en  i858;  on  s'entretenait  encore,  dans  la 
colonie  française  de  cette  capitale,  d'une  appari- 
tion singulière  qui  avait  eu  lieu  quelques  années 
auparavant.  Une  famille  alsacienne,  composée  du 
mari,  de  la  femme  et  d'une  petite  fille  encore  en 
bas  âge,  faisait  voile  pour  Rio-Janeiro,  où  elle 
allait  rejoindre  des  compatriotes  établis  dans  cette 
ville.  La  traversée  étant  longue,  la  femme  devint 
malade,  et  faute  sans  doute  de  soins  ou  d'une  ali- 
mentation convenable,  succomba  avant  d'arriver. 

21 


102  URANIE 


Le  jour  de  sa  mort,  elle  tomba  en  syncope,  resta 
longtemps  dans  cet  état,  et  lorsqu'elle  eut  repris 
ses  sens,  dit  à  son  mari,  qui  veillait  à  ses  cô- 
tés :  «  Je  meurs  contente,  car  maintenant  je  suis 
rassurée  sur  le  sort  de  notre  enfant.  Je  viens  de 
Rio-Janeiro,  j'ai  rencontré  la  rue  et  la  maison 
de  notre  ami  Fritz,  le  charpentier.  Il  était  sur 
le  seuil  de  la  porte;  je  lui  ai  présenté  la  petite; 
je  suis  sûre  qu'à  ton  arrivée  il  la  reconnaîtra  et 
en  prendra  soin.  Le  mari  fut  surpris  de  ce  récit, 
sans  toutefois  y  attacher  d'importance.  Le  môme 
jour,  à  la  même  heure,  Fritz  le  charpentier, 
l'Alsacien  dont  !je  viens  de  parler,  se  trouvait 
sur  le  seuil  de  la  porte  de  la  maison  qu'il  habi- 
tait à  Rio-Janeiro,  lorsqu'il  crut  voir  passer  dans 
la  rue  une  de  ses  compatriotes  tenant  dans  ses 
bras  une  petite  fille.  Elle  le  regardait  d'un 
air  suppliant,  et  semblait  lui  présenter  l'enfant 
qu'elle  portait.  Sa  figure,  qui  paraissait  d'une 
grande  maigreur,  rappelait  néanmoins  les  traits 
de  Latta,  la  femme  de  son  ami  et  compatriote 
Schmidt.  L'expression  de  son  visage,  la  singula- 
rité de  sa  démarche,  qui  tenait  plus  de  la  vision 
que  de  la  réalité,  impressionnèrent  vivement  Fritz. 
Voulant  s'assurer  qu'il  n'était  pas  dupe  d'une  illu- 
sion, il  appela  un  de  ses  ouvriers  qui  travaillait 
dans  la  boutique,  et  qui  lui  aussi  était  Alsacien  et 
de  la  même  localité. 


ri  El.    KT    TKRRE  l63 

a  Reg'arde,  lui  dit-il,  ne  vois-tu  pas  passer  une 
femme  dans  la  rue,  tenant  un  enfant  dans  ses  bras, 
et  ne  dirait-on  pas  que  c'est  Latta,  la  femme  de 
notre  pays  Schmidt> 

—  Je  ne  puis  vous  dire,  je  ne  la  distingue  pas 
bien  »,  répondit  l'ouvrier. 

Fritz  n'en  dit  pas  davantage;  mais  les  diverses 
circonstances  de  cette  apparition  réelle  ou  imagi- 
naire se  gravèrent  fortement  dans  son  esprit,  no- 
tamment l'heure  et  le  jour.  A  quelque  temps  de  là 
il  voit  arriver  son  compatriote  Schmidt  portant 
une  petite  fille  dans  ses  bras.  La  visite  de  Latta  se 
retrace  alors  dans  son  esprit,  et  avant  que  Schmidt 
eût  ouvert  la  bouche  il  lui  dit  : 

«  Mon  pauvre  ami,  je  sais  tout;  ta  femme  est 
morte  pendant  la  traversée,  et  avant  de  mourir 
elle  est  venue  me  présenter  sa  petite  fille  pour  que 
j'en  prenne  soin.  Voici  la  date  et  l'heure.  » 

C'étaient  bien  le  jour  et  le  moment  consignés 
par  Schmidt  à  bord  du  navire. 

Dans  son  ouvrage  sur  les  hauts  phénomènes  de 
la  Magie,  publié  en  1864,  Gougenot  des  Mousseaux 
rapporte  le  fait  suivant,  qu'il  certifie  comme  abso- 
lument authentique. 

Sir  Robert  Bruce,  de  Tillustre  famille  écossaise 
de  ce  nom,  est  second  d'un  bâtiment;  un  jour  il 
vogue  près  de  Terre-Neuve,  et,  se  livrant  à  des 
calculs,  il  croit  voir  son  capitaine  assis  à  son  pu- 


i64 


URANIE 


pitre,  mais  il  regarde  avec  attention,  et  celui  qu'il 
aperçoit  est  un  étranger  dont  le  regard  froidement 
arrêté  sur  lui  1  étonnait.  Le  capitaine,  près  duquel 


il  remonte,  s'aperçoit  de  son  étonnement,  et  Fin- 
terroge  : 

«  Mais  qui    donc  est  à  votre  pupitre?  lui  dit 
Bruce. 


CIEL    ET   T1:RRE 


i65 


—  Personne. 

—  Si,  il  y  a  quelqu'un;  est-ce  un  étrang-cr?-'...  et 
comment  > 

—  Vous  rêvez...  ou  vous  raillez. 

—  Nullement;  veuillez  descendre  et  venir  voir.  » 
On  descend,  el  personne  n'est  assis  devant  le 


pupitre.  Le  navire  est  fouillé  en  tout  sens;  il  ne 
s'y  rencontre  aucun  étranger. 

«  Cependant  celui  que  j'ai  vu  écrivait  sur  votre 
ardoise  :  son  écriture  doit  y  être  restée  »,  dit 
Bruce. 

On  regarde  l'ardoise;  elle  porte  ces  mots  : 
«  Steer  to  the  north-west  »,  c'est-à-dire  :  «  Gou- 
vernez au  nord-ouest  ». 


l66  URANIE 


«  Mais  cette  écriture  est  de  vous  ou  de  quelqu'un 
du  bord? 

—  Non.  » 

Chacun  est  prié  d'écrire  la  môme  phrase,  et 
nulle  écriture  ne  ressemble  à  celle  de  l'ardoise. 

«  Eh  bien,  obéissons  au  sens  de  ces  mots;  gou- 
vernez le  navire  au  nord-ouest,  le  vent  est  bon  et 
permet  de  tenter  l'expérience.  » 

Trois  heures  après,  la  vigie  signalait  une  mon- 
tagne de  glace  et  voyait,  y  attenant,  un  vaisseau 
de  Québec,  démantelé,  couvert  de  monde,  cinglant 
vers  Liverpool,  et  dont  les  passagers  furent  ame- 
nés par  les  chaloupes  du  bâtiment  de  Bruce. 

Au  moment  où  l'un  de  ses  hommes  gravissait  le 
flanc  du  vaisseau  libérateur,  Bruce  tressaillit  et 
recula,  fortement  ému.  Il  venait  de  reconnaître 
l'étranger  qu'il  avait  vu  traçant  les  mots  de  Tar- 
doise.  Il  raconte  à  son  capitaine  le  nouvel  inci- 
dent. 

«  Veuillez  écrire  «  Steer  to  the  north-west  »  sur 
cette  ardoise  »,  dit  au  nouveau  venu  le  capitaine,  lui 
présentant  le  côté  qui  ne  porte  aucune  écriture. 

L'étranger  trace  les  mots  demandés. 

«  Bien,  vous  reconnaissez  là  votre  main  courante? 
dit  le  capitaine,  frappé  de  l'identité  des  écritures. 

—  Mais  vous  m'avez  vu  vous-même  écrire!  Vous 
serait-il  possible  d'en  douter?  » 

Pour  toute  réponse  le  capitaine  retourne  l'ar- 


CIEL     ET    TERRE  l6' 


doise,  et  1  étranger  resteconfondu  voyant  des  deux 
côtés  sa  propre  écriture. 

«  Aviez-vous  rêvé  que  vous  écriviez  sur  cette 
ardoise?-  dit,  à  celui  qui  vient  d'écrire,  le  capitaine 
du  vaisseau  naufragé. 

—  Non,  du  moins  je  n'en  ai  nul  souvenir. 

—  Mais  que  faisait  à  midi  ce  passager?  demande 
à  son  confrère  le  capitaine  sauveur. 

—  Étant  très  fatigué,  ce  passager  s'endormit 
profondément,  et  autant  qu'il  m'en  souvient,  ce 
fut  quelque  temps  avant  midi.  Une  heure  au  plus 
après,  il  s'éveilla,  et  me  dit  :  «  Capitaine,  nous  serons 
sauvés,  aujourd'hui  même!  »  Ajoutant  :  <<  J'ai  rêvé 
que  j'étais  à  bord  d'un  vaisseau  et  qu'il  venait  à 
notre  secours.  »  Il  dépeignit  le  bâtiment  et  son 
gréement;  et  ce  fut  à  notre  grande  surprise,  lorsque 
vous  cinglâtes  vers  nous,  que  nous  reconnûmes, 
l'exactitude  de  la  description.  Enfin  ce  passager 
dit  à  son  tour  :  «  Ce  qui  me  semble  étrange,  c'est 
que  ce  que  je  vois  ici  me  paraît  familier,  et  cepen- 
dant je  n'y  suis  jamais  venu.  » 

Le  baron  Dupotet,  dans  son  cours  de  «  Magné- 
tisme animal  »,  rapporte,  d'autre  part  encore,  le 
fait  suivant,  publié  en  i8i4par  le  célèbre  lungStil- 
ling,  qui  le  tenait  de  l'observateur  môme,  le  baron 
de  Suiza,  chambellan  du  roi  de  Suède. 

Rentrant  chez  lui  en  été  vers  minuit,  heure  à 
laquelle  il  fait  encore  assez  clair  en  Suède  pour 


i68 


URANIE 


qu'on  puisse  lire  Fimpression  la  plus  fine.  «  Comme 
j'arrivai,  dit-il,  dans  mon  domaine,  mon  père  vint 
à  ma  rencontre  devant  l'entrée  du  parc;  il  était 

vêtu  comme  d*habi- 
tude,  et  il  tenait  à  la 
main  une  canne 
que  mon  frère 
avait  sculptée. 
Je  le  saluai 
et  nous  con- 
versâmes 
longtemps 
ensemble. 
Nous  ar- 
riva m  es 
ainsi  jus- 
qu'à la 
maison  et 
à  l'entrée 
de  sa 
chambre. 
En  y  entrant,  je 
vis  mon  père 
déshabillé;  au 
même  instant 
l'apparition  s'était  évanouie  ;  peu  de  temps  après, 
mon  père  s'éveilla  et  me  regarda  d'un  air  d'in- 
terrogation   :  «  Mon  cher   Edouard,    n;e   dit-il. 


CIEL  i:t  terre 


169 


Dieu  soit  boni  de  ce  que  je  te  vois  sain  et  sauf, 
car  j'ai  été  bien  tourmenté,  à  cause  de  toi,  dans 
mon  rêve;  il  me  semblait  que  tu  étais  tombé  dans 
l'eau,  et  que  tu  étais  en  danger  de  te  noyer.  »  Or 
ce  jour-là,  ajouta  le  baron,  j'étais  allé  avec  un  de 
mes  amis  à  la  rivière  pour  pêcher  des  crabes,  et 
je  faillis  être  entraîné 
par  le  courant.  Je  ra 
contai  à  mon  père  qii 
j'avais  vu  son  ap- 
parition à  l'entrée 
du  domaine,  et  que 
nous  avions  eu  en- 
semble une  longue 
conversation,  lime 
répondit  qu'il  ar- 
rivait souvent  des  faits 
semblables.  »  '^' 

On  voit  dans  ces  divers  récits  des  apparitions 
spontanées  et  des  apparitions  pour  ainsi  dire  pro- 
voquées par  le  désir  ou  par  la  volonté.  La  sug- 
gestion mentale  peut-elle  donc  allerjusque-làr-Les 
auteurs  du  livre  Phantasms  of  the  Living,  dont 
nous  parlions  plus  haut,  répondent  aftirmative- 
ment  par  sept  exemples  suffisamment  attestés, 
parmi  lesquels  j'en  offrirai  encore  un  à  l'attention 
de  mes  lecteurs.  Le  voici. 

«  Le  rév.  C.  Godfrey,  demeurant  à  Eastbourne, 


170  l'RANIE 


dans  le  canton  de  Sussex,  ayant  lu  un  récit  d'ap- 
parition prcmcditée,  en  fut  si  frappé  qu'il  résolut 
d'en  faire  l'essai  à  son  tour.  Le  1 5  novembre  1886, 
vers  onze  heures  du  soir,  il  dirigea  toute  la  force 
d'imagination  et  toute  la  tension  de  volonté  dont 
il  était  capable  sur  l'idée  d'apparaître  à  une 
dame  de  ses  amies,  en  se  tenant  debout  au  pied 
de  son  lit.  L'effort  dura  environ  huit  minutes, 
après  quoi  M.  Godfrey  se  sentit  fatigué  et  s'endor- 
mit. Le  lendemain,  la  dame  qui  avait  été  le  sujet 
de  Texpérience  vint  de  son  propre  mouvement  ra- 
conter à  M.  Godfrey  ce  qu'elle  avait  vu.  Invitée  à 
en  fixer  le  souvenir  par  écrit,  elle  le  fit  en  ces 
termes  :  «  La  nuit  dernière,  je  me  réveillai  en  sur- 
saut, avec  la  sensation  que  quelqu'un  était  entré 
dans  ma  chambre.  J'entendis  également  un  bruit, 
mais  je  supposai  que  c'étaient  les  oiseaux  dans  le 
lierre,  hors  de  la  fenêtre.  J'éprouvai  ensuite  comme 
une  inquiétude  et  un  vague  désir  de  sortir  de  la 
chambre  et  de  descendre  au  rez-de-chaussée.  Ce 
sentiment  devint  si  vif  que  je  me  levai  enfin  ;  j'al- 
lumai une  bougie  et  je  descendis  dans  l'intention 
de  prendre  quelque  chose  pour  me  calmer.  En  re- 
montant à  ma  chambre,  je  vis  M.  Godfrey,  debout 
sous  la  grande  fenêtre  qui  éclaire  l'escalier.  11  était 
habillé  comme  à  l'ordinaire  et  avait  l'expression 
quejai  remarquée  chez  lui  lorsqu'il  regarde  très 
attentivement  quelque  chose.  11  était  là  immobile, 


CIEL    ET    TERRI-  I"! 


tandis  que,  tenant  la  lumière  levée,  je  le  rei^ai'dais 
avec  une  extrême  surprise.  Cela  dura  trois  ou 
quatre  secondes,  après  quoi,  comme  je  continuais 
à  monter,  il  disparut.  Je  n'étais  point  ciïrayée, 
mais  très  agitée,  et  je  ne  pus  me  rendormir.  » 

M.  Godfrey  pensa  judicieusement  que  Texpé- 
rience  à  laquelle  il  s'était  livré  prendrait  beaucoup 
plus  d'importance  si  elle  se  répétait.  Une  seconde 
tentative  manqua,  mais  la  troisième  réussit.  Bien 
entendu  que  la  dame  sur  laquelle  il  opérait  n'était 
pas  plus  prévenue  de  son  intention  que  la  première 
fois.  «  La  nuit  dernière,  écrit-elle,  mardi  7  dé- 
cembre, je  montai  me  coucher  à  dix  heures  et 
demie,  je  fus  bientôt  endormie.  Soudainement, 
j'entendis  une  voix  qui  disait  :  «  Réveillez-vous!  » 
et  je  sentis  une  main  qui  se  posait  sur  le  côté 
gauche  de  ma  tête.  (L'intention  de  M.  Godfrey, 
cette -fois-ci,  avait  été  de  faire  sentir  sa  présence 
par  la  voix  et  le  toucher.)  Je  fus  aussitôt  complè- 
tement éveillée.  Il  y  avait  dans  la  chambre  un  son 
curieux,  comme  celui  d'une  guimbarde.  Je  sentais 
en  même  temps  comme  une  haleine  froide  qui  m'en- 
veloppait; mon  cœur  se  mit  à  battre  violemment, 
et  je  vis  distinctement  une  figure  penchée  sur  moi. 
La  seule  lumière  qui  éclairât  la  chambre  était 
celle  d'une  lampe  à  l'extérieur,  formant  une  longue 
raie  lumineuse  sur  la  muraille  au-dessus  de  la 
table  de  toilette;  cette  raie  était  particulièrement 


172  URANIR 


obscurcie  par  la  figure.  Je  me  retournai  vivement, 
et  la  main  eut  l'air  de  retomber  de  ma  tôte  sur 
l'oreiller,  à  côté  de  moi.  La  figure  était  inclinée  au- 
dessus  de  moi,  et  je  la  sentais  appuyée  contre  le 
côté  du  lit.  Je  vis  le  bras  reposant  tout  le  temps 
sur  l'oreiller.  J'apercevais  le  contour  du  visage, 
mais  comme  obscurci  par  un  brouillard.  Il  devait 
ôtre  environ  minuit  et  demi.  La  figure  avait 
légèrement  écarté  le  rideau,  mais  j'ai  reconnu 
ce  matin  qu'il  pendait  comme  d'habitude.  Nul 
doute  que  la  figure  ne  fût  celle  de  M.  Godfrey; 
je  le  reconnus  à  la  tournure  des  épaules  et  à  la 
forme  du  visage.  Pendant  tout  le  temps  qu'il 
resta  là,  il  régnait  un  courant  d'air  froid  à  travers 
la  chambre,  comme  si  les  deux  fenôtres  eussent 
été  ouvertes.  » 

Ce  sont  là  des  faits. 

Dan  rétat  actuel  de  nos  connaissances,  il  serait 
absolument  téméraire  d'en  chercher  l'explication. 
Notre  psychologie  n'est  pas  assez  avancée.  Il  y  a 
bien  des  choses  que  nous  sommes  forcés  d'admettre 
sans  pouvoir  en  aucune  façon  les  expliquer.  Nier 
ce  qu'on  ne  peut  expliquer  serait  de  la  pure  dé- 
mence. Expliquait-on  le  système  du  monde  il  y  a 
mille  ans?  Aujourd'hui  même,  expliquons-nous 
l'attraction?  Mais  la  science  marche,  et  son  pro- 
grès sera  sans  fin. 

Connaissons-nous  toute  l'étendue  des  facultés 


CI  KL    KT    Tl-RRl- 


1-3 


humaines?  Oifil  y  ait  dans  la  nalure  dos  forces 
encore  inconnues  de  nous,  comme  Tétait,  par 
exemple,  rélectricité  il  y  a  moins  d'un  siècle,  qu'il 
y  ait  dans  l'univers  d'autres  êtres,  doués  d'autres 
sens  et  d'autres  facultés,  c'est  ce  dont  le  penseur 


ne  peut  douter  un  seul  instant.  Mais  l'homme  ter- 
restre lui-môme  nous  est-il  complètement  connu? 
Il  ne  le  semble  pas. 

Il  y  a  des  faits  dont  nous  sommes  forcés  de  re- 
connaître la  réalité  sans  pouvoir  en  aucune  façon 
les  expliquer. 


174  URANIE 


La  vie  de  Swedenborg  en  offre  trois  de  cet 
ordre.  Laissons  de  côté,  pour  le  moment,  ses  vi- 
sions planétaires  et  sidérales,  qui  paraissent  plus 
subjectives  qu'objectives;  remarquons  en  pas- 
sant que  Swedenborg  était  un  savant  de  premier 
ordre  en  géologie,  en  minéralogie,  en  cristallogra- 
phie, membre  des  académies  des  sciences  d'Upsal, 
Stockholm  et  Saint-Pétersbourg,  et  contentons- 
nous  de  rappeler  les  trois  faits  suivants  : 

Le  19  juillet  1759,  revenant  d'un  voyage  en 
Angleterre,  ce  philosophe  prit  terre  à  Gottenbourg 
et  alla  diner  chez  un  certain  William  Costel,  où  la 
société  était  nombreuse.  «  Le  soir  à  six  heures, 
M.  de  Swedenborg,  qui  était  sorti,  rentra  au  salon, 
pâle  et  consterné,  et  dit  qu'à  l'instant  môme  un  in- 
cendie venait  d'éclater  à  Stockholm,  au  Sùdermoln, 
dans  la  rue  qu'il  habitait,  et  que  le  feu  s'étendait 
avec  violence  vers  sa  maison.  11  sortit  de  nouveau, 
et  revint,  se  lamentant  que  la  maison  d'un  de  ses 
amis  venait  d'être  réduite  en  cendres  et  que  la 
sienne  courait  le  plus  grand  danger.  A  huit  heures, 
après  une  nouvelle  sortie,  il  dit  avec  joie  :  «  Grâce 
«  à  Dieu,  l'incendie  s'est  éteint  à  la  troisième 
«  porte  qui  précède  la  mienne.  » 

«  La  nouvelle  s'en  répandit  dans  toute  la  ville, 
qui  s'en  émut  d'autant  plus  que  le  gouverneur  y 
avait  porté  attention  et  que  beaucoup  de  personnes 
étaient  en  souci  de  leurs  biens  ou  de  leurs  amis.... 


CIKL     i:  T     THRRI-: 


I-:) 


Deux  jours  après,  le  courrier  voyiû  apporta  de 
Stockholm  le  rapport  sur  l'incendie  :  il  n'y  avait 
aucune  ditlerence  entre  ses  indications  et  celles  que 
Swedenborg  avait  données;  lincendie  avait  été 
éteint  à  huit  heures. 
Cette  relation  a  été  écrite  par  l'illustre  Emma- 


nuel Kant,  qui  avait  voulu  faire  une  enquête  sur 
le  fait,  et  qui  ajoute  :  «  Que  peut-on  alléguer  contre 
l'authenticité  de  cet  événement?  » 

Or  Gottenbourg  est  à  deux  cents  kilomètres  de 
Stockholm. 

Swedenborg  était  alors  dans  sa  soixante-dou- 
zième année. 

Voici  le  second  fait. 


i:-6  L'RANIE 


En  1761,  Mme  de  Marteville,  veuve  d'un  ministre 
de  Hollande  à  Stockholm,  reçoit  d'un  créancier  de 
son  mari  la  réclamation  d'une  somme  de  vingt-cinq 
mille  florins  de  Hollande  (cinquante  mille  francs), 
qu'elle  savait  avoir  été  payée  parson  mari,  et  dont 
le  nouveau  payement  la  mettait  dans  le  plus  grand 
embarras,  la  ruinait  presque.  Il  lui  était  impossible 
de  retrouver  la  quittance. 

Elle  va  rendre  visite  à  Swedenborg,  et,  huit 
jours  après,  elle  voit  en  songe  son  mari  qui  lui 
indique  le  meuble  où  se  trouve  la  quittance  avec 
une  épingle  à  cheveux  garnie  de  vingt  diamants, 
qu'elle  croyait  perdueaussi.  «  C'était  à  deux  heures 
du  matin.  Pleine  de  joie,  elle  se  lève  et  trouve  le 
tout  à  la  place  indiquée.  S'étant  recouchée,  elle 
dort  jusqu'à  neuf  heures.  Vers  onze  heures,  M.  de 
Swedenborg  se  fait  annoncer.  Avant  d'avoir  rien 
appris  de  ce  qui  était  arrivé,  il  raconta  que  dans 
la  nuit  précédente  il  avait  vu  l'esprit  de  M.  de  Mar. 
teville  qui  lui  avait  déclaré  qu'il  se  rendait  auprès 
de  sa  veuve.  » 

Voici  le  troisième  fait. 

Au  mois  de  février  1772,  étant  à  Londres,  il 
envoya  un  billet  au  révérend  John  Wesley  (fonda- 
teur de  la  communion  des  Wesleyens)  pour  lui  dire 
qu'il  serait  charmé  de  faire  sa  connaissance.  L'ar- 
dent prédicateur  reçut  ce  billet  au  moment  où  il 
allait  partir  pour  une  mission,  et  répondit  qu'il 


CIKL    ET   TKRRr: 


profiterait  de  cette  gracieuse  permission  pour  lui 
rendre  visite  au  retour  de  cette  absence  qui  devait 
être  d'environ  six  mois.  Swedenborg  répondit  : 
«  qu'en  ce  cas,  ils  ne  se  verraient  pas  dans  ce 
monde,  le  29  mars  prochain  devant  être  le  jour  de 
sa  mort  » . 

Swedenborg  mourut,  en  effet,  à  la  date  indiquée 
par  lui  plus  d'un  mois  d'avance. 

Ce  sont  là  trois  faits  dont  il  n'est  pas  possible  de 
nier  l'authenticité,  mais  que  dans  l'état  actuel  de 
nos  connaissances  personne  ne  voudrait  assuré- 
ment se  charger  d'expliquer. 

Nous  pourrions  multiplier  indéfiniment  ces  rela- 
tions authentiques.  Les  faits  analogues  à  ceux  qui 
ont  été  rapportés  plus  haut  de  communications  à 
distance  soit  au  moment  de  la  mort,  soit  dans  l'état 
normal  de  la  vie,  ne  sont  pas  tellement  rares  — 
sans  être  pourtant  bien  fréquents  —  que  chacun 
de  nos  lecteurs  n'en  ait  entendu  citer,  et  peut-être 
observé  lui-même,  en  plus  d'une  circonstance. 
D'ailleurs,  les  expériences  faites  dans  les  domaines 
du  magnétisme  témoignent  également  qu'en  cer- 
tains cas  psychologiques  déterminés  un  expéri- 
mentateur peut  agir  sur  son  sujet  à  distance,  non 
pas  seulement  à  quelques  mètres,  mais  à  plusieurs 
kilomètres  et  même  à  plus  de  cent  kilomètres  de 
distance,  selon  la  sensibilité  et  la  lucidité  du  sujet 
et  sans  doute  aussi  selon  l'intensité  de  la  volonté 

23 


178  IRANin 


du  magnétiseur.  D'autre  part  encore,  l'espace  n  est 
pas  ce  que  nous  croyons.  La  distance  de  Paris  à 
Londres  est  grande  pour  un  marcheur,  et  elle  était 
même  infranchissable'avant  l'invention  des  bateaux: 
elle  est  nulle  pour  l'électricité.  La  distance  de  la 
Terre  à  la  Lune  est  grande  pour  nos  modes  actuels 
de  locomotion  :  elle  est  nulle  pour  l'attraction .  En 
fait,  au  point  de  vue  de  l'absolu,  l'espace  qui  nous 
sépare  de  Sirius  n'est  pas  une  plus  grande  partie 
de  l'infini  que  la  distance  de  Paris  à  Versailles  ou 
de  votre  œil  droit  à  votre  œil  gauche. 

11  y  a  plus  encore  :  la  séparation  qui  nous  semble 
exister  entre  la  Terre  et  la  Lune,  ou  entre  la  Terre 
et  Mars,  ou  même  entre  la  Terre  et  Sirius,  n'est 
qu'une  illusion  due  à  l'insuffisance  de  nos  percep- 
tions. La  Lune  agit  constamment  sur  la  Terre  et 
la  remue  perpétuellement.  L'attraction  de  Mars  est 
également  sensible  pour  notre  planète,  et  à  notre 
tour  nous  dérangeons  Mars  dans  son  cours  en  su- 
bissant l'influence  de  la  Lune.  Nous  agissons  sur 
le  Soleil  lui-même  et  le  faisons  mouvoir,  comme  si 
nous  le  touchions.  Kn  vertu  de  l'attraction,  la 
Lune  fait  tourner  mensuellement  la  Terre  autour 
de  leur  centre  commun  de  gravité,  point  qui  voyage 
à  1700  kilomètres  au-dessous  de  la  surface  du 
globe,  la  Terre  fait  tourner  le  Soleil  annuellement 
autour  de  leur  centre  commun  de  gravité,  situé  à 
456  kilomètres  du  centre  solaire;  tous  les  mondes 


CI  KL  ET  Ti-iun:  179 

ag-issent  perpctucllemcnt  les  uns  sur  les  autres,  de 
sorte  qu'il  n'y  a  pas  d'isolement,  de  séparation 
réelle  entre  eux.  Au  lieu  d'être  un  vide  séparant 
les  mondes  les  uns  des  autres,  l'espace  est  plutôt 
un  lien  de  communication.  Or  si  l'attraction  établit 
ainsi  une  communication  réelle,  perpétuelle,  active 
et  indiscutable,  constatée  par  la  précision  des  ob- 
servations astronomiques,  entre  la  Terre  et  ses 
sœurs  de  l'immensité,  on  ne  voit  pas  trop  de  quel 
droit  de  prétendus  positivistes  pourraient  déclarer 
que  nulle  communication  ne  soit  possible  entre 
deux  êtres  plus  ou  moins  éloignés  l'un  de  l'autre, 
soit  sur  la  Terre,  soit  même  sur  deux  mondes 
différents. 

Deux  cerveaux  qui  vibrent  à  l'unisson,  à  plusieurs 
kilomètres  de  distance,  ne  peuvent-ils  être  émus 
par  une  même  force  psychique?  L'émotion  partie 
d'un  cerveau  ne  peut-elle,  à  travers  l'éther,  de  même 
que  l'attraction,  aller  frapper  le  cerveau  qui  vibre 
à  une  distance  quelconque,  de  même  qu'un  son,  à 
travers  une  pièce,  va  faire  vibrer  les  cordes  d'un 
piano  ou  d'un  violon?  N'oublions  pas  que  nos 
cerveaux  sont  composés  de  molécules  qui  ne  se 
touchent  pas  et  qui  sont  en  vibration  perpétuelle. 

Et  pourquoi  parler  de  cerveaux?  La  pensée,  la 
volonté,  la  force  psychique,  quelle  que  soit  sa  na- 
ture, ne  peut-elle  agir  à  distance  sur  un  être  qui  lui 
est  attaché  par  les  liens  sympathiques  et  indisso- 


l8o  URANIE 


lubies  de  la  parenté  intellectuelle?  Les  palpitations 
d'un  cœur  ne  se  transmettent-elles  pas  subitement 
au  cœur  qui  bat  à  l'unisson  du  nôtre? 

Devons-nous  admettre,  dans  les  cas  d'apparition 
signalés  plus  haut,  que  Tespritdu  mort  ait  réellement 
pris  une  forme  corporelle  dans  le  voisinage  de 
lobservateui ?  Dans  la  plupart  des  cas,  cette  hypo- 
thèse ne  parait  pas  nécessaire.  Pendant  nos  rêves, 
nous  croyons  voir  des  personnes  qui  ne  sont  pas 
du  tout  devant  nos  yeux,  d'ailleurs  fermés.  Nous 
les  voyons  parfaitement,  aussi  bien  qu'au  grand 
jour;  nous  leur  parlons,  nous  les  entendons,  nous 
conversons  avec  elles.  Assurément,  ce  n'est  ni 
notre  rétine  ni  notre  nerf  optique  qui  lesivoit,  pas 
plus  que  ce  n'est  notre  oreille  qui  les  entend.  Nos 
cellules  cérébrales  sont  seules  en  jeu. 

Certaines  apparitions  peuvent  ôtre  objectives, 
extérieures,  substantielles;  d'autres  peuvent  être 
subjectives  :  dans  ce  cas,  l'être  qui  se  manifeste 
agirait  à  distance  sur  l'être  qui  voit,  et  cette  influence 
sur  son  cer\'eau  déterminerait  la  vision  intérieure, 
laquelle  parait  extérieure,  comme  dans  les  rêves, 
mais  peut  être  purement  subjective  et  intérieure. 

De  même  qu'une  pensée,  un  souvenir,  éveille 
dans  notre  esprit  une  image  qui  peut  être  très  évi- 
dente et  très  vive,  de  même  un  être  agissant  sur 
un  autre  peut  faire  apparaître  en  lui  une  image  qui 
lui  donnera  un  instant  l'illusion  de  la  réalité.  On 


CIEL    ET    TERRC  l8l 

obtient  maintenant  expérimentalement  ces  laits 
dans  les  études  d'hypnotisme  et  de  sugii^estion, 
études  qui  en  sont  encore  à  leurs  débuts  et  pour- 
tant donnent  des  résultats  assurément  dignes  de 
la  plus  haute  attention,  aussi  bien  au  point  de  vue 
psychologique  qu'au  point  de  vue  physiologique. 
Ce  n'est  pas  la  rétine  qui  est  frappée  par  une  réa- 
lité effective,  ce  sont  les  couches  optiques  du  cer- 
veau qui  sont  excitées  par  une  force  psychique. 
Cest  l'être  mental  lui-même  qui  est  impressionné. 
De  quelle  façon>  nous  l'ignorons. 

Telles  sont  les  inductions  les  plus  rationnelles 
qui  paraissent  pouvoir  être  conclues  des  phéno- 
mènes de  l'ordre  de  ceux  dont  nous  venons  de 
nous  occuper,  phénomènes  inexpliqués,  mais  fort 
anciens,  car  l'histoire  de  tous  les  peuples,  depuis 
la  plus  haute  antiquité,  en  a  conservé  des  exemples 
qu'il  serait  difficile  de  nier  ou  d'effacer. 

Mais  quoi,  dira-t-on,  devons-nous,  pouvons- 
nous,  dans  notre  siècle  de  méthode  expérimentale 
et  de  science  positive,  admettre  qu'un  mourant,  ou 
même  un  mort,  puisse  se  communiquer? 

Qu'est-ce  qu'un  mort  > 

Il  meurt  un  être  humain  par  chaque  seconde,  sur 
l'ensemble  du  globe  terrestre,  soit  environ  86400 
par  jour,  soit  environ  3i  millions  par  an  ou  plus 
de  3  milliards  par  siècle.  En  dix  siècles,  plus  de 
3o  milliards  de  cadavres  ont  été  livrés  à  la  terre 


82  URANIE 


et  rendus  à  la  circulation  générale  sous  forme  de 
produits  divers,  eau,  gaz,  vapeurs,  etc.  Si  nous 
tenons  compte  de  la  diminution  de  la  population 
humaine  à  mesure  que  nous  remontons  les  âges 
historiques,  nous  trouvons  que  depuis  dix  mille 
ans  deux  cents  milliards  de  corps  humains  au 
moins  ont  clé  formés  de  la  terre  et  de  ratmosphère, 
par  la  respiration  et  V alimentation,  et  y  sont  re- 
tournés. Les  molécules  d'oxygène,  d'hydrogène, 
d'acide  carbonique,  d'azote  qui  ont  constitué  ces 
corps  ont  engraissé  la  terre  et  ont  été  rendues  à 
la  circulation  atmosphérique. 

Oui,  la  Terre  que  nous  habitons  est  aujourd'hui 
formée  en  partie  de  ces  milliards  de  ceneaux  qui 
ont  pensé,  de  ces  milliards  d'organismes  qui  ont 
vécu.  Nous  marchons  sur  nos  aïeux  comme  ils 
marcheront  sur  nous.  Les  fronts  des  penseurs,  les 
yeux  qui  ont  contemplé,  souri,  pleuré,  les  bouches 
qui  ont  chanté  l'amour,  les  lèvres  roses  et  les  seins 
de  marbre,  les  entrailles  des  mères,  les  bras  des 
travailleurs,  les  muscles  des  guerriers,  le  sang  des 
vaincus,  les  enfants  et  les  vieillards,  les  bons  et  les 
méchants,  les  riches  et  les  pauvres,  tout  ce  qui  a 
vécu,  tout  ce  qui  a  pensé,  gît  dans  la  même  terre. 
Il  serait  difficile  aujourd'hui  de  faire  un  seul  pas 
sur  la  planète  sans  marcher  sur  la  dépouille  des 
morts^;  il  serait  difficile  de  manger  et  boire  sans 
réabsorber  ce  qui  a  déjà  été  mangé  et  bu  des  mil- 


CIEL     ET    TERUR  I<U 


liers  de  fois,  il  serait  diflicile  de  respirer  sans  s'in- 
corporer le  souille  des  morts.  Les  éléments  consti- 
tutifs des  corps,  puisés  à  la  nature,  sont  revenus  à 
la  nature,  et  chacun  de  nous  porte  en  soi  des 
atomes  ayant  précédemment  appartenu  à  d'autres 
corps. 

Eh  bien!  pensez-vous  que  ce  soit  cela  toute  Ihu- 
manité?  Pensez-vous  qu'elle  n'ait  rien  laissé  de  plus 
noble,  de  plus  grand,  de  plus  spirituelr-  Chacun  de 
nousnedonne-t-ilà  l'univers,  en  rendant  le  dernier 
soupir,  que  soixante  ou  quatre-vingts  kilos  de  chair 
et  d'os  qui  vont  se  désagréger  et  retourner  aux 
éléments?  L'âme  qui  nous  anime  ne  demeure-t-elle 
pas,  au  même  titre  que  chaque  molécule  d'oxygène, 
d'azote  ou  de  fer>  Et  toutes  les  âmes  qui  ont  vécu 
n'existent-elles  pas  toujours? 

Nous  n'avons  aucun  droit  d'affirmer  que  l'homme 
soit  uniquement  composé  d'éléments  matériels,  et 
que  la  faculté  de  penser  ne  soit  qu'une  propriété 
de  l'organisation.  Nous  avons,  au  contraire,  les 
raisons  les  plus  intimes  d'admettre  que  l'âme  est 
une  entité  individuelle,  et  que  c'est  elle  qui  régit 
les  molécules  pour  organiser  la  forme  vivante  du 
corps  humain. 

Que  deviennent  les  molécules  invisibles  et 
intangibles  qui  ont  composé  notre  corps  pendant 
la  vie?  Elles  vont  appartenir  à  de  nouveaux  corps. 
Que  deviennent  les  âmes  également  invisibles  et 


184  URANIE 


intangibles>  On  peut  penser  qu'elles  se  réincar- 
nent, elles  aussi,  en  de  nouveaux  organismes,  cha- 
cune suivant  sa  nature,  ses  facultés,  sa  destinée. 
L'âme  appartient  au  monde  psychique.  Sans 
doute,  il  y  a  sur  la  Terre  une  quantité  innombrable 
d'âmes  encore  lourdes,  grossières,  à  peine  déga- 
gées de  la  matière,  incapables  de  concevoir  les 
réalités  intellectuelles.  Mais  il  en  est  d  autres  qui 
vivent  dans  l'étude,  dans  la  contemplation,  dans  la 
culture  du  monde  psychique  ou  spirituel.  Celles-là 
peuvent  ne  point  rester  emprisonnées  sur  la  Terre,' 
et  leur  destinée  est  de  vivre  de  la  vie  uranique. 

L'âme  uranique  vit,  môme  pendant  ses  incarna- 
tions terrestres,  dans  le  monde  de  l'absolu  et  du 
divin.  Elle  sait  que  tout  en  habitant  la  Terre  elle 
est,  en  réalité,  dans  le  ciel,  et  que  notre  planète 
est  un  astre  du  ciel. 

Quelle  est  la  nature  intime  de  Pâme,  quels  sont 
ses  modes  de  manifestation,  quand  sa  mémoire 
devient-elle  permanente  et  maintient-elle  avec  cer- 
titude l'identité  consciente,  sous  quelle  diversité 
de  formes  et  de  substances  peut-elle  vivre,  quelle 
étendue  d'espace  peut-elle  franchir,  quel  est  l'ordre 
de  parenté  intellectuelle  qui  existe  entre  les  di- 
verses planètes  d'un  même  système,  quelle  est  la 
force  germinatrice  qui  ensemence  les  mondes, 
quand  pourrons-nous  nous  mettre  en  communica- 
tion avec  les  patries  voisines,  quand  pénétrerons- 


CIEL    ET   TERRE 


185 


nous  le  secret  profond  des  destinées?'  Mystère  et 
ignorance  aujourd'hui.  Mais  V inconnu  dliicr  est 
la  vérité  de  demain. 

Fait  d'ordre  historique  et  scientifique  absolu- 
ment incontestable  :  dans  tous  les  siècles,  chez 
tous  les  peuples,  et  sous  les  apparences  religieuses 
les  plus  diverses,  l'idée  de  l'immortalité  repose 
invulnérable  au  fond  de  la  conscience  humaine. 
L'éducation  lui  a  donné  mille  formes,  mai-^^  elle  ne 
l'a  pas  inventée.  Cette  idée  indéracinable  existe 
par  elle-même.  Tout  être  humain,  en  venant  au 
monde,  apporte  avec  lui,  sous  une  forme  plus  ou 
moins  vague,  ce  sentiment  intime,  ce  désir,  cette 
espérance. 


24 


^.  .^ 


II 


[TER     EXTATICUM    CŒLESTE 


Les  heures,  les  jours  que  je  consacrais  à  Tétude 
de  ces  questions  de  psychologie  et  de  télépathie 
ne  m'empêchaient  pas  d'observer  Mars  au  téles- 
cope et  d'en  prendre  des  dessins  géographiques, 
chaque  fois  que  notre  atmosphère,  si  souvent  nua- 
geuse, voulait  bien  me  le  permettre.  D'ailleurs,  on 
peut  reconnaître  que  non  seulement  toutes  les 
questions  se  touchent,  dans  l'étude  de  la  nature  et 
dans  les  sciences,  mais  encore  que  l'astronomie  et 
la  psychologie  sont  solidaires  l'une  de  l'autre, 
attendu  que  l'univers  psychique  a  pour  habitat 
l'univers  matériel,  que  l'astronomie  a  pour  objet 
l'étude  des  régions  de  la  vie  éternelle  et  que  nous 


l88  URANIE 


ne  pourrions  nous  former  aucune  idée  de  ces 
régions  si  nous  ne  les  connaissions  pas  astrono- 
miquement.  Que  nous  le  sachions  ou  non,  en  fait, 
nous  habitons  en  ce  moment  môme  une  région  du 
Ciel,  et  tous  les  êtres,  quels  qu'ils  soient,  sont 
éternellement  citoyens  du  Ciel.  Ce  n  est  pas  sans 
une  secrète  divination  des  choses  que  Tantiquité 
avait  fait  d'Uranie  la  muse  de  toutes  les  sciences. 

Ma  pensée  avait  donc  été  longuement  occupée 
d2  notre  voisine  la  planète  Mars,  lorsqu'un  jour, 
dans  une  promenade  solitaire  à  la  lisière  d'un 
bois,  après  quelques  chaudes  heures  de  juillet, 
m'étant  assis  au  pied  d'un  bouquet  de  chônes,  je 
ne  tardai  pas  à  m'assoupir. 

La  chaleur  était  accablante,  le  paysage  était 
silencieux,  la  Seine  semblait  arrêtée  comme  un 
canal  au  fond  de  la  vallée.  Je  fus  étrangement 
surpris,  en  m'éveillant  après  un  instant  de  somno- 
lence, de  ne  plus  reconnaître  le  paysage,  ni  les 
arbres  voisins,  ni  la  rivière  qui  coulait  au  pied  du 
coteau,  ni  la  prairie  ondulée  qui  allait  se  perdre 
au  loin  dans  l'horizon.  Le  soleil  se  couchait,  plus 
petit  que  nous  n'avons  coutume  de  le  voir.  L'air 
frémissait  de  bruits  harmonieux  inconnus  à  la 
Terre,  et  des  insectes  grands  comme  des  oiseaux 
voltigeaient  sur  des  arbres  sans  feuilles,  couverts 
de  gigantesques  fleurs  rouges.  Je  me  levai,  poussé 
par  rétonnement  comme  par  un  ressort,  et  d'un 


CI  Kl.  ET     TKKRR  1 8g 

bond  si  énergique  que  je  me  trouvai  subitement 
debout,  me  sentant  d'une  légèreté  singulière.  A 
peine  avais-je  fait  quelques  pas,  que  plus  de  la 
moitié  du  poids  de  mon  corps  me  parut  s'être 
évaporée  pendant  mon  sommeil;  cette  sensa- 
tion intime  me  frappa  plus  profondément  encore 
que  la  métamorphose  de  la  nature  déployée  sous 
mes  regards. 

C'est  à  peine  si  j'en  croyais  mes  yeux  et  mes 
sens.  D'ailleurs,  je  n'avais  plus  absolument  les 
mêmes  yeux,  je  n'entendais  plus  de  la  même 
manière,  et  je  m'aperçus  même  dès  ces  premiers 
instants  que  mon  organisation  était  douée  de  plu- 
sieurs sens  nouveaux,  tout  différents  de  ceux  de 
notre  harpe  terrestre,  notamment  d'un  sens  ma- 
gnétique, par  lequel  on  peut  se  mettre  en  com- 
munication d'un  être  à  l'autre  sans  qu'il  soit 
nécessaire  de  traduire  ses  pensées  par  des  paroles 
audigibles  :  ce  sens  rappelle  celui  de  l'aiguille 
aimantée  qui,  du  fond  d'une  cave  de  l'Observ^a- 
toire  de  Paris,  frissonne  et  tressaille  quand  une 
aurore  boréale  s'allume  en  Sibérie,  ou  quand  une 
explosion  électrique  éclate  dans  le  Soleil. 

L'astre  du  jour  venait  de  s'éteindre  dans  un  lac 
lointain,  et  les  lueurs  roses  du  crépuscule  pla- 
naient au  fond  des  cieux  comme  un  dernier  rêve 
de  la  lumière.  Deux  Lunes  s'allumèrent  à  diverses 
hauteurs,  la  première  en  forme  de  croissant,  au- 


]gct  URANIE 


dessus  du  lac  dans  le  sein  duquel  le  Soleil  avait 
disparu;  la  seconde,  en  forme  de  premier  quar- 
tier, beaucoup  plus  élevée  dans  le  ciel  et  du  côté 
de  l'Orient.  Elles  étaient  très  petites  et  ne  rappe- 
laient que  de  bien  loin  l'immense  flambeau  des 
nuits  terrestres.  C'est  comme  à  regret  qu'elles 
donnaient  leur  vive  mais  faible  lumière.  Je  les 
regardais  tour  à  tour  avec  stupéfaction.  Le  plus 
étrange  peut-être  encore,  dans  toute  l'étrangeté 
de  ce  spectacle,  c'est  que  la  Lune  occidentale,  qui 
était  environ  trois  fois  plus  grosse  que  sa  com- 
pagne de  l'Est,  tout  en  étant  cinq  fois  moins  large 
que  notre  Lune  terrestre,  marchait  dans  le  ciel 
d'un  mouvement  très  facile  à  suivre  de  l'œil,  et 
semblait  courir  avec  vitesse  de  la  droite  vers  la 
gauche  pour  aller  rejoindre  à  l'Orient  sa  céleste 
sœur. 

On  remarquait  encore,  dans  les  dernières  lueurs 
du  couchant  qui  s'éteignait,  une  troisième  Lune, 
ou,  pour  mieux  dire,  une  brillante  étoile.  Plus 
petite  que  le  moindre  des  deux  satellites,  elle 
n'offrait  pas  de  disque  sensible;  mais  sa  lumière 
était  éclatante.  Elle  planait  dans  le  ciel  du  soir 
comme  Vénus  dans  notre  ciel  lorsqu'aux  jours  de 
son  plus  splendide  éclat  «  l'étoile  du  berger  »  règne 
en  souveraine  sur  les  indolentes  soirées  du  prin- 
temps aux  tendres  rêves. 

Déjà  les  plus  brillantes  étoiles  s'allumaient  dans 


CIEL    ET   TERRE  \()\ 

les  cieux;  on  reconnaissait  Arcturus  aux  rayons 
d'or,  Vêga,  si  blanche  et  si  pure,  les  sept  astres 
du  septentrion,  et  plusieurs  constellations  zo- 
diacales. L'étoile  du  soir,  le  nouveau  Vesper, 
rayonnait  alors. dans  la  constellation  des  Pois- 
sons. Après  avoir  étudié  pendant  quelques  in- 
stants sa  situation  dans  le  ciel,  m'être  orienté 
moi-même  d  après  les  constellations,  avoir  exa- 
miné les  deux  satellites  et  réfléchi  à  la  légèreté 
de  mon  propre  poids,  je  ne  tardai  pas  à  être 
convaincu  que  je  me  trouvais  sur  la  planète  Mars 
et  que  cette  charmante  étoile  du  soir  était...  la 
Terre. 


Mes  yeux  s'arrêtèrent  sur  elle,  imprégnés  de 
ce  mélancolique  sentiment  d'amour  qui  serre 
les  fibres  de  notre  cœur  lorsque  notre  pensée 
s'envole  vers  un  être  chéri  dont  une  cruelle  dis- 
tance nous  sépare;  je  contemplai  longuement 
cette  patrie  où  tant  de  sentiments  divers  se  mé- 
langent et  se  heurtent  dans  les  fluctuations  de  la 
vie,  et  je  pensai  : 

«  Combien  n'est-il  pas  regrettable  que  les 
innombrables  êtres  humains  qui  habitent  en  ce 
petit  séjour  ne  sachent  pas  où  ils  sont  I  Elle  est 
charmante,  cette  minuscule  Terre,  ainsi  éclairée 
par  le  Soleil,  avec  sa  Lune   plus  microscopique 


192 


URANIE 


encore,  qui  semble  un  point  à  côté  d'elle.  Portée 
dans  l'invisible  par  les  lois  divines  de  l'attraction, 
atome  flottant  dans  l'immense  harmonie 

des  cieux,  elle 
occupe  sa  place 
et  plane  là-haut 
comme  une  île 
angélique.Mais 
ses     habitants 
l'ignorent.  Sin- 
gulière   huma- 
nité!    Elle     a 
trouvé  la  Terre 
trop  vaste,  s'est 
partagée  en 
troupeaux 
et  passe  son 
temps      à 
s'entre  -  fu- 
siller. Il  y  a, 
dans  cette   île 
céleste,  autant 
de  soldats  que 
d'habitants!  ils 
se     sont    tous 
armés  les  uns  contre  les  autres,  quand  il  eût  été 
si   simple   de  vivre  tranquillement,  et   trouvent 
glorieux  de  changer  de  temps  en  temps  les  noms 


CIEL    ET   TERRE 


.93 


dos  pays  et  la  coulcurdes  drapeaux.  C'est  là  Toc- 
cupation  favorite  des  nations  et  l'éducation  pri- 
mordiale des  citoyens.  Hors  de  là,  ils  emploient 
leur  existence  à  adorer  la  matière,  llsn'apprécienl 


pas  la  valeur  intellectuelle,  restent  indifférents 
aux  plus  merveilleux  problèmes  de  la  création  et 
vivent  sans  but.  Quel  dommage!  Un  habitant  de 
Paris  qui  n'aurait  jamais  entendu  prononcer  le 
nom  de  cette  cité  ni  celui  de  la  France  ne  serait 
pas  plus  étranger  qu'eux  dans  leur  propre  patrie. 

25 


Ï94  TRAME 


Ah!  s'ils  pouvaient  voir  la  Terre  d'ici,  avec  quel 
plaisir  ils  y  reviendraient  et  combien  seraient 
transformées  toutes  leurs  idées  générales  et  parti- 
culières. Alors  ils  connaîtraient  au  moins  le  pays 
qu'ils  habitent;  ce  serait  un  commencement;  ils 
étudieraient  progressivement  les  réalités  sublimes 
qui  les  environnent  au  lieu  de  végéter  sous  un 
brouillard  sans  horizon,  et  bientôt  ils  vivraient 
de  la  véritable  vie,  de  la  vie  intellectuelle.  » 


«  Quel  honneur  il  lui  fait!  On  croirait  vraiment 
qu'il  a  laissé  des  amis  dans  ce  bagne-là!  » 

Je  n'avais  point  parlé.  Mais  j'entendis  fort  dis- 
tinctement cette  phrase  qui  semblait  répondre  à 
ma  conversation  intérieure.  Deux  habitants  de 
Mars  me  regardaient,  et  ils  m'avaient  compris,  en 
vertu  de  ce  sixième  sens  de  perception  magné- 
tique dont  il  a  été  question  plus  haut.  Je  fus  quel- 
que peu  surpris,  et,  l'avouerai-je?  sensiblement 
blessé  de  l'apostrophe  :  «  Après  tout,  pensai-je, 
j'aime  la  Terre,  c'est  mon  pays,  et  j'ai  du  patrio- 
tisme! » 

Mes  deux  voisins  rirent  cette  fois-ci  tous  les 
deux  ensemble. 

«  Oui,  reprit  l'un  d'eux  avec  une  bonté  inat- 
tendue, vous  avez  du  patriotisme.  On  voit  bien 
que  vous  arrivez  de  la  Terre.  * 


(•ii:i.  i:  r   riciun-  K)."^ 

Et  le  plus  âgé  ajouta  : 

«  Laissez-les  donc,  vos  compatriotes,  ils  ne 
seront  jamais  ni  plus  intelligents  ni  moins  aveu- 
gles qu'aujourd'hui.  Il  y  a  déjà  quatre-vingt  mille 
ans  qu'ils  sont  là.  Et,  vous  l'avouez  vous-mêMne, 
ils  ne  sont  pas  encore  capables  de  penser....  Vous 
êtes  vraiment  admirable  de  regarder  la  Terre  avec 
des  yeux  aussi  attendris.  C'est  trop  de  naïveté.  » 

N'avez-vous  pas,  cher  lecteur,  rencontré  parfois, 
sur  votre  passage,  de  ces  hommes  tout  pénétrés 
d'un  imperturbable  orgueil  et  qui  se  croient  sin- 
cèrement et  inébranlablement  au-dessus  de  tout  le 
reste  du  monde  >  Lorsque  ces  fiers  personnages 
se  trouvent  en  face  d'une  supériorité,  elle  leur  est 
instantanément  antipathique  :  ils  ne  la  supportent 
pas.  Eh  bien!  pendant  le  dithyrambe  qui  précède 
(et  dont  vous  n'avez  eu  tout  à  l'heure  qu'une  pâle 
traduction),  je  me  sentais  fort  supérieur  à  Thu- 
manité  terrestre,  puisque  je  la  prenais  en  pitié  et 
invoquais  pour  elle  de  meilleurs  jours.  Mais  quand 
ces  deux  habitants  de  Mars  semblèrent  me  prendre 
en  pitié  moi-même,  et  que  je  crus  reconnaître  en 
eux  une  froide  supériorité  sur  moi,  je  fus  un  ins- 
tant l'un  de  ces  ineptes  orgueilleux  ;  mon  sang  ne 
fit  qu'un  tour,  et  tout  en  me  contenant  par  un 
restant  de  politesse  française,  j'ouvris  la  bouche 
pour  leur  dire  : 

—  «  Après  tout,  Messieurs,  les  habitants  de  la 


196 


l RANIE 


Terre  ne  sont  pas  aussi  stupides  que  vous  parais- 
sez le  croire  et  valent  peut-être  mieux  que  vous.  » 
iVlalheureuscment,  ils  ne  me  laissèrent  môme  pas 
commencer  ma  phrase,  attendu  qu'ils  lavaient 
devinée  pendant  qu'ellp  se  formait  par  la  vibra- 


tion des  moelles  de  mon  ccr\'eau. 

«  Permettez-moi  de  vous  dire  tout  de  suite, 
fit  le  plus  jeune,  que  votre  planète  est  absolument 
manquée,  par  suite  d'une  circonstance  qui  date 
d'une  dizaine  de  millions  d'années.  C'était  au 
temps  de  la  période  primaire  de  la  genèse  terres- 
tre. 11  y  avait  déjà  des  plantes,  et  même  des 
plantes  admirables,  et  dans  le  fond  des  mers 
comme  sur  les  rivages  apparaissaient  les  pre- 


CIEL     ET     TERRE 


97 


niiers  animaux,  les  mollusques  sans  tête,  sourds, 
muets  et  dépourvus  de  sexe.  Vous  savez  que  la 
respiration  sulfit  aux  arbres  pour  leur  nourri- 
ture complète  et  que  vos  ehcMies  les  plus  ro- 
bustes, vos  cèdres  les  plus  g-igantesques  n'ont 
jamais  rien  mang-é, 
ce  qui  ne  les  a  pas 
empêchés  de  gran- 
dir. Ils  se  nour- 
rissent par  la  res- 
piration seule.  Le 
malheur,  la  fatalité 
a  voulu  qu'un  pre- 
mier mollusque 
eût  le  corps  tra- 
versé par  une 
goutte  d'eau  plus 
épaisse  que  le  mi- 
lieu ambiant. 
Peut-être  la  trouva- 
t-il  bonne.  Ce  fut 
l'origine  du  premier  tube  di- 
gestif, qui  devait  exercer  une  action  si  funeste 
sur  l'animalité  entière,  et  plus  tard  sur  l'huma- 
nité elle-même.  Le  premier  assassin  fut  le  mol- 
lusque qui  mangea. 

«  Ici,  on  ne  mange  pas,  on  n'a  jamais  mangé, 
on  ne  mangera  jamais.  La  création  s'est  dévelop- 


IC)8  IRANIE 


péc  graduellement,  paciliquement,  noblement, 
comme  elle  avait  commencé.  Les  organismes  se 
nourrissent,  autrement  dit  renouvellent  leurs  mo- 
lécules, par  une  simple  respiration,  comme  le  font 
vos  arbres  terrestres,  dont  chaque  feuille  est  un 
petit  estomac.  Dans  votre  chère  patrie,  vous  ne 
pouvez  vivre  un  seul  jour  qu'à  la  condition  de 
tuer.  Chez  vous,  la  loi  de  vie,  c'est  la  loi  de  mort. 
Ici,  il  n'est  jamais  venu  à  personne  l'idée  de  tuer 
même  un  oiseau. 

«  Vous  êtes  tous,  plus  ou  moins,  des  bouchers. 
Vous  avez  les  bras  pleins  de  sang.  Vos  estomacs 
sont  gorgés  de  victuailles.  Comment  voulez-vous 
qu'avec  des  organismes  aussi  grossiers  que  ceux- 
là  vous  puissiez  avoir  des  idées  saines,  pures,  éle- 
vées,—  je  dirai  môme  (pardonnez  ma  franchise), 
des  idées  propres?  Quelles  âmes  pourraient  habiter 
de  pareils  corps?  Réfléchissez  donc  un  instant,  et 
ne  vous  bercez  plus  d'illusions  aveugles  trop 
idéales  pour  un  tel  monde.  » 

—  «  Comment!  m'écriai-je  en  l'interrompant, 
vous  nous  refusez  la  possibilité  d'avoir  des  idées 
propres?  Vous  prenez  les  humains  pour  des  ani- 
maux? Homère,  Platon,  Phidias,  Sénèque,  Vir- 
gile, le  Dante,  Colomb,  Bacon,  Galilée,  Pascal, 
Léonard,  Raphaël,  Mozart,  Beethoven,  n'ont-ils 
jamais  eu  aucune  aspiration  élevée?  Vous  trouvez 
nos  corps  grossiers  et  repoussants  :  si  vous  aviez 


rini,  ET  TFcuKK  19^ 


vu  passer  devant  vous  Hélène,  Phrync,  Aspasic, 
Sapho,  Clcopâtrc,  Lucrèce  Bonjia,  Agnès  Sorel, 
Diane  de  Poitiers,  Mari^ueritede  N'alois,  Borghèse, 
Talien,  Récamier,  Georges  et  leurs  admirables 
rivales,  vous  penseriez  peut-être  d'une  fac;on  difie- 
rente.  Ah!  cher  Martien,  à  mon  tour,  permettez- 
moi  de  regretter  que  vous  ne  connaissiez  la  Terre 
c]ue  de  loin.  » 

—  «  C'est  ce  qui  vous  trompe,  j'ai  habité  cin- 
quante ans  ce  monde-là.  Cela  m'a  suffi,  et  je  vous 
assure  que  je  n'y  retournerai  plus.  Tout  y  est  man- 
qué, même...  ce  qui  vous  parait  le  plus  charmant. 
Vous  imaginez-vous  que  sur  toutes  les  Terres  du 
Ciel  les  fleurs  donnent  naissance  aux  fruits  de  la 
même  façon?  Ne  serait-ce  pas  un  peu  cruel?  Pour 
moi,  j'aime  les  primevères  et  les  boutons  de 
rose.  » 

—  «  Mais,  repris-je,  cependant,  malgré  tout,  il 
y  a  eu  de  grands  esprits  sur  la  Terre,  et,  vraiment, 
d'admirables  créatures.  Ne  peut-on  se  bercer  de 
l'espérance  que  la  beauté  physique  et  morale  ira 
en  se  perfectionnant  de  plus  en  plus,  comme  elle 
l'a  fait  jusqu'ici,  et  que  les  intelligences  s'éclaire- 
ront progressivement?  On  ne  passe  pas  tout  son 
temps  à  manger.  Les  hommes  finiront  bien,  mal- 
gré leurs  travaux  matériels,  par  consacrer  chaque 
jour  quelques  heures  au  développement  de  leur  intel- 
ligence. Alors,  sans  doute,  ils  ne  continueront  plus 


200 


URANIE 


de  fabriquer  de  petits  dieux  à  leur  image,  et  peut- 
être  aussi  supprimeront-ils  leurs  puériles  frontières 
pour  laisser  régner  Tharmonie  et  la  fraternité.  » 
—  «  Non,  mon  ami,  car  s'ils  le  voulaient,  ils  le 
feraient  dès  aujourd'hui.  Or,  ils  s'en  gardent  bien. 

L'homme  terrestre 
est  un  petit  animal 
qui,  d'une  part, 
n'éprouve  pas  le 
besoin  de  penser, 
n'ayant  môme  pas 
l'indépendance  de 
l'Ame,  et  qui, 
d'autre  part,  aime 
se  battre  et  établit 
carrément  le  droit 
sur  la  force.  Tel 
est  son  bon  plaisir 
et  telle  est  sa  na- 
ture. Vous  ne  ferezjamais 
porter  de  pèches  à  un 
buisson  d'épines. 
<  Songez  donc  que  les  plus  délicieuses  beautés 
terrestres  auxquelles  vous  faisiez  allusion  tout  à 
l'heure  ne  sont  que  des  monstres  grossiers  à  côlé 
de  nos  aériennes  femmes  de  Mars,  qui  vivent  de 
Tair  de  nos  printemps,  des  parfums  de  nos  fleurs, 
et  sont  si  voluptueuses,  dans  le  seul  frémissement 


ClEl.    r-T    TKRRK 


20 1 


de  leurs  ailes,  dans  ridéai  baiser  d'une  bouche  qui 
ne  niani^ea  jamais,  que  si  la  Uéatrixdu  Dante  avait 
été  d'une  telle  nature,  jamais  rimmortel  l'iorentin 
n'eût  pu  écrire  deux  chants  de  sa  Divine  Comédie: 


il  eût  commence  par  le  l^aradis  et  n'en  fût  jamais 
descendu.  Songez  que  nos  adolescents  ont  autant 
de  science  innée  que  Pythagore,  Archimède,  Eu- 
clide,  Kepler,  Newton,  Laplace  et  Darwin  après 
toutes  leurs  laborieuses  études  :  nos  douze  sens  ( 
nous  mettent  en  communication  directe  avec  Tuni-     ^ 

26 


Q 


202  URANIE 


vers  ;  nous  sentons  d'ici,  à  cent  millions  de  lieues, 
l'attraction  de  Jupiter  qui  passe;  nous  voyons  à 
l'œil  nu  les  anneaux  de  Saturne;  nous  devinons 
l'arrivée  d'une  comète,  et  notre  corps  est  imprégné 
de  l'électricité  solaire  qui  met  en  vibration  toute 
la  nature.  Il  n'y  ajamais  eu  ici  ni  fanatisme  reli- 
gieux, ni  bourreaux,  ni  martyrs,  ni  divisions  inter- 
nationales, ni  guerres;  mais,  des  ses  premiers 
jours,  l'humanité,  naturellement  pacifique  et 
affranchie  de  tout  besoin'matériel,  a  vécu  indépen- 
dante de  corps  et  d'esprit,  dans  une  constante 
activité  intellectuelle,  s'élevant  sans  arrôt  dans  la 
connaissance  de  la  Vérité.  Mais  venez  plutôt  jus- 
qu'ici. » 


Je  fis  quelques  pas  avec  mes  interlocuteurs  sur 
le  sommet  de  la  montagne,  et  arrivant  en  vue  de 
l'autre  versant,  j'aperçus  une  multitude  de  lumières 
de  diverses  nuances  voltigeant  dans  les  airs. 
C'étaient  les  habitants  qui,  la  nuit,  deviennent 
lumineux  quand  ils  le  veulent.  Des  chars  aériens, 
paraissant  formés  de  fleurs  phosphorescentes, 
conduisaient  des  orchestres  et  des  chœurs;  l'un 
d'eux  vint  à  passer  près  de  nous  et  nous  primes 
place  au  milieu  d'un  nuage  de  parfums.  Les  sen- 
sations que  j'éprouvais  étaient  singulièrement 
étrangères  à  toutes  celles  que  j'avais  goûtées  sur 


m:  F,  i:t  ti:rki:  2(m 

la  Terre,  et  eetle  première  nuit  sur  Mai's  passa 
comme  un  rôve  rapide,  ear  à  l'aurore  je  me  trou- 
vais eneore  dans  le  ehar  aérien,  diseourant  avee 
mes  interloeuteurs,  leurs  amis  et  leurs  indélinis- 
sablcs  compagnes.  Quel  panorama  au  lever  du 
soleil!  Fleurs,  fruits,  parfums,  palais  féeriques 
s'élevaient  sur  des  iles  à  la  végétation  orangée, 
les  eaux  s'étendaient  en  limpides  miroirs,  et  de 
joyeux  couples  aériens  descendaient  en  tourbil- 
lonnant sur  ces  rivages  enchanteurs.  Là,  tous  les 
travaux  matériels  sontaccomplis  par  des  machines 
et  dirigés  par  quelques  races  animales  perfection- 
nées, dont  rintelligence  est  à  peu  près  du  même 
ordre  que  celle  des  humains  de  la  Terre.  Les  habi- 
tants ne  vivent  que  par  l'esprit  et  pour  l'esprit; 
leur  système  nerveux  est  parvenu  à  un  tel  degré 
de  développement,  que  chacun  de  ces  êtres,  à  la 
fois  très  délicat  et  très  fort,  semble  un  appareil 
électrique,  et  que  leurs  impressions  les  plus  sen- 
suelles, ressenties  bien  plus  par  leurs  âmes  que 
par  leurs  corps,  surpassent  au  centuple  toutes 
celles  que  nos  cinq  sens  terrestres  réunis  peuvent 
jamais  nous  offrir....  Une  sorte  de  palais  d'été, 
illuminé  par  les  rayons  du  soleil  levant,  s'ouvrait 
au-dessous  de  notre  gondole  aérienne.  Ma  voisine, 
dont  les  ailes  frémissaient  d'impatience,  posa  son 
pied  délicat  sur  une  touffe  de  fleurs  qui  s'élevait 
entre  deux  jets  de  parfums.  —  «  Retourneras-tu 


204  URANIR 


sur  la  Terre  >  »  dit-elle  en  me  tendant  les  bras. 

—  i(  Jamais!  »  m'écriai-je...  Et  je  m'élançai  vers 
elle... 

Mais,  du  même  coup,  je  me  retrouvai,  solitaire, 
près  de  mon  bois,  sur  le  versant  de  la  colline  au 
pied  de  laquelle  serpentait  la  Seine  aux  replis 
ondulcux. 

Jamais!..,  répétai-je,  cherchant  à  ressaisir  le 
doux  rôve  envole.  Où  donc  ctais-je?  C  était  beau. 

Le  soleil  venait  de  se  coucher,  et  déjà  la  planète 
Mars,  alors  très  éclatante,  s'allumait  dans  le  ciel. 

«Ah!  fis-je,  traversé  par  une  lueur  fugitive, 
j'étais  là!  Bercées  par  la  même  attraction,  les 
deux  planètes  voisines  se  regardent  à  travers  l'es- 
pace transparent.  N'aurions-nous  pas,  dans  cette 
fraternité  céleste,  une  première  image  de  l'éternel 
voyage?  La  Terre  n'est  plus  seule  au  monde.  Les 
panoramas  de  Tinfini  commencent  à  s'ouvrir. Que 
nous  habitions  ici  ou  à  côté,  nous  sommes,  non 
les  citoyens  d'un  pays  ou  d'un  monde,  mais,  en 
vérité,  les  citoyens  du  Ciel.  » 


m 


LA     PLANETE    MARS 


Avais-je  été  le  jouet  d'un  rêve? 

iMon  esprit  s'était-il  réellement  transporté  sur 
la  planète  Mars,  ou  bien  étais-je  dupe  d'une  illu- 
sion absolument  imaginaire  ? 

Le  sentiment  de  la  réalité  avait  été  si  vif,  si 
intense,  et  les  choses  que  j'avais  vues  se  trouvaient 
si  parfaitement  conformes  aux  notions  scientifi- 
ques que  nous  possédons  déjà  sur  la  nature  phy- 
sique du  monde  martien,  que  je  ne  pouvais  accep- 
ter un  doute  à  cet  égard,  tout  en  restant  stupéfait 
de  ce  voyage  extatique  et  en  m'adressant  mille 
questions  qui  se  combattaient  les  unes  les  autres. 

L'absence  de  Spero,  dans  toute  cette  vision, 


206  URANIE 


m'intriguait  un  peu.  Je  me  sentais  toujours  si  in- 
timement attaché  à  son  cher  souvenir  qu'il  me 
semblait  que  j  aurais  dû  deviner  sa  présence,  voler 
directement  vers  lui,  le  voir,  lui  parler,  l'entendre. 
Mais  le  magnétisé  de  Nancy  n'avait-il  pas  été  lui- 
même  le  jouet  de  son  imagination,  ou  de  la  mienne, 
ou  de  celle  de  l'expérimentateur?  D'autre  part,  en 
admettant  môme  que  réellement  mes  deux  amis 
fussent  réincarnés  sur  cette  planète  voisine,  je  me 
répondais  à  moi-môme  que  Ton  peut  fort  bien  ne 
pas  se  rencontrer  en  parcourant  une  môme  ville 
et,  à  plus  forte  raison,  un  monde.  Et  pourtant, 
ce  n'est  assurément  pas  le  calcul  des  probabilités 
qu'il  faudrait  invoquer  ici,  car  un  sentiment  d'at- 
traction tel  que  celui  qui  nous  unissait  devait 
modifier  le  hasard  des  rencontres  et  jeter  dans  la 
balance  un  élément  qui  l'emportait  sur  tout  le 
reste. 

Tout  en  discourant  en  moi-même,  je  rentrai  à 
mon  observatoire  de  Juvisy  où  j'avais  préparé 
quelques  batteries  électriques  pour  une  expérience 
d'optique  en  correspondance  avec  la  tour  de 
Montlhéry.  Lorsque  je  me  fus  assuré  que  tout  était 
bien  en  ordre,  je  laissai  à  mon  aide  le  soin  de  faire 
les  signaux  convenus,  de  dix  à  onze  heures,  et  je 
partis  moi-même  pour  la  vieille  tour,  sur  laquelle 
je  m'installais  une  heure  plus  tard.  La  nuit  était 
venue.  Du  haut  de  l'antique  donjon,  l'horizon  est 


riKL  KT  ti:ri<i:  207 

parfaitement  circulaire,  entièrement  dégagé  sur 
toute  sa  circonférence,  qui  s'étend  sur  un  rayon 
de  20  à  25  kilomètres  tout  autour  de  ce  point  cen- 
tral. Un  troisième  poste  d'observation,  situé  à 
Paris,  était  en  communication  avec  nous.  Le  but 
de  l'expérience  était  de  savoir  si  les  rayons  des 
diverses  couleurs  du  spectre  lumineux  voyagent 
tous  avec  la  même  vitesse  de  Sooodo  kilomètres 
par  seconde.  Le  résultat  fut  afiirmatif. 

Les  expériences  ayant  été  terminées  vers  onze 
heures,  comme  la  nuit  étoilée  était  merveilleuse 
et  que  la  lune  commençait  à  se  lever,  dès  que  j'eus 
mis  les  appareils  à  Tabri  dans  l'intérieur  de  la 
tour,  je  remontai  sur  la  plate-forme  supérieure 
pour  contempler  l'immense  paysage  éclairé  par 
les  premiers  rayons  de  la  lune  naissante.  L'at- 
mosphère était  calme,  tiède,  presque  chaude. 

Mais  mon  pied  était  encore  sur  la  dernière 
marche,  que  je  m'arrêtai,  pétrifié  d'effroi,  en  jetant 
un  cri  qui  parut  s'immobiliser  dans  ma  gorge. 
Spero,  oui,  Spero  lui-même  était  là,  devant  moi, 
assis  sur  le  parapet.  Je  levai  les  bras  vers  le  ciel 
et  me  sentis  près  de  m'évanouir;  mais  il  me  dit, 
de  sa  voix  très  douce  que  je  connaissais  si  bien  : 

«  Est-ce  que  je  te  fais  peur  ?  » 

Je  n'eus  la  force  ni  de  répondre  ni  d'avancer. 
Pourtant,  j'osai  regarder  en  face  mon  ami,  qui 
souriait.  Son  chervisage,  éclairé  par  la  lune,  était 


208 


URANIE 


tel  que  je  lavais  vu  lors  de  son  départ  de  Paris 
pour  Christiania,  jeune,  agréable,  pensif,  avec  un 
regard  fort  brillant.  Je  quittai  la  dernière  marche 
et  j'eus  l'impulsion  intime  de  me 
précipiter  vers  lui  pour  l'em- 
brasser. iMais  je  n'osai  et  je 
restai  devant  lui  à  le  regarder. 
J'avais  repris  l'usage  de  mes 
sens.  «  Speroî...  C'est  toi!...  » 
m'écriai-je. 

—  J'étais  là  pendant  ton 

expérience,   répondit-il,   et 

c'est    môme    moi    qui    t'ai 

donné  l'idée  de  compa- 


rer l'extrême  violet  à 
l'extrôme  rouge  pour 
la  vitesse  des  ondes  lu- 
mineuses. Seulement, 
j'étais  invisible,  comme 
les  rayons  ultra-violets. 
—  t  Voyons!  est-ce 
possible?  Laisse-moi  te 
regarder,  te  toucher.  » 
Je  passai  les  mains  sur  son  visage, 
sur  son  corps,  dans  sa  chevelure,  et  j'eus  abso- 
lument la  mcMiie  impression  que  si  c'eût  été  un  être 
vivant.  Ma  raison  se  refusait  à  admettre  le  témoi- 
gnage de    mes  yeux,  de  mes  mains  et  de  mes 


CIEL  ET  Ti-Run: 


209 


oreilles,  et  pourtant  je  ne  pouvais  douter  tjue  ce 
ne  fût  bien  lui.  Il  n'y  a  pas  de  sosie  pareil.  Et 
puis,  mes  doutes  se  seraient  envolés  dès  ses  pre- 
mières paroles,  car  il  ajouta  aussitôt  : 

«  Mon  corps  dort  en  ce  moment  sur  Mars. 


—  Ainsi,  fis-je,  tu  existes  toujours,  tu  vis 
encore...  et  tu  connais  enfin  la  réponse  au  grand 
problème  qui  t'a  tant  tourmenté....  Et  Icléa? 

—  Nous  allons  causer,  répliqua-t-il.  J'ai  beau- 
coup de  choses  à  te  dire. 

27 


2IO  TRANIE 


Je  m'assis  auprès  de  lui,  sur  le  rebord  du  large 
parapet  qui  domine  la  vieille  tour,  et  voici  ce  que 
j'entendis. 


Quelque  temps  après  l'accident  du  lac  de  Tyri- 
fiorden,  il  s'était  senti  se  réveillant  comme  d'un 
long  et  lourd  sommeil.  Il  était  seul,  dans  la  nuit 
noire,  sur  les  rives  d'un  lac,  se  sentait  vivant, 
mais  ne  pouvait  ni  se  voir  ni  se  toucher.  L  air  ne 
le  frappait  pas.  Il  n'était  pas  seulement  léger, 
mais  impondérable.  Ce  qui  lui  paraissait  subsister 
de  lui,  c'était  seulement  sa  faculté  de  penser. 

Sa  première  idée,  en  rappelant  ses  souvenirs, 
fut  qu'il  se  réveillait  de  sa  chute  sur  le  lac  norvé- 
gien. Mais  lorsque  le  jour  arriva,  il  s'aperçut  qu'il 
était  sur  un  autre  monde.  Les  deux  lunes  qui 
tournaient  rapidement  dans  le  ciel,  en  sens  con- 
traire l'une  de  l'autre,  lui  firent  penser  qu'il  se 
trouvait  sur  notre  voisine  la  planète  Mars,  et 
d'autres  témoignages  ne  tardèrent  pas  à  le  lui 
prouver. 

Il  y  demeura  un  certain  temps  à  l'état  desprit, 
y  reconnut  la  présence  d'une  humanité  fort  élé- 
gante, dans  laquelle  le  sexe  féminin  règne  en  sou- 
verain, par  une  supériorité  incontestée  sur  le  sexe 
masculin.  Les  organismes  sont  légers  et  délicats, 
la  densité  des  corps  est  très  faible,  la  pesanteur 


riKL    I-T    TKRRIC  211 

plus  faible  encore;  à  la  surface  de  ce  monde  la 
force  matérielle  ne  joue  qu'un  rôle  secondaire 
dans  la  nature;  la  (inesse  des  sensations  décide  de 
tout.  Il  y  a  là  un  grand  nombre  d'espèces  animales 
et  plusieurs  races  humaines.  Dans  toutes  ces 
espèces  et  dans  toutes  ces  races,  le  sexe  féminin 
est  plus  beau  et  plus  fort  (la  force  consistant  dans 
la  supériorité  des  sensations)  que  le  sexe  mascu- 
lin, et  c'est  lui  qui  régit  le  monde. 

Son  grand  désir  de  connaître  la  vie  qu'il  avait 
devant  lui  le  décida  à  ne  point  demeurer  longtemps 
à  l'état  d'esprit  contemplateur,  mais  à  renaître 
sous  une  forme  corporelle  humaine,  et,  étant  don- 
née la  condition  organique  de  cette  planète,  sous 
la  forme  féminine. 

Déjà,  parmi  les  âmes  terrestres  flottantes  dans 
l'atmosphère  de  Mars,  il  avait  rencontré  (car  les 
âmes  se  sentent)  celle  d'icléa,  qui  l'avait  suivie, 
guidée  par  une  attraction  constante.  Elle,  de  son 
côté,  s'était  sentie  portée  vers  une  incarnation 
masculine. 

Ils  étaient  ainsi  réunis  l'un  et  l'autre,  en  l'un 
des  pays  les  plus  privilégiés  de  ce  monde,  voisins 
et  prédestinés  à  se  rencontrer  de  nouveau  dans  la 
vie  et  à  partager  les  mêmes  émotions,  les  mêmes 
pensées,  les  mêmes  œuvres.  Aussi,  quoique  la 
mémoire  de  leur  existence  terrestre  restât  voilée 
et  comme  effacée  parla  transformation  nouvelle, 


212  L  H  A  N  i  D 


cependant  un  vague  sentiment  de  parenté  spiri- 
tuelle et  un  attachement  sympathique  immédiat  les 
avaient  réunis  dès  qu'ils  s'étaient  revus.  Leur 
supériorité  psychique,  la  nature  de  leurs  pensées 
habituelles,  l'état  de  leur  esprit  accoutumé  à  cher- 
cher les  lins  et  les  causes,  leur  avaient  donné  à 
tous  les  deux  une  sorte  de  clairvoyance  intime  qui 
les  dégageait  de  l'ignorance  générale  des  vivants. 
Us  s'étaient  aimés  si  soudain,  ils  avaient  subi  si 
passivement  l'influence  magnétique  du  coup  de 
foudre  de  leur  rencontre,  qu'ils  n'avaient  bientôt 
fait  qu*un  seul  et  môme  être,  unis  comme  au  mo- 
ment de  la  séparation  terrestre.  Ils  se  souvenaient 
de  s'être  déjà  rencontrés,  ils  étaient  convaincus 
que  c'était  sur  la  Terre,  sur  cette  planète  voisine 
qui  brille  le  soir  d'un  si  vif  éclat  dans  le  ciel  de 
Mars,  et  parfois,  dans  leurs  vols  solitaires  au- 
dessus  des  collines  peuplées  de  plantes  aériennes, 
ils  contemplaient  «  l'étoile  du  soir  »  en  cherchant 
à  renouer  le  fil  brisé  d'une  tradition  interrompue. 

Un  événement  inattendu  vint  expliquer  leurs 
réminiscences  et  leur  prouver  qu'ils  ne  se  trom- 
paient pas. 

Les  habitants  de  Mars  sont  très  supérieurs  à 
ceux  de  la  Terre  par  leur  organisation,  par  le 
nombre  et  la  finesse  de  leurs  sens,  et  par  leurs 
facultés  intellectuelles. 

Le  fait  que  la  densité  est  très  faible  à  la  surface 


Cl  KL  i:t   ri:Kiu-:  :  i.-» 


de  ce  monde  et  que  les  substances  constitutives 
des  corps  sont  moins  lourdes  là  qu'ici,  a  permis  la 
formation  d'êtres  incomparablement  moins  pesants, 
plus  aériens,  plus  délicats,  plus  sensibles.  Le  fait 
que  latmosphère  est  nutritive  a  affranchi  les  orga- 
nismes martiens  de  la  grossièreté  des  besoins 
terrestres.  C'est  un  tout  autre  état.  La  lumière  y 
est  moins  vive,  cette  planète  étant  plus  éloignée 
du  Soleil  que  nous,  et  le  nerf  optique  est  plus 
sensible.  Les  influences  électriques  et  magnétiques 
y  étant  très  intenses,  les  habitants  possèdent  des 
sens  inconnus  aux  organisations  terrestres,  sens 
qui  les  mettent  en  communication  avec  ces  influen- 
ces. Tout  se  tient  dans  la  nature.  Les  êtres  sont 
partout  appropriés  aux  milieux  qu'ils  habitent  et 
au  sein  desquels  ils  ont  pris  naissance.  Les  orga- 
nismes ne  peuvent  pas  plus  être  terrestres  sur 
Mars  qu'ils  ne  peuvent  être  aériens  au  fond  de 
la  mer. 

De  plus,  l'état  de  supériorité  préparé  par  cet 
ordre  de  choses  s'est  développé  de  lui-même  par 
la  facilité  de  la  réalisation  de  tout  travail  intellec- 
tuel. La  nature  semble  obéir  à  la  pensée.  L'archi- 
tecte qui  veut  élever  un  édiflce,  l'ingénieur  qui 
veut  modifier  la  surface  du  sol,  soit  qu'il  s'agisse 
de  creuser  ou  d'élever,  de  couper  les  montagnes 
ou  de  combler  les  vallées,  ne  se  heurtent  point 
comme  ici  au  poids  des  matériaux  et  aux  difficul- 


214  URANIE 


tés  matérielles.  Aussi  l'art  a-t-il  fait  dès  1  origine 
les  progrès  les  plus  rapides. 

De  plus,  encore,  Thumanité  martienne  étant  de 
plusieurs  centaines  de  milliers  d'années  antérieure 
à  riiumanité  terrestre,  a  parcouru  antérieure- 
ment à  elle  toutes  les  phases  de  son  développe- 
ment. Nos  progrès  scientifiques  actuels  les  plus 
transcendants  ne  sont  que  de  puérils  jeux  d  en- 
fants, comparés  à  la  science  des  habitants  de  cette 
planète. 

En  astronomie  particulièrement,  ils  sont  incom- 
parablement plus  avancés  que  nous  et  connais- 
sent beaucoup  mieux  la  Terre  que  nous  ne  con- 
naissons leur  patrie. 

Ils  ont  inventé,  entre  autres,  une  sorte  d'appa- 
reil téléphotographique  dans  lequel  un  rouleau 
d'étoffe  reçoit  perpétuellement,  en  se  déroulant, 
l'image  de  notre  monde  et  la  fixe  inaltérablement. 
Un  immense  musée,  consacré  spécialement  aux 
planètes  du  système  solaire,  conserve  dans  l'ordre 
chronologique  toutes  ces  images  photographiques 
fixées  pour  toujours.  On  y  retrouve  toute  l'histoire 
de  la  Terre  ;  la  France  du  temps  de  Charle- 
magne,  la  Grèce  du  temps  d'Alexandre,  l'Egypte 
du  temps  de  Rhamsès.  Des  microscopes  permet- 
tent d'y  reconnaître  môme  les  détails  historiques, 
tels  que  Paris  pendant  la  révolution  française, 
Rome  sous  le  pontificat  de  Borgia,  la  flotte  es- 


rii:r.  kt  Ti:in(i:  2i^ 


pagnole  de  Christophe  Colomb  arrivant  on 
Amérique,  les  Francs  de  Clovis  prenant  posses- 
sion des  Gaules,  l'armée  de  Jules  César  arrêtée 
dans  sa  conquête  de  TAngleterre  par  la  marée 
qui  emporta  ses  vaisseaux,  les  troupes  du  roi 
David,  fondateur  des  armées  permanentes,  ainsi 
que  la  plupart  des  scènes  historiques,  reconnais- 
sablés  à  certains  caractères  spéciaux. 

Un  jour  que  les  deux  amis  visitaient  ce  musée, 
leur  réminiscence,  vague  jusque-là,  s'illumina 
comme  un  paysage  nocturne  traversé  par  un 
éclair.  Tout  d'un  coup  ils  reconnurent  l'aspect  de 
Paris  pendant  l'Exposition  de  1867.  Leur  souve- 
nir se  précisa.  Chacun  d'eux  sentit  séparément 
qu'il  avait  vécu  là,  et  sous  cette  impression  si 
vive,  ils  furent  aussitôt  dominés  par  la  certitude 
d'y  avoir  vécu  ensemble.  Leur  mémoire  s'éclaira 
graduellement,  non  plus  par  lueurs  interrompues, 
mais  plutôt  comme  à  la  lumière  grandissante  du 
commencement  de  l'aurore. 

Ils  se  souvinrent  alors,  l'un  et  l'autre,  comme 
par  inspiration,  de  cette  parole  de  l'ICvangile  : 

«  Il  y  a  plusieurs  demeures  dans  la  maison  de 
mon  père.  » 

Et  de  cette  autre,  de  Jésus  à  Nicodème  : 

«  En  vérité  je  te  le  dis,  si  un  homme  ne  nait  de 
nouveau,  il  ne  verra  pas  le  royaume  de  Dieu....  Il 
faut  que  vous  naissiez  de  nouveau.  » 


2l6  URANIE 


Depuis  ce  jour,  ils  ne  conservèrent  plus  aucun 
doute  sur  leur  existence  terrestre  antérieure,  et 
demeurèrent  intimement  convaincus  qu'ils  con- 
tinuaient sur  la  planète  Mars  leur  vie  précédente. 
Ils  appartenaient  au  cycle  des  grands  esprits  de 
tous  les  siècles,  qui  savent  que  la  destinée  humaine 
ne  s'arrête  pas  au  monde  actuel  et  se  continue 
dans  le  ciel  —  et  qui  savent  aussi  que  chaque  pla- 
nète, Terre,  Mars,  ou  autre,  est  un  astre  du  ciel. 

Le  fait  assez  singulier  du  changement  de  sexe, 
qui  me  semblait  avoir  une  certaine  importance, 
n'en  avait,  parait-il,  aucune.  Contrairement  à  ce 
qui  est  admis  parmi  nous,  il  m'apprit  que  les  âmes 
sont  insexuces  et  ont  une  destinée  égale.  J'appris 
aussi  que  sur  cette  planète  moins  matérielle  que 
la  nôtre,  l'organisation  ne  ressemble  en  rien  à 
celle  des  corps  terrestres.  Les  conceptions  et  les 
naissances  s'y  elTectuent  par  un  tout  aulre  mode, 
qui  rappelle,  mais  sous  une  forme  spirituelle,  la 
fécondation  des  fleurs  et  leur  épanouissement.  Le 
plaisir  est  sans  amertume.  On  n'y  connaît  point 
les  lourds  fardeaux  terrestres  ni  les  déchirements 
de  la  douleur.  Tout  y  est  plus  aérien,  plus  éthéré, 
plus  inimatériel.  On  pourrait  appeler  les  Martiens 
des  fleurs  vivantes,  ailées  et  pensantes.  Mais,  en 
fait,  aucun  être  terrestre  ne  peut  servir  de  compa- 
raison pour  nous  aider  à  concevoir  leur  forme  et 
leur  mode  d'existence. 


("ii:l    i: t    ti:kiu-:  217 

J'écoutais  le  récit  de  râmc  défLiiilc,  sans  pres- 
que rintorronipre,  car  il  me  semblait  toujours 
qu'elle  allait  disparaître  comme  elle  était  venue. 
Cependant,  au  souvenir  de  mon  rêve,  qui  m'était 
rappelé  par  la  coïncidence  des  descriptions  précé- 
dentes avec  ce  que  j'avais  vu,  je  ne  pus  m'empê- 
cher  de  faire  part  à  mon  céleste  ami  de  ce  rêve  si 
surprenant  et  de  lui  exprimer  mon  étonnement  de 
ne  pas  l'avoir  revu  dans  ce  voyage  sur  Mars  — 
ce  qui  me  faisait  douter  de  la  réalité  de  ce  voyage. 

«  Mais,  répliqua-t-il,  je  t'ai  parfaitement  vu, 
et  tu  m'as  vu  aussi,  et  tu  m'as  parlé....  Car 
c'était  moi....  » 

L'intonation  de  sa  voix  fut  si  étrange,  à  ces 
dernières  paroles,  que  je  reconnus  subitement  en 
elle  la  voix  si  mélodieuse  de  cette  belle  Martienne 
qui  tant  m'avait  frappé. 

«  Oui,  reprit-il,  c'était  moi,  je  cherchais  à  me 
faire  connaître,  mais,  ébloui  par  un  spectacle  qui 
captivait  ton  esprit,  tu  ne  te  dégageais  pas  des 
sensations  terrestres,  tu  restais  sensuel  et  terrien, 
et  tu  n'es  pas  parvenu  à  t'élever  vers  la  perception 
pure.  Oui,  c'est  moi  qui  te  tendais  les  bras  pour 
te  faire  descendre  du  char  aérien  vers  notre  de- 
meure, lorsque  subitement  tu  t'es  réveillé. 

—  Mais  alors,  m'écriai-je,  si  tu  es  cette  Mar- 
tienne, comment  m'apparais-tu  ici  sous  la  forme 
de  Spero,  qui  n'existe  plus?* 

28 


2l8  URANIE 


—  Ce  n'est  pas  sur  ta  rétine  ni  sur  ton  nerf 
optique  que  j'agis,  répliqua-t-il,  mais  sur  ton  ôtre 
mental  et  sur  ton  cerveau.  Je  suis  en  ce  moment 
en  communication  avec  toi,  j'influence  directe- 
ment le  siège  cérébral  de  ta  sensation.  En  réalité, 
mon  être  mental  est  sans  forme,  comme  le  tien  et 
comme  toutes  les  âmes.  Mais  lorsque  je  me  mets 
comme  en  ce  moment  en  relation  directe  avec  ta 
pensée,  tu  ne  peux  me  voir  que  tel  que  tu  m  as 
connu.  11  en  est  de  môme  pendant  le  rôve,  c'est-à- 
dire  pendant  plus  du  quart  de  votre  vie  terrestre 
—  pendant  vingt  années  sur  soixante-dix;  —  vous 
voyez,  vous  entendez,  vous  parlez,  vous  touchez, 
avec  la  môme  impression,  la  môme  netteté,  la 
môme  certitude  que  pendant  la  vie  normale,  et 
pourtant  vos  yeux  sont  fermés,  votre  tympan  est 
insensible,  votre  bouche  est  muette,  vos  bras  sont 
étendus  sans  mouvement.  11  en  est  de  môme  aussi 
dans  les  états  de  somnambulisme,  d'hypnotisme, 
de  suggestion.  Tu  me  vois,  tu  m'entends,  tu  me 
touches,  par  ton  cerveau  influencé.  Mais  je  ne  suis 
pas  plus  sous  la  forme  que  tu  vois,  que  l'arc-en-ciel 
n'existe  devant  les  yeux  de  celui  qui  le  regarde. 

—  Est-ce  que  tu  pourrais  aussi  m'apparaitre 
sous  ta  forme  martienne? 

—  Non;  à  moins  que  tu  ne  sois  réellement 
transporté  en  esprit  sur  la  planète.  Ce  serait  là 
un  tout  autre  mode  de  communication.  Ici,  dans 


CIEL    ET    TERRE  2  \() 


notre  entretien,  tout  est  subjeetif  pour  toi.  Les 
éléments  de  ma  forme  martienne  n'existent  pas 
dans  Tatmosphère  terrestre,  et  ton  cerveau  ne  se 
les  figurerait  pas.  Tu  ne  pourrais  me  revoir  que 
par  le  souvenir  de  ton  rêve  d'aujourd'hui;  mais 
dès  que  tu  chercherais  à  analyser  les  détails,  l'i- 
mage s'évanouirait.  Tu  ne  nous  a  pas  vus  exacte- 
ment tels  que  nous  sommes,  parce  que  ton  esprit 
ne  peut  juger  que  par  tes  yeux  terrestres,  qui  ne 
sont  pas  sensibles  pour  toutes  les  radiations,  et 
parce  que  vous  ne  possédez  pas  tous  nos  sens. 

—  J'avoue,  repliquai-je,  que  je  ne  conçois  pas 
bien  votre  vie  martienne  à  l'état  d'êtres  à  six 
membres. 

—  Si  ces  formes  n'étaient  aussi  élégantes,  elles 
t'auraient  paru  monstrueuses.  Chaque  monde  a 
ses  organismes  appropriés  à  ses  conditions  d'exi- 
stence. Je  t'avoue  à  mon  tour  que  pour  les  habi- 
tants de  Mars,  1  Apollon  du  Belvédère  et  la  Vénus 
de  Médicis  sont  de  véritables  monstruosités,  à 
cause  de  leur  lourdeur  animale. 

«  Chez  nous,  tout  est  d'une  exquise  légèreté. 
Quoique  notre  planète  soit  beaucoup  plus  petite 
que  la  vôtre,  cependant  les  êtres  y  sont  plus  grands 
qu'ici,  parce  que  la  pesanteur  est  plus  faible  et  que 
les  organismes  peuvent  s'élever  plus  haut  sans  en 
être  empêchés  par  leur  poids  et  sans  mettre  en 
péril  la  stabilité. 


220 


URANIE 


«  Ils  sont  plus  grands  et  plus  légers  parce  que 
les  matériaux  constitutifs  de  cette  planète  ont  une 
densité  très  faible.  Il  est  arrivé  là  ce  qui 
serait  arrivé  sur  la  Terre  si  la  pesanteur 
n'y  était  pas  aussi  intense.  Les 
espèces  ailées  auraient  dominé 
le  monde,  au  lieu  de  s'atrophier 
dans  l'impossibilité  d'un  déve- 
loppement Sur  Mars,  le  dévelop- 
pement organique  s'est  effectué 
dans  la  série  des  espèces  ailées. 
L'humanité  martienne  est  en  effet 
une  race  d'origine  sextupède; 
mais  elle  est  actuellement  bi- 
pède, bimane,  et  ce  que  l'on 
pourrait  appeler  biale,  puisque 
ces  êtres  ont  deux  ailes. 

«  Le  genre  de  vie  est  tout  diffé- 
rent de  la  vie  terrestre,  d'abord 
parce  qu'on  vit  autant  dans  les 
airs  et  sur  les  plantes  aériennes 
qu'à  la  surface  du  sol,  ensuite 
parce  qu'on  ne  mange  pas,  l'at- 
mosphère étant  nutritive.  Les  passions  n'y  sont 
point  les  mêmes.  Le  meurtre  y  est  inconnu. 
L'humanité  étant  sans  besoins  matériels,  n'y  a 
jamais  vécu,  même  aux  âges  primitifs,  dans  la 
barbarie  de  la  rapine  et  de  la  guerre.  Les  idées 


riEL    ET    TERRE 


121 


et  les  sentiments  sont  d'un  ordre  tout  intellectuel. 
«  Néanmoins  on  retrouve  dans  le  séjour  de  cette 
planète,  sinon  des  ressemblances,  du  moins  des 
analogies.  Ainsi  il  y  a  là  comme  sur  la  Terre  une 
succession  de  jours  et  de  nuits  qui  ne  diffère  pas 


essentiellement  de  ce  qui  existe  chez  vous,  la  du- 
rée du  jour  et  de  la  nuit  y  étant  de  24  heures 
39  minutes  35  secondes.  Comme  il  y  a  668  de  ces 
jours  dans  l'année  martienne,  nous  avons  plus  de 
temps  que  vous  pour  nos  travaux,  nos  recherches, 
nos  études,  nos  jouissances.  Nos  saisons  sont 
également  près  de  deux  fois  plus  longues  que  les 


222  URANIE 


vôtres,  mais  elles  ont  la  même  intensité.  Les  cli- 
mats ne  sont  pas  très  différents;  telle  contrée  de 
Mars,  sur  les  rives  de  la  mer  équatoriale,  diffère 
moins  du  climat  de  la  France  que  la  Laponie  ne 
diffère  de  la  Nubie. 

«  Un  habitant  de  la  Terre  ne  s'y  trouve  pas  trop 
dépaysé.  La  plus  forte  dissemblance  entre  les 
deux  mondes  consiste  certainement  dans  la  grande 
supériorité  de  notre  humanité  sur  la  vôtre. 

«  Cette  supériorité  est  due  principalement  aux 
progrès  réalisés  par  la  science  astronomique  et  à 
la  propagation  universelle,  parmi  tous  les  habi- 
tants de  la  planète,  de  cette  science  sans  laquelle 
il  est  impossible  de  penser  juste,  sans  laquelle  on 
n  a  que  des  idées  fausses  sur  la  vie,  sur  la  créa- 
tion, sur  les  destinées.  Nous  sommes  très  favori- 
sés, tant  par  l'acuité  de  nos  sens  que  par  la  pu- 
reté de  notre  ciel.  Il  y  a  beaucoup  moins  d'eau 
sur  Mars  que  sur  la  Terre,  et  beaucoup  moins  de 
nuages. 

«  Le  ciel  y  est  presque  constamment  beau,  sur- 
tout dans  la  zone  tempérée. 

—  Cependant,  vous  avez  souvent  des  inonda- 
tions > 

—  Oui,  et  tout  dernièrement  encore  vos  téles- 
copes en  ont  signalé  une  fort  étendue,  le  long 
des  rivages  d'une  mer  à  laquelle  tes  collègues  ont 
donné  un  nom  qui  me  restera  toujours  cher,  même 


riF.L    KT    TRRRK 


loin  de  kl  Terre.  La  plupart  de  nos  rivages  sont 
des  plages,  des  plaines  unies.  Nous  avons  peu  de 
montagnes,  et  les  mers  ne  sont  pas  profondes. 
Les  habitants  se  servent  de  ces  débordements 
pour  l'irrigation  des  vastes  campagnes.  Ils  ont 
rectifié,  élargi,  canalisé  les  cours  d'eau,  et  con- 
struit sur  les  continents  tout  un  réseau  de  canaux 
immenses.  Ces  continents  eux-mêmes  ne  sont  pas, 
comme  ceux  du  globe  terrestre,  hérissés  de  soulè- 
vements alpestres  ou  himalayens,  mais  sont  des 
plaines  immenses,  traversées  en  tous  sens  par  les 
fleuves  canalisés  et  par  les  canaux  qui  mettent  en 
communication  toutes  les  mers  les  unes  avec  les 
autres. 

«  Autrefois,  il  y  avait,  relativement  au  volume  de 
la  planète,  presque  autant  d'eau  sur  Mars  que  sur 
la  Terre.  Insensiblement,  de  siècle  en  siècle,  une 
partie  de  l'eau  des  pluies  a  traversé  les  couches 
profondes  du  sol  et  n'est  plus  revenue  à  la  sur- 
face. Elle  s'est  combinée  chimiquement  avec  les 
roches  et  s'est  exclue  du  cours  de  la  circulation 
atmosphérique.  De  siècle  en  siècle  aussi,  les  pluies, 
les  neiges,  les  vents,  les  gelées  de  l'hiver,  les  sé- 
cheresses de  l'été,  ont  désagrégé  les  montagnes 
et  les  cours  d'eau  en  amenant  ces  débris  dans  le 
bassin  des  mers  dont  elles  ont  graduellement 
exhaussé  le  lit.  Nous  n'avons  plus  de  grands 
océans  ni  de  mers  profondes,  mais  seulement  des 


224 


LRANIE 


méditcrrances.  Beaucoup  de  détroits,  de  golfes, 
de  mers  analogues  à  la  Manche,  à  la  mer  Rouge, 
à  TAdriatique,  à  la  Baltique,  à  la  Caspienne. 
Rivages  agréables,  havres  tranquilles,  lacs  et 
larges  fleuves,  flottes  aériennes  plutôt  qu'aqua- 
tiques, ciel  presque  toujours  pur,  surtout  le 
matin.  11  n'est  point  de  matinées  terrestres  aussi 
lumineuses  que  les  nôtres. 

«  Le  régime  météorologique  diffère  sensiblement 
de  celui  de  la  Terre,  parce  que  l'atmosphère  étant 
plus  raréfiée,  les  eaux,  tout  en  surface  d'ailleurs, 
s'évaporent  plus  facilement,  ensuite  parce  qu'en 
se  condensant  de  nouveau,  au  lieu  de  former  des 
nuages  durables  elles  repassent  presque  sans  tran- 
sition de  l'état  gazeux  à  l'état  liquide.  Peu  de 
nuages  et  peu  de  brouillards. 

«  L'astronomie  y  est  cultivée  à  cause  de  la  pureté 
du  ciel.  Nous  avons  deux  satellites  dont  le  cours 
paraîtrait  bizarre  aux  astronomes  de  la  Terre, 
car,  tandis  que  l'un  nous  donne  des  mois  de  cent 
trente  et  une  heures,  ou  de  cinq  jours  martiens  plus 
huit  heures,  l'autre,  par  la  combinaison  de  son 
mouvement  avec  la  rotation  diurne  de  la  planète, 
se  lève  au  couchant  et  se  couche  au  levant,  tra- 
versant le  ciel  de  l'ouest  à  l'est  en  cinq  heures  et 
demie,  et  passant  d'une  phase  à  l'autre  en  moins 
de  trois  heures!  C'est  là  un  spectacle  unique  dans 
tout  le  système  solaire  et  qui  a  beaucoup  contri- 


CIEL    I:T    TKRfUi: 


bue  à  attirer  1  attention  des  habitants  vers  1  étude 
du  eiel.  De  plus,  nous  avons  des  éclipses  de  lunes 
presque  tous  les  jours;  mais  jamais  d'éclipsés 
totales  de  soleil,  parce  que  nos  satellites  sont  trop 
petits. 

«  La  Terre  nous  apparaît  comme  Vénus  vous 
apparaît  à  vous-mêmes.  Elle  est  pour  nous  Fétoile 
du  matin  et  du  soir,  et  dans  lantiquité,  avant  Tin- 
vention  des  instruments  d'optique  qui  nous  ont 
appris  que  c'est  une  planète  habitée  comme  la 
vôtre,  —  mais  inférieurement,  —  nos  ancêtres 
l'adoraient,  saluant  en  elle  une  divinité  tutélaire. 
Tous  les  mondes  ont  une  mythologie  pendant  leurs 
siècles  d'enfance,  et  cette  mythologie  a  pour  ori- 
gine, pour  base  et  pour  objet  laspect  apparent 
des  corps  célestes. 

Quelquefois  la  Terre,  accompagnée  de  la  Lune, 
passe  pour  nous  devant  le  Soleil  et  se  projette  sur 
son  disque  comme  une  petite  tache  noire  accom- 
pagnée d'une  autre  plus  petite.  Ici,  tout  le  monde 
suit  avec  curiosité  ces  phénomènes  célestes.  Nos 
journaux  s'occupent  beaucoup  plus  de  science  que 
de  théâtres,  de  fantaisies  littéraires,  de  querelles 
politiques  ou  de  tribunaux. 

«  Le  Soleil  nous  paraît  un  peu  plus  petit,  et  nous 
en  recevons  un  peu  moins  de  lumière  et  de  cha- 
leur. Nos  yeux,  plus  sensibles,  voient  mieux  que 
les  vôtres.  La  température  est  un  peu  plus  élevée, 

-9 


220  URANIE 


—  Comment,  répliquai-jc,  vous  êtes  plus  loin 
du  Soleil  et  vous  avez  plus  chaud  que  nous? 

—  Chamounix  est  un  peu  plus  loin  du  soleil  de 
midi  que  le  sommet  du  iMont  Blanc,  reprit-il.  La 
distance  au  Soleil  ne  règle  pas  seule  les  tempéra- 
tures :  il  faut  tenir  compte,  en  même  temps,  de  la 
constitution  de  l'atmosphère.  Nos  glaces  polaires 
fondent  plus  complètement  que  les  vôtres  sous 
notre  soleil  d'été. 

—  Quels  sont  les  pays  de  Mars  les  plus  peuplés? 

—  Il  n'y  a  guère  que  les  contrées  polaires  (où 
vous  voyez  de  la  Terre  les  neiges  et  les  glaces 
fondre  à  chaque  printemps)  qui  soient  inhabitées. 
La  population  des  régions  tempérées  est  très 
dense,  mais  ce  sont  encore  les  terres  équatoriales 
les  plus  peuplées  —  la  population  y  est  aussi  dense 
qu'en  Chine  —  et  surtout  les  rivages  des  mers, 
malgré  les  débordements.  Un  grand  nombre  de 
cités  sont  presque  bâties  sur  l'eau,  suspendues 
dans  les  airs,  en  quelque  sorte,  dominant  les 
inondations  calculées  d'avance  et  attendues. 

—  Vos  arts,  votre  industrie  ressemblent- 
ils  aux  nôtres  ?  Avez-vous  des  chemins  de 
fers,  des  navires  à  vapeur,  le  télégraphe,  le 
téléphone? 

—  C'est  tout  autre.  Nous  n'axons  jamais  eu  ni 
vapeur,  ni  chemins  de  fer,  parce  que  nous  avons 
toujours  connu  l'électricité  et  que  la  navigation 


Cl  FA.    DT    TICRRR 


acrieiine  nous  est  naturelle.  Nos  flottes  sont  mues 
par  l'électricité,  et  sont  plus  aériennes  qu'aquati- 
ques. Nous  vivons  surtout  dans  l'atmosphère,  et 
n'avons  pas  de  demeures  de  pierre,  de  fer  et  de  bois. 
Nous  ne  connaissons  pas  les  rigueurs  de  l'hiver 
parce  que  personne  n'y  reste  exposé;  ceux  qui 
n'habitent  pas  les  contrées  équatoriales  émigrent 
chaque  automne,  comme  vos  oiseaux.  Il  te  serait 
fort  difficile  de  te  former  une  idée  exacte  de  notre 
genre  de  vie. 

—  Existe-t-il  sur  Mars  un  grand  nombre  d'hu- 
mains ayant  déjà  habité  la  Terre? 

—  Non.  Parmi  les  citoyens  de  votre  planète,  la 
plupart  sont  ou  ignorants,  ou  indifférents,  ou  scep- 
tiques, et  non  préparés  à  la  vie  de  l'esprit.  Ils 
sont  attachés  à  la  Terre,  et  pour  longtemps.  Beau- 
coup d'âmes  dorment  complètement.  Celles  qui 
vivent,  qui  agissent,  qui  aspirent  à  la  connais- 
sance du  vrai  sont  les  seules  qui  soient  appe- 
lées à  l'immortalité  consciente,  les  seules  que  le 
monde  spirituel  intéresse  et  qui  soient  aptes  à  le 
comprendre.  Ces  âmes  peuvent  quitter  la  Terre 
et  revivre  en  d'autres  patries.  Plusieurs  viennent 
pendant  quelque  temps  habiter  Mars,  première 
étape  d'un  voyage  ultra-terrestre  en  s'éloignant  du 
Soleil,  ou  Vénus,  premier  séjour  en  deçà;  mais 
Vénus  est  un  monde  analogue  à  la  Terre  et  moins 
privilégié  encore,  à  cause  de  ses  trop  rapides  sai- 


228  URANIE 


sons  qui  obligent  les  organismes  à  subir  les  plus 
brusques  contrastes  de  températures.  Certains 
esprits  s'envolent  immédiatement  jusqu'aux  ré- 
gions étoilées.  Comme  tu  le  sais,  Tcspace  n'existe 
pas.  En  résumé,  la  justice  règne  dans  le  système 
du  monde  moral  comme  l'équilibre  dans  le  système 
du  monde  physique,  et  la  destinée  des  ûmes  n'est 
que  le  résultat  perpétuel  de  leurs  aptitudes,  de 
leurs  aspirations  et  par  conséquent  de  leurx  œu- 
vres. La  voie  uranique  est  ouverte  à  tous,  mais 
l'âme  n'est  véritablement  uranienne  que  lorsqu'elle 
s'est  entièrement  dégagée  du  poids  de  la  vie  maté- 
rielle. Le  jour  viendra  où  il  n'y  aura  plus,  sur  votre 
planète  même,  d'autre  croyance  ni  d'autre  reli- 
gion que  la  connaissance  de  l'univers  et  la  certi- 
tude de  l'immortalité  dans  ses  régions  infinies, 
dans  son  domaine  éternel. 

—  Quelle  étrange  singularité,  fis  je,  que  per- 
sonne sur  la  Terre  ne  connaisse  ces  vérités  subli- 
mes! Personne  ne  regarde  le  ciel.  On  vit  ici-bas 
comme  si  notre  îlot  existait  seul  au  monde. 

—  L'humanité  terrestre  est  jeune,  répliqua 
Spero.  11  ne  faut  pas  désespérer.  Elle  est  enfant, 
et  encore  dans  l'ignorance  primitive.  Elle  s'amuse 
à  des  riens,  obéit  à  des  maîtres  qu'elle  se  donne 
elle-même.  Vous  aimez  vous  diviser  en  nations  et 
vous  affubler  de  costumes  nationaux  pour  vous 
exterminer  en  musique.  Puis  vous  élevez  des  sta- 


CI  CL    HT    TIvRRF. 


tues  à  ceux  qui  vous  mènent  à  la  boucherie.  Vous 
vous  ruinez  et  vous  suicidez,  et  pourla  U  vous  ne 
pouvez  pas  vivre  sans  arracher  à  hi  Terre  votre 
pain  quotidien.  C'est  hi  une  triste  situation,  mais 
qui  suffit  larg-ement  à  la  plupart  des  habitants  de 
votre  planète.  Si  quelques-uns,  d'aspirations  plus 
élevées,  ont  parfois  pense  aux  problèmes  de  Tordre 
supérieur,  à  la  nature  de  Tâme,  à  l'existence  de 
Dieu,  le  résultat  n'a  pas  été  meilleur,  car  ils  ont 
mis  les  âmes  hors  la  nature  et  ont  inventé  des 
dieux  bizarres,  infâmes,  qui  n'ont  jamais  existé 
que  dans  leur  imagination  pervertie,  et  au  nom 
desquels  ils  ont  commis  tous  les  attentats  à 
la  conscience  humaine,  béni  tous  les  crimes  et 
asservi  les  esprits  fLiibles  dans  un  esclavage 
dont  il  sera  difficile  de  s'affranchir.  Le  moindre 
animal,  sur  Mars,  est  meilleur,  plus  beau,  plus 
doux,  plus  intelligent  et  plus  grand  que  le  dieu 
des  armées  de  David,  de  Constantin,  de  Char- 
lemagne,  et  de  tous  vos  assassins  couronnés.  Il 
n'y  a  donc  pas  à  s'étonner  de  la  sottise  et  de  la 
grossièreté  des  Terriens.  Mais  la  loi  du  progrès 
régitle  monde. Vous  êtes  plus  avancés  qu'au  temps 
de  vos  ancêtres  de  l'âge  de  la  pierre,  dont  la  misé- 
rable existence  se  passait  à  disputer  leurs  jours 
et  leurs  nuits  aux  bêtes  féroces.  Dans  quelques 
milliers  d'années,  vous  serez  plus  avancés  qu'au- 
jourd'hui. Alors  Uranie  régnera  dans  vos  cœurs. 


23o  URANIE 


—  Il  faudrait  un  fait  matériel,  brutal,  pour  in- 
struire les  humains  et  les  convaincre.  Si,  par 
exemple,  nous  pouvions  entrer  quelque  jour  en 
communication  avec  la  terre  voisine  que  tu  habites, 
non  pas  en  communication  psychique  avecunôtre 
isolé  comme  je  le  fais  en  ce  moment,  mais  avec  la 
planète  elle-même,  par  des  centaines  et  des  mil- 
liers de  témoins,  ce  serait  une  envolée  gigantesque 
vers  le  progrès. 

—  Vous  le  pourriez  dès  maintenant  si  vous  le 
vouliez,  car  pour  nous,  sur  Mars,  nous  y  sommes 
tout  préparés  et  l'avons  môme  déjà  essayé  maintes 
fois.  Mais  vous  ne  nous  avez  jamais  répondu!  Des 
réflecteurs  solaires  dessinant  sur  nos  vastes  plaines 
des  figures  géométriques  vous  prouvent  que  nous 
existons.  Vous  pourriez  nous  répondre  par  des 
figures  semblables  tracées  aussi  sur  vos  plaines, 
soit  pendant  le  jour,  au  soleil,  soit  pendant  la 
nuit,  à  la  lumière  électrique.  Mais  vous  n  y  son- 
gez môme  pas,  et  si  quelqu'un  d'entre  vous  pro- 
posait de  l'essayer,  vos  juges  le  mettraient  en 
interdit,  car  cette  seule  idée  est  inaccessible- 
ment  au-dessus  du  suffrage  universel  des  citoyens 
de  ta  planète.  A  quoi  s'occupent  vos  assemblées 
scientifiques?  à  conserver  le  passé.  A  quoi  s'occu- 
pent vos  assemblées  politiques?  à  accroître  les 
charges  publiques.  Dans  le  royaume  des  aveugles 
les  borgnes  sont  rois. 


(."iKL  Kl    ri:i<Hi-:  23 1 

«  Mais  il  n'y  a  pas  à  désespérer  tout  à  fait.  Le 
progrès  vous  emporte  malgré  vous.  Un  jour  aussi 
vous  saurez  que  vous  êtes  citoyens  du  ciel.  Alors 
vous  vivrez  dans  la  lumière,  dans  le  savoir,  dans 
le  véritable  monde  de  l'esprit.  » 

Tandis  que  l'habitant  de  Mars  me  faisait  ainsi 
connaître  les  traits  principaux  de  sa  nouvelle 
patrie,  le  globe  terrestre  avait  tourné  vers  l'orient, 
l'horizon  s'était  incliné,  et  la  Lune  s'était  élevée 
graduellement  dans  le  ciel  qu'elle  illuminait  de 
son  éclat.  Tout  à  coup,  en  abaissant  mes  yeux 
vers  la  place  où  Spero  était  assis,  je  ne  pus  ré- 
primer un  mouvement  de  surprise.  Le  clair  de 
lune  répandait  sa  lumière  sur  sa  personne  aussi 
bien  que  sur  la  mienne,  et  pourtant,  tandis  que 
mon  corps  portait  ombre  sur  le  parapet,  le  sien 
restait  sans  ombre! 

Je  me  levai  brusquement  pour  mieux  vérifier  le 
fait  et  je  me  tournai  aussitôt  en  étendant  la  main 
jusqu'à  son  épaule  et  en  suivant  sur  le  parapet  la 
silhouette  de  mon  geste.  Mais,  instantanément, 
mon  visiteur  avait  disparu.  J'étais  absolument 
seul,  sur  la  tour  silencieuse.  Ma  silhouette,  très 
noire,  se  projetait  nettement  sur  le  parapet.  La 
Lune  était  brillante.  Le  village  dormait  à  mes 
pieds.  L'air  était  tiède  et  sans  brises. 

Cependant  il  me  sembla  entendre  des  pas.  Je 
prêtai  l'oreille,  et  j'entendis  en  effet  des  pas  assez 


23i 


niANIE 


lourds  et  se  rapprochant  de  moi.  Évidemment  on 
montait  dans  la  tour. 

«  Monsieur  n'est  pas  encore  descendu?  fit  le 
gardien  en  arrivant  au  sommet.  J'attendais  tou- 
jours pour  fermer  les  portes,  et  il  me  semblait  bien 
que  les  expériences  étaient  finies.  » 


IV 


LE    POINT   FIXE    DANS    L  UNIVERS 


Le  souvenir  d'Uranic,  du  voyag-e  céleste  dans 
lequel  elle  m'avait  transporté,  des  vérités  qu  elle 
m'avait  fait  pressentir,  l'histoire  de  Spero,  de  ses 
combats  à  la  poursuite  de  l'absolu,  son  apparition, 
son  récit  d'un  autre  monde,  ne  cessaient  d'occuper 
ma  pensée  et  de  replacer  perpétuellement  devant 
mon  esprit  les  mômes  problèmes,  en  partie  résolus, 
en  partie  voilés  dans  l'incertitude  de  nos  sciences. 
Je  sentais  que  graduellement  je  m'étais  élevé  dans 
la  perception  de  la  vérité  et  que  vraiment  l'uni- 
vers visible  n'est  qu'une  apparence  qu'il  faut  tra- 
verser pour  parvenir  à  la  réalité. 

3o 


23 \  URANIE 


Tout  n'est  qu'illusion  dans  le  témoignage  de 
nos  sens.  La  Terre  n'est  point  ce  qu'elle  nous 
parait  être,  la  nature  n'est  pas  ce  que  nous 
croyons. 

Dans  l'univers  physique  lui-même,  où  est  le 
point  fixe  sur  lequel  la  création  matérielle  est  en 
équilibre? 

L'impression  directe  et  naturelle  donnée  par 
l'observation  de  la  nature  est  que  nous  habitons  à 
la  surface  d'une  Terre  solide,  stable,  fixe  au  centre 
de  l'univers.  11  a  fallu  de  longs  siècles  d'études  et 
une  audacieuse  témérité  d'esprit  pour  arriver  à 
s'affranchir  de  cette  impression  naturelle  et  à  re- 
connaître que  le  monde  où  nous  sommes  est  isolé 
dans  l'espace,  sans  soutien  d'aucune  sorte,  en 
mouvement  rapide  sur  lui-même  et  autour  du  So- 
leil. Mais,  pour  les  siècles  antérieurs  à  l'analyse 
scientifique,  pour  les  peuples  primitifs,  et  encore 
aujourd'hui  pour  les  trois  quarts  du  genre  humain, 
nous  avons  les  pieds  appuyés  sur  une  terre  solide, 
fixée  à  la  base  de  l'univers,  et  dont  les  fondements 
doivent  s'étendre  jusqu'à  l'infini  dans  les  profon- 
deurs. 

Du  jour,  cependant,  où  il  fut  reconnu  que  c'est 
le  même  Soleil  qui  se  couche  et  se  lève  tous  les 
jours,  que  c'est  la  même  Lune,  que  ce  sont  les 
mêmes  étoiles,  les  mêmes  constellations  qui  tour- 
nent autour  de  nous,  on  fut  par  cela  même  con- 


cii-r.  KT   ri: KHI-  23."^ 


duità  admcUre,  avec  une  incontestable  certitude, 
qu'il  y  a  au-dessous  de  la  Terre  la  place  vide  né- 
cessaire pour  laisser  passer  tous  les  astres  du  fir- 
mament, depuis  leur  coucher  jusqu'à  leur  lever. 
Cette  première  reconnaissance  était  d'un  poids 
capital.  L'admission  de  l'isolement  de  la  Terre 
dans  l'espace  a  été  la  première  grande  conquête 
de  l'Astronomie.  C'était  le  premier  pas.  et  le  plus 
difficile,  en  vérité.  Songez  donc!  Supprimer  les 
fondations  de  la  Terre!  Une  telle  idée  n'aurait 
jamais  germé  dans  aucun  cerveau  sans  l'observa- 
tion des  astres,  sans  la  transparence  de  l'atmo- 
sphère, par  exemple.  Sous  un  ciel  perpétuellement 
nuageux,  la  pensée  humaine  restait  fixée  au  sol 
terrestre  comme  l'huître  au  rocher. 

Une  fois  la  Terre  isolée  dans  l'espace,  le  premier 
pas  était  fait.  Avant  cette  révolution,  dont  la  por- 
tée philosophique  égale  la  valeur  scientifique, 
toutes  les  formes  avaient  été  imaginées  pour  notre 
séjour  sublunaire.  Et  d'abord,  on  avait  considéré 
la  Terre  comme  une  île  émergeant  au-dessus  d'un 
océan  sans  bornes,  cette  île  ayant  des  racines 
infinies.  Ensuite,  on  avait  supposé  à  la  Terre 
entière,  avec  ses  mers,  la  forme  d'un  disque  plat, 
circulaire,  tout  autour  duquel  venait  s'appuyer  la 
voûte  du  firmament.  Plus  tard,  on  lui  avait  imaginé 
des  formes  cubiques,  cylindriques,  polyédri- 
ques, etc.  Cependant  les  progrès  de  la  navigation 


236  URANIE 


tendaient  à  révéler  sa  nature  sphérique  et,  lorsque 
son  isolement  fut  reconnu  avec  ses  témoignages 
incontestables,  cette  sphéricité  fut  admise  comme 
un  corollaire  naturel  de  cet  isolement  et  du  mou- 
vement circulaire  des  sphères  célestes  autour  du 
globe  supposé  central. 

Le  globe  terrestre  dès  lors  reconnu  isolé  dans 
le  vide,  le  remuer  n'était  plus  difficile.  Jadis,  lors- 
que le  Ciel  était  regardé  comme  un  dôme  couron- 
nant la  Terre  massive  et  indéfinie,  l'idée  même  de 
la  supposer  en  mouvement  eût  été  aussi  absurde 
qu'insoutenable.  Mais  du  jour  où  nous  la  voyons, 
en  esprit,  placée  comme  un  globe  au  centre  des 
mouvements  célestes,  l'idée  d'imaginer  que,  peut- 
ôtre,  ce  globe  pourrait  tourner  sur  lui-même  pour 
éviter  au  Ciel  entier,  h  l'univers  immense,  l'obli- 
gation d'accomplir  cette  opération  quotidienne, 
peut  venir  naturellement  à  l'esprit  du  penseur;  et 
en  effet,  nous  voyons  l'hypothèse  de  la  rotation 
diurne  du  globe  terrestre  se  faire  jour  dans  les 
anciennes  civilisations,  chez  les  Grecs,  chez  les 
Égyptiens,  chez  les  Indiens,  etc.  Il  suffit  de  lire 
quelques  chapitres  de  Ptolémée,  de  Plutarque,  du 
Surya-Siddhanta,  pour  se  rendre  compte  de  ces 
tentatives.  Mais  cette  nouvelle  hypothèse,  quoique 
ayant  été  préparée  par  la  première,  n'en  était  pas 
moins  audacieuse,  et  contraire  au  sentiment  né  de 
la  contemplation  directe  de  la  nature.  L'humanité 


C\EL  ET  Ti:iu<[-:  2.3- 


pensante  a  dû  attendre  jusqu'au  seizième  siècle  de 
notre  ère,  ou,  pour  mieux  dire,  jusqu'au  dix- 
septième  siècle,  pour  connaître  la  véritable  posi- 
tion de  notre  planète  dans  l'univers  et  savoir,  avec 
témoignages  à  l'appui,  qu'elle  se  meut  d'un  double 
mouvement,  quotidiennement  sur  elle-même,  an- 
nuellement autour  du  Soleil.  A  dater  de  cette 
époque  seulement,  à  dater  de  Copernic,  Galilée, 
Kepler  et  Newton,  l'Astronomie  réelle  a  été 
fondée. 

Ce  n'était  pourtant  là  encore  qu'un  commence- 
ment, car  le  grand  rénovateur  du  système  du 
monde,  Copernic  lui-même,  ne  se  doutait  ni  des 
autres  mouvements  de  la  Terre  ni  des  distances 
des  étoiles.  Ce  n'est  qu'en  notre  siècle  que  les 
premières  distances  d'étoiles  ont  pu  être  mesurées, 
et  ce  n'est  que  de  nos  jours  que  les  découvertes 
sidérales  nous  ont  offert  les  données  nécessaires 
pour  nous  permettre  d'essayer  de  nous  rendre 
compte  des  forces  qui  maintiennent  l'équilibre  de 
la  Création. 

L'idée  antique  des  racines  sans  fin  attribuées  à  la 
Terre  laissait  évidemment  beaucoup  à  désirer  aux 
esprits  soucieux  d'aller  au  fond  des  choses.  Il  nous 
est  absolument  impossible  de  concevoir  un  pilier 
matériel,  aussi  épais  et  aussi  large  qu'on  le  vou- 
dra (du  diamètre  de  la  Terre,  par  exemple),  s'en- 
fonçant  jusqu'à  l'infini,  de  même  qu'on  ne  peut 


238  URANIE 


pas  admettre  l'existence  réelle  d'un  bûton  qui 
n'aurait  qu'un  bout.  Aussi  loin  que  notre  esprit 
descende  vers  la  base  de  ce  pilier  matériel,  il  arrive 
un  point  où  il  en  voit  la  fin.  On  avait  dissimulé  la 
difficulté  en  matérialisant  la  sphère  céleste  et  en 
posant  la  Terre  dedans,  occupant  toute  sa  région 
inférieure.  Mais,  d'une  part,  les  mouvements  des 
astres  devenaient  difficiles  à  justifier,  et,  d'autre 
part,  cet  univers  matériel  lui-même,  enfermé  dans 
un  immense  globe  de  cristal,  n'était  tenu  par  rien, 
puisque  l'infini  devait  s'étendre  tout  autour,  au- 
dessous  de  lui  aussi  bien  qu'au-dessus.  Les  esprits 
chercheurs  durent  d'abord  s'affranchir  de  l'idée 
vulgaire  de  la  pesanteur. 

Isolée  dans  l'espace,  comme  un  ballon  d'enfant 
flottant  dans  l'air,  et  plus  absolument  encore, 
puisque  le  ballon  est  porté  par  les  vagues  aérien- 
nes, tandis  que  les  mondes  gravitent  dans  le  vide^ 
la  Terre  est  un  jouet  pour  les  forces  cosmiques 
invisibles  auxquelles  elle  obéit,  véritable  bulle  de 
savon  sensible  au  moindre  souffle.  Nous  pouvons, 
du  reste,  en  juger  facilement  en  envisageant  sous 
un  même  coup  d'œil  d'ensemble  les  onze  mouve- 
ments principaux  dont  elle  est  animée.  Peut-être 
nous  aideront-ils  à  trouver  ce  «  point  fixe  »  que 
réclame  notre  ambition  philosophique. 

Lancée  autour  du  Soleil,  à  la  distance  de  87  mil- 
lions de  lieues,  et  parcourant,  à  cette  distance, 


riKL    !:T    TICIUU^  23() 


sa  révolution  annuelle  autour  de  l'astre  lumi- 
neux, elle  court  par  conséquent  à  la  vitesse  de 
648000  lieues  par  jour,  soit  26800  lieues  à  l'heure 
ou  29460  mètres  par  seconde.  Cette  vitesse  est 
onze  cents  fois  plus  rapide  que  celle  d'un  train- 
éclair  lancé  au  taux  de  100  kilomètres  à  l'heure. 

C'est  un  boulet  courant  avec  une  rapidité 
soixante-quinze  fois  supérieure  à  celle  d'un  obus, 
courant  incessamment  et  sans  jamais  atteindre  son 
but.  En  365  jours  6  heures  9  minutes  10  secondes, 
le  projectile  terrestre  est  revenu  au  même  point 
de  son  orbite  relativement  au  Soleil,  et  continue 
de  courir.  Le  Soleil,  de  son  côté,  se  déplace  dans 
l'espace,  suivant  une  ligne  oblique  au  plan  du 
mouvement  annuel  de  la  Terre,  ligne  dirigée  vers 
la  constellation  d'Hercule.  Il  en  résulte  qu'au  lieu 
de  décrire  une  courbe  fermée,  la  Terre  décrit  une 
spirale,  et  n'est  jamais  passée  deux  fois  par  le 
même  chemin  depuis  qu'elle  existe.  A  son  mouve- 
ment de  révolution  annuelle  autour  du  Soleil 
s'ajoute  donc  perpétuellement,  comme  deuxième 
mouvement,  celui  du  Soleil  lui-même,  qui  l'en- 
traîne, avec  tout  le  système  solaire,  dans  une 
chute  oblique  vers  la  constellation  d'Hercule. 

Pendant  ce  temps-là,  notre  globule  pirouette 
sur  lui-même  en  vingt-quatre  heures  et  nous  donne 
la  succession  quotidienne  des  jours  et  des  nuits. 
Rotation  diurne  :  troisième  mouvement. 


240  URANIE 


Il  ne  tourne  pas  sur  lui-même  droit  comme  une 
toupie  qui  serait  verticale  sur  une  table,  mais 
incliné,  comme  chacun  sait,  de  23"27'.  Cette  incli- 
naison n'est  pas  stable  non  plus  :  elle  varie  d'an- 
née en  année,  de  siècle  en  siècle,  oscillant  lente- 
ment, par  périodes  séculaires  ;  c'est  là  un  qua- 
trième genre  de  mouvement. 

L'orbite  que  notre  planète  parcourt  annuelle- 
ment autour  du  Soleil  n'est  pas  circulaire,  mais 
elliptique.  Cette  ellipse  varie  aussi  elle-même 
d'année  en  année,  de  siècle  en  siècle;  tantôt  elle 
se  rapproche  de  la  circonférence  d'un  cercle,  tan- 
tôt elle  s'allonge  jusqu'à  une  forte  excentricité. 
C'est  comme  un  cerceau  élastique  que  l'on  défor- 
merait plus  ou  moins.  Cinquième  complication 
aux  mouvements  de  la  Terre. 

Cette  ellipse-là  elle-même  n'est  pas  fixe  dans 
l'espace,  mais  tourne  dans  son  propre  plan  en  une 
période  de  21  000  ans.  Le  périhélie,  qui,  au  com- 
mencement de  notre  ère,  était  à  65  degrés  de  lon- 
gitude à  partir  de  l'équinoxe  de  printemps,  est 
maintenantà  loi  degrés.  Ce  déplacement  séculaire 
de  la  ligne  des  apsides  apporte  une  sixième  com- 
plication aux  mouvements  de  notre  séjour. 

En  voici  maintenant  une  septième.  Nous  avons 
dit  tout  à  l'heure  que  l'axe  de  rotation  de  notre 
globe  est  incliné,  et  chacun  sait  que  le  prolonge- 
ment idéal  de  cet  axe  aboutit  vers  l'étoile  po- 


(u;i.  i:  r    riiHiM:  2  «  1 


lairc.  Cet  axe  lui-même  n'est  pas  lixe  :  il  tourne 
en  25765  ans,  en  i;-ardant  son  inclinaison  de 
22  à  24  degrés;  de  sorte  que  son  proloni^-e- 
mcnt  décrit  sur  la  sphère  céleste,  autour  du  pôle  de 
récliptique,  un  cercle  de  44  à  48  degrés  de  dia- 
mètre, suivant  les  époques.  C'est  par  suite  de  ce 
déplacement  du  pôle  que  Véga  deviendra  étoile 
polaire  dans  douze  mille  ans,  comme  elle  Ta  été 
il  y  a  quatorze  mille  ans.  Septième  genre  de  mou- 
vement. 

Un  huitième  mouvement,  dû  cà  Faction  de  la 
Lune  sur  le  renflement  équatorial  de  la  Terre, 
celui  de  lanutation,  fait  décrire  au  pôle  de  Téqua- 
teur  une  petite  ellipse  en  18  ans  et  8  mois. 

Un  neuvième,  dû  également  h  Tattraction  de 
notre  satellite,  change  incessamment  la  position 
du  centre  de  gravité  du  globe  et  la  place  de 
la  Terre  dans  l'espace  :  quand  la  Lune  est  en 
avant  de  nous,  elle  accélère  la  marche  du  globe; 
quand  elle  eA  en  arrière,  elle  nous  retarde,  au 
contraire,  comme  un  frein  :  complication  men- 
suelle qui  vient  encore  s'ajouter  à  toutes  les  pré- 
cédentes. 

Lorsque  la  Terre  passe  entre  le  Soleil  et  Jupi- 
ter, l'attraction  de  celui-ci,  malgré  sa  distance  de 
i55  millions  de  lieues,  la  fait  dévier  de  2' 10"  au 
delà  de  son  orbite  absolue.  L'attraction  de  Vénus 
la  fait  dévier  de  l'il"  en  deçà.  Saturne  et  Mars 

3i 


242  L'KANIK 


agissent  aussi,  mais  plus  faiblement.  Ce  sonf  là 
des  perturbations  extérieures  qui  constituent  un 
dixième  genre  de  corrections  à  ajouter  aux  mou 
vements  de  notre  esquif  céleste. 

L'ensemble  des  planètes  pesant  environ  la  sept 
centième  partie  du  poids  du  Soleil,  le  centre  de 
gravité  autour  duquel  la  Terre  circule  annuelle- 
ment n'est  jamais  au  centre  même  du  Soleil,  mais 
loin  de  ce  centre  et  souvent  même  en  dehors  du 
globe  solaire.  Or,  absolument  parlant,  la  Terre 
ne  tourne  pas  autour  du  Soleil,  mais  les  deux 
astres,  Soleil  et  Terre,  tournent  autour  de  leur 
centre  commun  de  gravité.  Le  centre  du  mouve- 
ment annuel  de  notre  planète  change  donc  con- 
stamment de  place,  et  nous  pouvons  ajouter  cette 
onzième  complication  à  toutes  les  précédentes. 

Nous  pourrions  même  en  ajouter  beaucoup 
d'autres  encore;  mais  ce  qui  précède  suffit  pour 
faire  apprécier  le  degré  de  légèreté,  de  subtilité, 
de  notre  île  flottante,  soumise,  comme  on  le  voit, 
à  toutes  les  fluctuations  des  influences  célestes. 
L'analyse  mathématique  pénètre  fort  loin  au  delà 
de  cet  exposé  sommaire  :  à  la  Lune  seule,  qui 
semble  tourner  si  tranquillement  autour  de  nous, 
elle  a  découvert  plus  de  soixante  causes  distinctes 
de  mouvements  différents! 

L'expression  n'est  donc  pas  exagérée  :  notre 
planète  n'est  qu'un  jouet  pour  les  forces  cosmi- 


cn-L  i:t  tkuri-:  2^3 

ques  qui  la  conduisent  dan.;  les  champs  du  ciel,  et 
il  en  est  de  même  de  tous  les  mondes  et  de  tout 
ce  qui  existe  dans  l'univers.  La  matière  obéit  do- 
cilement à  la  force. 

Où  donc  est  le  point  fixe  sur  lequel  nous  ambi- 
tionnons de  nous  appuyer  > 

En  fait,  notre  planète,  autrefois  supposée  à  la 
base  du  monde,  est  soutenue  à  distance  par 
le  Soleil,  qui  la  fait  graviter  autour  de  lui  avec 
une  vitesse  correspondante  à  cette-  distance. 
Cette  vitesse,  causée  par  la  masse  solaire  elle- 
même,  maintient  notre  planète  à  la  même  dis- 
tance moyenne  de  Tastre  central  :  une  vitesse 
moindre  ferait  dominer  la  pesanteur  et  amène- 
rait la  chute  de  la  Terre  dans  le  Soleil;  une 
vitesse  plus  grande,  au  contraire,  éloignerait 
progressivement  et  infiniment  notre  planète  du 
foyer  qui  la  fait  vivre.  Mais  par  la  vitesse  résul- 
tant de  la  gravitation,  notre  séjour  errant  de- 
meure soutenu  dans  une  stabilité  permanente. 
De  même  la  Lune  est  soutenue  dans  Tespace  par 
la  force  de  gravité  de  la  Terre,  qui  la  fait  circu- 
ler autour  d'elle  avec  la  vitesse  requise  pour  la 
maintenir  constamment  à  la  même  distance 
moyenne.  La  Terre  et  la  Lune  forment  ainsi  dans 
l'espace  un  couple  planétaire  qui  se  soutient  dans 
un  équilibre  perpétuel  sous  la  domination  suprême 
de  l'attraction  solaire.  Si  la  Terre  existait  seule 


24 \  TRANIE 


au  monde,  elle  demeurerait  éternellement  immo- 
bile au  point  du  vide  infini  où  elle  aurait  été  pla- 
cée, sans  jamais  pouvoir  ni  descendre,  ni  monter, 
ni  changer  de  position  de  quelque  façon  que  ce 
fût,  ces  expressions  mômes,  descendre,  monter, 
gauche  ou  droite  n'ayant  aucun  sens  absolu.  Si 
cette  môme  Terre,  tout  en  existant  seule,  avait  reçu 
une  mipulsion  quelconque  avait  été  lancée  avec 
une  vitesse  quelconque  dans  une  direction  quel- 
conque, elle  fuirait  éternellement  en  ligne  droite 
dans  cette  direction,  sans  jamais  pouvoir  ni  s'ar- 
rêter, ni  se  ralentir,  ni  changer  de  mouvement.  Il 
en  serait  encore  de  mjme  si  la  Lune  existait  seule 
avec  elle  :  elles  tourneraient  toutes  deux  autour 
de  leur  centre  commun  de  gravité,  accomplissant 
leur  destinée  dans  le  môme  lieu  de  l'espace,  en 
fuyant  ensemble  suivant  la  direction  vers  laquelle 
elles  auraient  été  projetées.  Le  Soleil  existant  et 
étant  le  centre  de  son  système,  la  Terre,  toutes  les 
planètes  et  tous  leurs  satellites  dépendent  de  lui 
et  ont  leur  destinée  irrévocablement  liée  à  la 
sienne. 

Le  point  fixe  que  nous  cherchons,  la  base  solide 
que  nous  semblons  désirer  pour  assurer  la  sta- 
bilité de  l'univers,  est-ce  donc  dans  ce  globe  si 
colossal  et  si  lourd  du  Soleil  que  nous  les  trou- 
verons? 


riI-L    KT    TI'KRR  2^:) 


Assurément  non,  puisque  le  Soleil  lui-niêMiu 
n'est  pas  en  repos,  puisqu'il  nous  emporte  avec 
tout  son  système  vers  la  constellation  crilercule. 

Notre  soleil  gravite-t-il  autour  d'un  soleil  im- 
mense dont  l'attraction  s'étendrait  jusqu'à  lui  et 
régirait  ses  destinées  comme  il  régit  celle  des  pla- 
nètes>  Les  investigations  de  l'Astronomie  sidé- 
rale conduisent-elles  à  penser  que,  dans  une 
direction  située  à  angle  droit  de  notre  marche 
vers  Hercule,  puisse  exister  un  astre  dune  telle 
puissance?  Non.  Notre  soleil  subit  les  attractions 
sidérales;  mais  aucune  ne  parait  dominer  toutes 
les  autres  et  régner  en  souveraine  sur  notre  astre 
central. 

Quoiqu'il  soit  parfaitement  admissible,  ou  pour 
mieux  dire  certain,  que  le  soleil  le  plus  proche 
du  nôtre,  l'étoile  Alpha  du  Centaure,  et  notre 
propre  soleil,  ressentent  leur  attraction  mutuelle, 
cependant  on  ne  saurait  considérer  ces  deux 
astres  comme  formant  un  couple  analogue  à  ceux 
des  étoiles  doubles,  d'abord  parce  que  tous  les 
systèmes  d'étoiles  doubles  connus  sont  composés 
d'étoiles  beaucoup  plus  proches  l'une  de  l'autre, 
ensuite  parce  que,  dans  l'immensité  de  l'orbite 
décrite  suivant  cette  hypothèse,  les  attractions  des 
étoiles  voisines  ne  sauraient  être  considérées 
comme  demeurant  sans  influence,  enfin  parce  que 
les  vitesses  réelles  dont  ces  deux  soleils  sont  ani- 


246  iRANin: 


mes  sont  beaucoup  plus  grandes  que  celles  qui 
résulteraient  de  leur  attraction  mutuelle. 

La  petite  constellation  de  Persée,  notamment, 
pourrait  bien  exercer  une  action  plus  puissante 
que  celle  des  Pléiades  ou  que  tout  autre  assem- 
blage d'étoiles  et  être  le  point  fixe,  le  centre  de 
gravité  des  mouvements  de  notre  soleil,  de  Alpha 
du  Centaure  et  des  étoiles  voisines,  attendu  que  les 
amas  de  Persée  se  trouvent  non  seulement  à  angle 
droit  avec  la  tangente  de  notre  translation  vers 
Hercule,  mais  encore  dans  le  grand  cercle  des 
étoiles  principales,  et  précisément  à  Tintersection 
de  ce  cercle  avec  la  Voie  lactée.  Mais  ici  intervient 
un  autre  facteur,  plus  important  que  tous  les  pré- 
cédents, cette  Voie  lactée,  avec  ses  dix-huit  mil- 
lions de  soleils,  dont  il  serait  assurément  auda- 
cieux de  chercher  le  centre  de  gravité. 

Mais  qu'est-ce  encore  que  la  Voie  lactée  tout 
entière  devant  les  milliards  d'étoiles  que  notre 
pensée  contemple  au  sein  de  Tunivers  sidéral? 
Cette  Voie  lactée  ne  se  déplace-t-elle  pas  elle-même 
comme  un  archipel  d'Iles  flottantes?  Chaque  nébu- 
leuse résoluble,  chaque  amas  d'étoiles  n'est-il  pas 
une  Voie  lactée  en  mouvement  sous  l'action  de 
la  gravitation  des  autres  univers  qui  l'appellent 
et  la  sollicitent  à  travers  la  nuit  infini:"- 


D'étoiles  en  étoiles,  de  systèmes  en  systèmes, 
de  plages  en  plages,  notre  pensée  se  trouve  trans- 
portée en  présence  des  grandeurs  insondables, 
en  face  des  mouvements  célestes  dont  on  a  com- 
mencé à  évaluer  la  vitesse,  mais  qui  surpassent 
déjà  toute  conception.  Le  mouvement  propre  an- 
nuel du  soleil  Alpha  du  Centaure  surpasse  188  mil- 
lions de  lieues  par  an.  Le  mouvement  propre  de 
la  ôi*^  du  Cygne  (second  soleil  dans  l'ordre  des 
distances)  équivaut  à  870  millions  de  lieues  par 
an  ou  I  million  de  lieues  par  jour  environ.  L'é- 
toile Alpha  du  Cygne  arrive  sur  nous  en  droite 
ligne  avec  une  vitesse  de  5oo  millions  de  lieues 
par  an.  Le  mouvement  propre  de  Tétoile  i83o  du 
Catalogue  de  Groombridge  s'élève  à  2690  millions 
de  lieues  par  an,  ce  qui  représente  7  millions  de 
lieues  par  jour,  ii5  ooo  kilomètres  à  l'heure  ou 
320000  mètres  par  seconde!...  Ce  sont  là  des  esti- 
mations minima,  attendu  que  nous  ne  voyons  cer- 
tainement pas  de  face,  mais  obliquement,  les  dé- 
placements stellaires  ainsi  mesurés. 

Quels  projectiles  !  Ce  sont  des  soleils,  des  mil- 
liers et  des  millions  de  fois  plus  lourds  que  la 
Terre,  lancés  à  travers  les  vides  insondables  avec 
des  vitesses  ultra-vertigineuses,  circulant  dans 
l'immensité  sous  l'influence  de  la  gravitation  de 
tous  les  astres  de  l'univers.  Et  ces  millions,  et  ces 
milliards  de  soleils,  de  planètes,  d'amas  d'étoiles, 


2-|8  URANIE 


dj  nébuleuses,  de  mondes  qui  commencent,  de 
mondes  qui  finissant,  se  précipitent  avec  des  vi- 
tesses analogues,  vers  des  buts  qu'ils  ignorent, 
avec  une  énergie,  une  intensité  d'action  devant 
lesquelles  la  poudre  et  la  dynamite  sont  des  souf- 
fles d'enfants  au  berceau. 

Et  ainsi,  tous  ils  courent,  pour  l'éternité  peut- 
être,  sans  jamais  pouvoir  se  rapprocher  des  limites 
inexistantes  de  l'infini....  Partout  le  mouvement, 
l'activité,  la  lumière  et  la  vie.  Heureusement,  sans 
doute.  Si  tous  ces  innombrables  soleils,  planètes, 
terres,  lunes,  comètes,  étaient  fixes,  immobiles, 
rois  pétrifiés  dans  leurs  éternels  tombeaux,  com- 
bien plus  formidable  encore,  mais  plus  lamentable, 
serait  l'aspect  d'un  tel  univers  !  Voyez-vous  toute 
la  Création  arrêtée,  figée,  momifiée!  Une  telle 
idée  n'est-elle  pas  insoutenable,  et  n'a-t-elle  pas 
quelque  chose  de  funèbre? 

Et  qui  cause  ces  mouvements >  qui  les  entre- 
tient? qui  les  régit?  La  gravitation  universelle,  la 
force  invisible,  à  laquelle  l'univers  visible  (ce  que 
nous  appelons  matière)  obéit.  Un  corps  attiré  de  l'in- 
fini par  la  Terre  atteindrait  une  vitesse  de  1 1  3oo  mè- 
tres par  seconde;  de  même  un  corps  lancé  de  la 
Terre  avec  cette  vitesse  ne  retomberait  jamais.  Un 
corps  attiré  de  l'infini  par  le  Soleil  atteindrait  une 
vitesse  de  608000  mètres;  de  même  un  corps  lancé 
par  le  Soleil  avec  celte  vitesse  ne  reviendrait  jamais 


riicL  i:  r  thuri:  2  \q 


à  son  point  de  départ.  Dos  amas  d'étoiles  peuvent 
déterminer  des  vitesses  beaucoup  plus  considé- 
rables encore,  mais  qui  s'expliquent  par  la  théorie 
de  la  gravitation.  Il  suffit  de  jeter  les  yeux  sur  une 
carte  des  mouvements  propres  des  étoiles  pour  se 
rendre  compte  de  la  variété  de  ces  mouvements  et 
de  leur  grandeur. 


Ainsi,  les  étoiles,  les  soleils,  les  planètes,  les 
mondes,  les  comètes,  les  étoiles  filantes,  les  urano- 
lithes,  en  un  mot  tous  les  corps  constitutifs  de 
ce  vaste  univers  reposent  non  sur  des  bases  so- 
lides, comme  semblait  l'exiger  la  conception  pri- 
mitive et  enfantine  de  nos  pères,  mais  sur  les  forces 
invisibles  et  immatérielles  qui  régissent  leurs  mou- 
vements. Ces  milliards  de  corps  célestes  ont  leurs 
mouvements  respectifs  pour  cause  de  stabilité  et 
s'appuient  mutuellement  les  uns  sur  les  autres  à 
travers  le  vide  qui  les  sépare.  L'esprit  qui  saurait 
faire  abstraction  du  temps  et  de  l'espace  verrait  la 
Terre,  les  planètes,  le  Soleil,  les  étoiles,  pleuvoir 
d'un  ciel  sans  limites,  dans  toutes  les  directions 
imaginables,  comme  des  gouttes  emportées  par  les 
tourbillons  d'une  gigantesque  tempête  et  attirées 
non  par  une  base,  mais  par  l'attraction  de  chacune 
et  de  toutes;  chacune  de  ces  gouttes  cosmiques. 


c5o  URANIE 


chacun  de  ces  mondes,  chacun  de  ces  soleils  est 
emporté  par  une  vitesse  si  rapide  que  le  vol  des 
boulets  de  canon  n'est  que  repos  en  comparaison  : 
ce  n'est  ni  cent,  ni  cinq  cents,  ni  mille  mètres  par 
seconde,  c'est  dix  mille,  vingt  mille,  cinquante 
mille,  cent  mille  et  même  deux  ou  trois  cent  mille 
mètres  par  seconde! 

Comment  des  rencontres  n'arrivent-elles  pas  au 
milieu  de  pareils  mouvements?  Peut-être  s'en  pro- 
duit-il :  les  «  étoiles  temporaires  »  qui  semblent 
renaître  de  leurs  cendres,  paraîtraient  Tindiquer. 
Mais,  en  fait,  des  rencontres  ne  pourraient  que 
difficilement  se  produire,  parce  que  l'espace  est 
immense  relativement  aux  dimensions  des  corps 
célestes,  et  parce  que  le  mouvement  dont  chaque 
corps  est  animé  l'empêche  précisément  de  subir 
passivement  l'attraction  d'un  autre  corps  et  de 
tomber  sur  lui  :  il  garde  son  mouvement  propre, 
qui  ne  peut  être  détruit,  et  glisse  autour  du  foyer 
qui  l'attire  comme  un  papillon  qui  obéirait  à  l'at- 
traction d'une  flamme  sans  s'y  brûler.  D'ailleurs, 
absolument  parlant,  ces  mouvements  ne  sont  pas 
«  rapides  ». 

En  effet,  tout  cela  court,  vole,  tombe,  roule,  se 
précipite  à  travers  le  vide,  mais  à  de  telles  distances 
respectives  que  tout  paraît  en  repos  !  Si  nous  vou- 
Hons  placer  en  un  cadre  de  la  dimension  de  Paris 
les  astres  dont  la  distance  a  été  mesurée  jusqu'à  ce 


Cinr.    I-T   TERRH  2DI 


jour,  rétoile  la  plus  proche  serait  placée  à  2  kilo- 
mètres du  Soleil,  dont  la  Terre  serait  éloii^née 
à  I  centimètre,  Jupiter  cà  5  centimètres  et  Neptune 
à  3o.  La 61'' du  Cygne  serait  à  4  kilomètres,  Sirius 
à  10  kilomètres,  l'étoile  polaire  cà  27  kilomètres, 
etc., et  l'immense  majorité  des  étoiles  resterait  au 
delà  du  département  de  la  Seine.  Eh  bien,  en  ani- 
mant tous  ces  projectiles  de  leurs  mouvements  rela- 
tifs, la  Terre  devrait  employer  une  année  à  parcourir 
son  orbite  d'un  centimètre  de  rayon,  Jupiter  douze 
ans  à  parcourir  la  sienne  de  cinq  centimètres,  et 
Neptune,  cent  soixante-cinq  ans.  Les  mouvements 
propres  du  Soleil  et  des  étoiles  seraient  du  même 
ordre.  C'est  dire  que  tout  paraîtrait  en  repos,  même 
au  microscope.  Uranie  règne  avec  calme  et  séré- 
nité dans  l'immensité  de  l'univers. 

Or,  la  constitution  de  l'univers  sidéral  est  l'image 
de  celle  des  corps  que  nous  appelons  matériels. 
Tout  corps,  organique  ou  inorganique,  homme, 
animal,  plante,  pierre,  fer,  bronze,  est  composé 
de  molécules  en  mouvement  perpétuel  et  qui  ne  se 
touchent  pas.  Ces  molécules  sont  elles-mêmes 
composées  d'atomes  qui  ne  se  touchent  pas.  Cha- 
cun de  ces  atomes  est  infiniment  petit  et  invisible, 
non  seulement  aux  yeux,  non  seulement  au  micro- 
scope, mais  même  à  la  pensée,  puisqu'il  est  pos- 
sible que  ces  atomes  ne  soient  que  des  centres  de 
forces.  On  a  calculé  que  dans  une  tête  d'épingle 


2D2  ITRANIE 


il  n'y  a  pas  moins  de  huit  sextillions  d'atomes, 
soit  huit  mille  milliards  de  milliards,  et  que  dans 
I  centimètre  cube  d'air  il  n'y  a  pas  moins  d'un 
sextillion  de  molécules.  Tous  ces  atomes,  toutes 
ces  molécules  sont  en  mouvement  sous  l'influence 
des  forces  qui  les  régissent,  et,  relativement  à 
leurs  dimensions,  de  grandes  distances  les  sépa- 
rent. Nous  pouvons  même  penser  qu'il  n'y  a  en 
principe  qu'un  genre  d'atomes,  et  que  c'est  le 
nombre  des  atomes  primitifs,  essentiellement  sim- 
ples et  homogènes,  leurs  modes  d'arrangements 
et  leurs  mouvements  qui  constituent  la  diversité 
des  molécules  :  une  molécule  d'or,  de  fer,  ne  diffé- 
rerait d'une  molécule  de  soufre,  d'oxygène,  d'hy- 
drogène, etc.,  que  par  le  nombre,  la  disposition 
et  le  mouvement  des  atomes  primitifs  qui  la  com- 
posent; chaque  molécule  serait  un  système,  un 
microcosme. 

Mais,  quelle  que  soit  l'idée  que  l'on  se  fasse  de 
la  constitution  intime  des  corps,  la  vérité  aujour- 
d'hui reconnue  et  désormais  incontestable  est  que 
le  point  fixe  cherché  par  notre  imagination  n'existe 
nulle  part.  Archimède  peut  réclamer  en  vain  un 
point  d'appui  pour  soulever  le  monde.  Les  mon- 
des comme  les  atomes  reposent  sur  r invisible,  sur 
la  force  immatérielle;  tout  se  meut,  sollicité  par 
l'attraction  et  comme  à  la  recherche  de  ce  point 
fixe  qui  se  dérobe  à  mesure  qu'on  le  poursuit,  et 


("iKL  i:t  ter  m-:  253 


qui  n'existe  pas,  puisque  dans  rinlini  le  centre  est 
partout  et  nulle  part.  Les  esprits  prétendus  posi- 
tifs, qui  affirment  avec  tant  d'assurance  que  «  la 
matière  rèi,^ne  seule  avec  ses  propriétés  »,  et  qui 
sourient  dédaigneusement  des  recherches  des  pen- 
seurs, devraient  d'abord  nous  dire  ce  qu'ils  en- 
tendent par  ce  fameux  mot  de  «  matière  ».  S'ils  ne 
s'arrêtaient  pas  à  la  superficie  des  choses,  s'ils 
soupçonnaient  que  les  apparences  cachent  des  réa- 
lités intangibles,  ils  seraient  sans  doute  un  peu 
plus  modestes. 

Pour  nous,  qui  cherchons  la  vérité  sans  idées 
préconçues  et  sans  esprit  de  système,  il  nous  sem- 
ble que  l'essence  de  la  matière  reste  aussi  mysté- 
rieuse que  l'essence  de  la  force,  l'univers  visible 
n'étant  point  du  tout  ce  qu'il  paraît  être  à  nos  sens. 
En  fait,  cet  univers  visible  est  composé  d'atomes 
invisibles;  il  repose  sur  le  vide,  et  les  forces  qui 
le  régissent  sont  en  elles-mêmes  immatérielles  et 
invisibles.  Il  serait  moins  hardi  de  penser  que  la 
matière  n'existe  pas,  que  tout  est  dynamisme,  que 
de  prétendre  affirmer  l'existence  d'un  univers 
exclusivement  matéiiel.  Quant  au  soutien  maté- 
riel du  monde,  il  a  disparu,  remarque  assez  pi- 
quante, précisément  avec  les  conquêtes  de  la 
Mécanique,  qui  proclament  le  triomphe  de  l'invi- 
sible. Le  point  fixe  s'évanouit  dans  l'universelle 
pondération  des  pouvoirs,  dans  l'idéale  harmonie 


254 


URANIE 


des  vibrations  de  Téther;  plus  on  le  cherche,  moin 
s  on  le  trouve;  et  le  dernier  effort  de  noire  pen- 
sée a  pour  dernier  appui,  pour  suprôme  réalité, 
Tin  FINI. 


-"nSÈ?*» 


Jk>, 


^.^•^'v 


'y.  '.i.-  » 


AME    VETUE     D   AIR 


Elle  se  tenait  debout,  dans  sa  chaste  nudité,  les 
bras  élevés  vers  sa  chevelure  dont  elle  tordait  les 
niasses  souples  et  opulentes,  qu'elle  s'efforçait 
d'assujettir  au  sommet  de  sa  tête.  C'était  ure 
beauté  juvénile,  qui  n  avait  pas  encore  atteint  la 
perfection  et  l'ampleur  des  formes  définitives,  mais 
qui  en  approchait,  rayonnant  dans  l'auréole  de  sa 
dix-septième  année. 

Enfant  de  Venise,  sa  carnation,  d'une  blan- 
cheur légèrement  rosée,  laissait  deviner  sous  sa 


256  URANIE 


transparence,  la  circulation  d'une  sève  ardente  et 
forte;  ses  yeux  brillaient  d'un  éclat  mystérieux  et 
troublant,  et  la  rougeur  veloutée  de  ses  lèvres 
légèrement  entr'ouvertes  faisait  déjà  songer  au 
fruit  autant  qu'à  la  fleur. 

Elle  était  merveilleusement  belle  ainsi,  et  si 
quelque  nouveau  Paris  avait  reçu  mission  de  lui 
décerner  la  palme,  je  ne  sais  s'il  eût  mis  à  ses  pieds 
celle  de  la  grâce,  de  l'élégance  ou  de  la  beauté, 
tant  elle  semblait  réunir  le  charme  vivant  de  la  sé- 
duction moderne  aux  calmes  perfections  de  la 
beauté  classique. 

Le  plus  heureux,  le  plus  inattendu  des  hasards 
nous  avait  amenés  devant  elle,  le  peintre  Falero  et 
moi.  Par  un  lumineux  après-midi  du  printemps 
dernier,  nous  promenant  sur  les  bords  de  la  mer, 
nous  avions  traversé  l'un  de  ces  bois  d'oliviers  au 
triste  feuillage  que  l'on  rencontre  entre  Nice  et 
Monaco,  et,  sans  nous  en  apercevoir,  nous  avions 
pénétré  dans  une  propriété  particulière  ouverte 
du  côté  de  la  plage.  Un  sentier  pittoresque  mon- 
tait en  serpentant  vers  la  colline.  Nous  venions 
de  passer  au-dessus  d'un  bosquet  d'orangers 
dont  les  pommes  d'or  rappelaient  le  jardin  des 
Hespérides;  l'air  était  parfumé,  le  ciel  d'un  bleu 
profond,  et  nous  discourions  sur  un  parallèle 
entre  l'art  et  la  science  lorsque  mon  compagnon, 
arrêté  tout  à  coup  comme  par  une  fascination 


C\K\.    I:T    T1-RUI-. 


irrésistible,  me  fit  signe  de   nie  taire    et  de    re- 
garder. 

Derrière  les  massifs  de  eactiis  et  de  figuiers  de 
Barbarie,  à  quelques  pas  devant  nous,  une  salle 
de  bain  somptueuse,  ayant  sa  fenêtre  ouverte  du 
eôté  du  soleil,  nous  laissait  voir,  non  loin  d'une 
vasque  de  marbre  dans  laquelle  un  jet  d'eau  re- 
tombait avee  un  doux  murmure,  la  jeune  fille 
inconnue,  debout  devant  une  colossale  psyché 
qui,  de  la  tête  aux  pieds,  reflétait  son  image.  Sans 
doute  le  bruit  du  jet  d'eau  l'empêcha-t-il  d'enten- 
dre notre  approche.  Discrètement  —  ou  plutôt 
indiscrètement  —  nous  restâmes  derrière  les  cac- 
tus, regardant,  muets,  immobiles. 

Elle  était  belle,  semblant  s'ignorer  elle-même. 
Les  pieds  sur  une  peau  de  tigre,  elle  ne  se  pressai i: 
point.  Trouvant  sa  longue  chevelure  encore  trop 
humide,  elle  la  laissa  retomber  sur  son  corps,  se 
retourna  de  notre  côté  et  vint  cueillir  une  rose 
sur  une  table  voisine  de  la  fenêtre;  puis,  revenant 
vers  l'immense  miroir,  elle  se  remit  à  sa  coiffure, 
la  compléta  tranquillement,  plaça  la  petite  rose 
entre  deux  torsades  et,  tournant  le  dos  au  soleil, 
se  pencha,  sans  doute  pour  prendre  son  premier 
vêtement.  Mais  soudain  elle  se  releva,  poussa  un 
cri  perçant  et  se  cacha  la  tête  dans  les  mains,  en 
se  mettant  à  courir  vers  un  coin  sombre. 

Nous  avons  toujours  pensé,  depuis,  qu'un  mou- 

33 


258 


U  R  A  N I  E 


vement  de  nos  têtes  avait  trahi  notre  présence,  ou 
que,  par  un  jeu  du  miroir,  elle  nous  avait  aperçus. 
Quoi  qu'il  en  soit,  nous  crûmes  prudent  de  reve- 
nir sur  nos  pas,  et,  par  le  même  sentier,  nous 
redescendîmes  vers  la  mer. 


«  Ah!  fit  mon  compagnon,  je  vous  avoue  que,  de 
tous  mes  modèles,  je  n'en  ai  pas  vu  de  plus  par- 
fait, même  pour  mon  tableau  des  «  Étoiles  doubles  » 
et  pour  celui  de  «  Célia  ».  Qu'en  pensez- vous  vous- 
même?  Cette  apparition  n'est-elle  pas  arrivée  juste 
à  point  pour  me  donner  raison >  Vous  avez  beau 
célébrer  avec  éloquence  les  délices  de  la  science, 
convenez  que  l'art,  lui  aussi,  a  ses  charmes.  Les 
étoiles  de  la  Terre  ne  rivalisent-elles  pas  avanta- 
geusement avec  les  beautés  du  Ciel?  N'admirez- 
vous  pas  comme  nous  l'élégance  de  ces  formes? 
Quels  tons  ravissants!  Quelles  chairs! 

—  Je  n'aurais  pas  le  mauvais  goût  de  ne  point 
admirer  ce  qui  est  vraiment  beau,  répliquai-je,  et 
j'admets  que  la  beauté  humaine  (et  je  vous  le  con- 
cède sans  hésitation,  la  beauté  féminine  en  parti- 
culier) représente  vraiment  ce  que  la  nature  a 
produit  de  plus  parfait  sur  notre  planète.  Mais 
savcz-vous  ce  que  j'admire  le  plus  dans  cet  être? 
Ce  n'est  point  son  aspect  artistique  ou  esthétique. 


CIEL    ET   TERRR  25<) 


c'est  le  lémoignai»-e  scienlifiqiio  qu'il  nous  donne 
d'un  fait  tout  simplement  merveilleux.  Dans  ce 
corps  charmant  je  vois  une  âme  vêtue  d'air. 

—  Oh!  vous  aimez  le  paradoxe.  Une  âme  vêtue 
d'air!  C'est  bien  idéaliste  pour  un  corps  aussi 
réel.  Que  cette  charmante  personne  ait  une  âme, 
je  n'en  doute  pas;  mais  permettez  à  l'artiste  d'ad- 
mirer son  corps,  sa  vie,  sa  solidité,  sa  couleur.... 
Je  dirais  volontiers,  avec  le  poète  des  Orientales  : 


Car  c'est  un  astre  qui  brille 

Qu'une  fille 
Qui  sort  d'un  bain  au  flot  clair, 
Cherche  s'il  ne  vient  personne, 

Et  frissonne, 
Toute  mouillée,  au  grand  air! 


—  Je  ne  vous  l'interdis  point.  Mais  c'est  préci- 
sément cette  beauté  physique  qui  me  fait  admirer 
en  elle  lame,  la  force  invisible  qui  l'a  formée. 

—  Comment  Tentendez-vous?  On  a  sûrement 
un  corps.  L'existence  de  l'âme  est  moins  pal- 
pable. 

—  Pour  les  sens,  oui.  Pour  l'esprit,  non.  Or, 
les  sens  nous  trompent  absolument,  sur  le  mouve- 
ment de  la  Terre,  sur  la  nature  du  Ciel,  sur  la 
solidité  apparente  des  corps,  sur  les  êtres  et  sur 
les  choses.  Voulez-vous  suivre  un  instant  mon  rai- 
sonnement ? 


26o 


IRANIE 


«  Lorsque  je  respire  le  parfum  d'une  rose,  lors- 
que j'admire  la  beauté  de  forme,  la  suavité  de  colo- 
ris, l'élégance  de  cette  fleur  en  son  premier  épa- 
nouissement, ce  qui  me  frappe  le  plus,  c'est  l'œuvre 
de  la  force  cachée,  inconnue,  mystérieuse,  qui  pré- 
side à  la  vie  de  la  plante,  qui  sait  la  diriger  dans 
l'entretien  de  son  existence, 
qui  choisit  les  molécules  de 
l'air,  de  l'eau,  de 
la  terre  convena- 
bles pour  son  ali- 
mentation, et  sur- 
tout qui  sait  assi- 
miler ces  molécules  et  les 
grouper  déHcatcment  au 
point  d'en  former  cette 
tige  élégante,  ces  petites 
feuilles  vertes  si  fines, 
ces  pétales  d'un  rose  si 
tendre,  ces  nuances  ex- 
quises et  ces  délicieux  parfums.  Cette 
force  mystérieuse,  c'est  le  principe  animique  de 
la  plante.  Mettez  dans  la  terre,  à  côté  les  uns  des 
autres,  une  graine  de  lis,  un  gland  de  chêne,  un 
grain  de  blé  et  un  noyau  de  pêche,  chaque  germe 
se  construira  son  organisme. 

<•  J'ai  connu  un  érable  qui  se  mourait  sur  les 
décombres  d'un  vieux  mur,  à  quelques  mètres  de 


CIEL    KT    TKRRi: 


2f}\ 


la  bonne  terre  du  fossé,  et  qui,  désespéré,  lan^a 
une  racine  aventureuse,  atteiij;-nit  le  sol  de  sa  con- 
voitise, s'y  enfonça,  y  prit  un  pied  solide,  si  bien 
qu'insensiblement,   lui,   l'immobile,    se   déplaça, 


laissa  mourir  ses  racines  primitives,  quitta  les 
pierres  et  vécut  ressuscité,  transformé,  sur  l'or- 
gane libérateur.  J'ai  connu  des  ormes  qui  allaient 
manger  la  terre  sous  un  champ  fertile,  auxquels 
on  coupa  les  vivres   par  un  large  fossé,  et  qui 


262  uramf: 

prirent  la  décision  de  faire  passer  par-dessous  le 
fossé  leurs  racines  non  coupées  -.elles y  réussirent 
et  retournèrent  à  leur  table  permanente,  au  grand 
étonnement  de  l'horticulteur.  J'ai  connu  un  jas- 
min héroïque  qui  traversa  huit  fois  une  planche 
trouée  qui  le  séparait  de  la  lumière,  et  qu'un 
observateur  taquin  retournait  vers  l'obscurité  dans 
l'espérance  de  lasser  à  la  fin  l'énergie  de  cette 
fleur  :  il  n'y  parvint  pas. 

«  La  plante  respire,  boit,  mange,  choisit,  refuse, 
cherche,  travaille,  vit,  agit  suivant  ses  instincts; 
celle-ci  se  porte  «  comme  un  charme  »,  celle-là  est 
souffrante,  cette  autre  est  nerveuse,  agitée.  La 
scnsitive  frissonne  et  tombe  pâmée  au  moindre 
attouchement.  En  certaines  heures  de  bien-être, 
l'arum  est  chaud,  l'œillet  phosphorescent,  la  val- 
lisnérie  fécondée  descend  au  fond  des  eaux  mûrir 
le  fruit  de  ses  amours.  Sous  ces  manifestations 
d'une  vie  inconnue,  le  philosophe  ne  peut  s'em- 
pêcher de  reconnaître  dans  le  monde  des  plantes 
un  chant  du  chœur  universel. 

Je  ne  vais  pas  plus  loin  en  ce  moment  pour 
l'âme  humaine,  quoiqu'elle  soit  incomparable- 
ment supérieure  à  l'àme  de  la  plante  et  quoi- 
qu'elle ait  créé  un  monde  intellectuel  autant  élevé 
au-dessus  du  reste  de  la  vie  terrestre  que  les  étoiles 
sont  élevées  au-dessus  de  la  Terre.  Ce  n'est  pas 
au  point  de  vue  de  ses  facultés  spirituelles  que  je 


CIHL    ET    TKIUU:  26."> 

Tenvisag-e  ici,  mais  seulement  comme  H^rce  ani- 
mant l'être  humain. 

«  Eh  bien!  j'admire  que  cette  force  i;roupe  les 
atomes  que  nous  respirons,  ou  que  nous  nous 
assimilons  par  la  nutrition,  au  point  d'en  consti- 
tuer cet  être  charmant.  Revoyez  cette  jeune  lille 
le  jour  de  sa  naissance  et  suivez  par  la  pensée 
le  développement  graduel  de  ce  petit  corps,  à 
travers  les  années  de  Tâg-e  ingrat,  jusqu'aux 
premières  grâces  de  l'adolescence  et  jusqu'aux 
formes  de  la  nubilité.  Comment  l'organisme  hu- 
main s'entretient-il,  se  développe-t-il,  secompose- 
t-il>  Vous  le  savez  :  par  la  respiration  et  par  la 
nutrition. 

«  Déjà,  parla  respiration,  l'air  nous  nourrit  aux 
trois  quarts.  L'oxygène  de  l'air  entretient  le  feu 
de  la  vie,  et  le  corps  est  comparable  à  une  flamme 
incessamment  renouvelée  par  les  principes  de  la 
combustion.  Le  manque  d'oxygène  éteint  la  vie 
comme  il  éteint  la  lampe.  Par  la  respiration,  le 
sang  veineux  brun  se  transforme  en  sang  artériel 
rouge  et  se  régénère.  Les  poumons  sont  un  fin 
tissu  criblé  de  quarante  à  cinquante  millions  de 
petits  trous,  juste  trop  petits  pour  laisser  fîhrer  le 
sang  et  assez  grands  pour  laisser  pénétrer  l'air. 
Un  perpétuel  échange  de  gaz  se  fait  entre  l'air  et 
le  sang,  le  premier  fournissant  au  second  l'oxy- 
gène,   le   second   éliminant   l'acide   carbonique. 


264  URANIE 


D'une  part,  Toxygène  atmosphérique  brûle  dans 
le  poumon  du  carbone;  d'autre  part,  le  poumon 
exhale  de  l'acide  carbonique,  de  l'azote  et  de  la 
vapeur  d'eau.  Les  plantes  respirent  (de  jour)  par 
un  procédé  contraire,  absorbent  du  carbone  et 
exhalent  de  l'acide  carbonique,  entretenant  par 
ce  contraste  une  partie  de  l'équilibre  général  de 
la  vie  terrestre. 

«  De  quoi  se  compose  le  corps  humain?  L'homme 
adulte  pèse,  en  moyenne,  70  kilogrammes.  Sur  cette 
quantité,  il  y  a  près  de  52  kilogrammes  d'eau, 
dans  le  sang  et  dans  la  chair.  Analysez  la  sub- 
stance de  notre  corps,  vous  y  trouvez  l'albumine, 
la  fibrine,  la  caséine  et  la  gélatine,  c'est-à-dire 
des  substances  organiques  composées  originaire- 
ment par  les  quatre  gaz  essentiels  :  l'oxygène, 
l'azote,  l'hydrogène  et  l'acide  carbonique.  Vous  y 
trouvez  aussi  des  substances  dépourvues  d'azote, 
telles  que  la  gomme,  le  sucre,  l'amidon,  les  corps 
gras;  ces  matières  passent  également  par  notre 
organisme,  leur  carbone  et  l'hydrogène  sont  con- 
sumés par  l'oxygène  aspiré  pendant  la  respiration, 
et  ensuite  exhalés  sous  forme  d'acide  carbonique 
et  d'eau. 

«  L'eau,  vous  ne  l'ignorez  pas,  est  une  combinai- 
son de  deux  gaz,  l'oxygène  et  l'hydrogène;  l'air, 
un  mélange  de  deux  gaz,  l'oxygène  et  l'azote,  aux- 
quels s'ajoutent,  en  proportions  plus  faibles,  l'eau 


CIEL    ET   TERRE  :65 


SOUS  forme  de  vapeur,  l'acide  carbonique,  Tam- 
moniaque,  l'ozone,  qui  n'est,  du  reste,  que  de 
l'oxygène  condensé,  etc. 

«  Ainsi,  notre  corps  n'est  compose  que  de  gaz 
transformés. 


—  Mais,  interrompit  mon  compagnon,  nous  ne 
vivons  pas  seulement  de  l'air  du  temps.  Il  nous 
faut,  en  certaines  heures  indiquées  par  notre  esto- 
mac, y  ajouter  quelques  suppléments  qui  ont  bien 
leur  valeur,  tels  qu'une  aile  de  faisan,  un  filet  de 
sole,  un  verre  de  château-laffitte  ou  de  Cham- 
pagne, ou,  suivant  vos  goûts,  des  asperges,  des 
raisins,  des  pêches.... 

—  Oui,  tout  cela  passe  à  travers  notre  orga- 
nisme et  en  renouvelle  les  tissus,  assez  rapidement 
même,  car  en  quelques  mois  (non  plus  en  sept  ans, 
comme  on  le  croyait  autrefois)  notre  corps  est 
entièrement  renouvelé.  Je  reviens  encore  à  cet  être 
ravissant  qui  posa  devant  nous,  tout  à  l'heure. 
Eh  bien  !  toute  cette  chair  que  nous  admirions 
n'existait  pas  il  y  a  trois  ou  quatre  mois  :  ces 
épaules,  ce  visage,  ces  yeux,  cette  bouche,  ces 
bras,  cette  chevelure,  et  jusqu'aux  ongles  même, 
tout  cet  organisme  n'est  autre  chose  qu'un  cou- 
rant de  molécules,  une  flamme  sans  cesse  renou- 

34 


206  URANIR 


velée,  une  rivière  que  Ton  contemple  pendant  la 
vie  entière,  mais  où  Ton  n'a  jamais  revu  la  même 
eau.  Or,  tout  cela  c'est  encore  du  gaz  assimilé, 
condensé,  modifié,  et  c'est  surtout  de  l'air.  Ces  os 
eux-mêmes,  aujourd'hui  solides,  se  sont  formés  et 
solidifiés  insensiblement.  N'oubliez  pas  que  notre 
corps  tout  entier  est  composé  de  molécules  invi- 
sibles, qui  ne  se  touchent  pas,  et  qui  se  renou- 
vellent sans  cesse. 

«  En  effet,  notre  table  est-elle  servie  de  légumes 
ou  de  fruits,  sommes-nous  végétariens,  nous 
absorbons  des  substances  puisées  presque  entière- 
ment dans  l'air  :  cette  pêche,  c'est  de  l'eau  et  de 
l'air  ;  cette  poire,  ce  raisin,  cette  amande  sont  éga- 
lement de  l'air,  de  l'eau,  quelques  éléments  gazeux 
ou  liquides  appelés  là  par  la  sève,  par  la  chaleur 
solaire,  par  la  pluie.  Asperge  ou  salade,  petits  pois 
ou  artichauts,  laitue  ou  chicorée,  cerises,  fraises 
ou  framboises,  tout  cela  vit  dans  l'air  et  par  l'air. 
Ce  que  donne  la  terre,  ce  que  va  chercher  la  sève, 
ce  sont  encore  des  gaz,  et  les  mêmes,  azote, 
oxygène,  hydrogène,  carbone,  etc. 

«  S'agit-il  d'un  bifteck,  d'un  poulet  ou  de  quel- 
que autre  «  viande  »,  la  différence  n'est  pas  considé- 
rable. Le  mouton,  le  bœuf  se  sont  nourris  d'herbe. 
Que  nous  goûtions  d'une  perdrix  aux  choux,  d'une 
caille  rôtie,  d'une  dinde  truffée  ou  d'un  civet  de 
lièvre,  toutes   ces  substances,    en  apparence  si 


Cl  KL    I-T    TKRRK  2(1 


diverses,  ne  sont  que  du  vci.'-ctal  Iransfornic, 
lequel  n'est  lui-même  qu'un  i^n'oupement  de  molé- 
cules puisées  dans  les  i.'-az  dont  nous  venons  de 
parler,  air,  éléments  de  l'eau,  molécules  et  atomes, 
en  eux-mcMnes  presque  impondérables,  et  d'ail- 
leurs absolument  invisibles  à  VœW  nu. 

«  Ainsi,  quel  que  soit  notre  genre  de  nourri- 
ture, notre  corps,  formé,  entretenu,  développé  par 
l'absorption  des  molécules  acquises  par  la  respi- 
ration et  l'alimentation,  n'est  en  définitive  qu'un 
courant  incessamment  renouvelé  en  vertu  de  cette 
assimilation,  dirigé,  régi,  organisé  par  la  force 
immatérielle  qui  nous  anime.  Cette  force,  nous 
pouvons  assurément  lui  accorder  le  nom  d'âme. 
Elle  groupe  les  atomes  qui  lui  conviennent,  éli- 
mine ceux  qui  lui  sont  inutiles,  et,  partant  d'un 
point  imperceptible,  d'un  germe  insaisissable, 
arrive  à  construire  ici  l'Apollon  du  Belvédère,  à 
côté  la  Vénus  du  Capitole.  Phidias  n'est  qu'un 
imitateur  grossier,  comparativement  cà  cette  force 
intime  et  mystérieuse.  Pygmalion  devint  amant 
de  la  statue  dont  il  fut  père,  disait  la  mythologie. 
Erreur!  Pygmalion,  Praxitèle,  Michel-Ange,  Ben- 
venuto,  Canova  n'ont  créé  que  des  statues.  Plus 
sublime  est  la  force  qui  sait  construire  le  corps 
vivant  de  l'homme  et  de  la  femme. 

«  Mais  cette  force  est  immatérielle,  invisible, 
intangible,  impondérable,  comme  l'attraction  qui 


268  URANIE 


berce  les  mondes  dans  l'universelle  mélodie,  et  le 
corps,  quelque  matériel  qu'il  nous  paraisse,  n'est 
pas  autre  chose  lui-même  qu'un  harmonieux  grou- 
pement formé  par  l'attraction  de  cette  force  inté- 
rieure. Vous  voyez  donc  que  je  reste  strictement 
dans  les  limites  de  la  science  positive  en  quali- 
fiant cette  jeune  fille  du  titre  d'âme  vôtue  d'air, 
comme  vous  et  moi,  d'ailleurs,  ni  plus  ni 
moins. 

«  Depuis  les  origines  de  l'humanité  jusqu'en  ces 
derniers  siècles,  on  a  cru  que  la  sensation  était 
perçue  au  point  même  où  on  l'éprouvait.  Une  dou- 
leur ressentie  au  doigt  était  considéréecomme  ayant 
son  siège  dans  le  doigt  même.  Les  enfants  et  beau- 
coup de  personnes  le  croient  encore.  La  physio- 
logie a  démontré  que  l'impression  est  transmise 
depuis  le  bout  du  doigt  jusqu'au  ceneau  par  l'in- 
termédiaire du  système  neneux.  Si  l'on  coupe  le 
nerf,  on  peut  se  brûler  le  doigt  impunément,  la 
paralysie  est  complète.  On  a  même  déjà  pu  déter- 
miner le  temps  que  l'impression  emploie  pour  se 
transmettre  d'un  point  quelconque  du  corps  au 
cerveau,  et  l'on  sait  que  la  vitesse  de  cette  trans- 
mission est  d'environ  vingt-huit  mètres  par 
seconde.  Dès  lors  on  a  rapporté  la  sensation  au 
cerveau.  Mais  on  s'est  arrêté  en  chemin. 

Le  cerveau  est  matière  comme  le  doigt,  et 
nullement  une  matière  stable  et  fixe.  C'est  une 


riKL  i:t  TiMun:  2(.q 


matière  essentiellement  chan.p^eantc,  rapidement 
variable,  ne  formant  point  une  identité. 

«  Il  n'existe,  il  ne  peut  exister  dans  toute  la 
masse  encéphalique  un  seul  lobe,  une  seule  cel- 
lule, une  seule  molécule  qui  ne  change  pas.  Un 
aiTêt  de  mouvement,  de  circulation,  de  transfor- 
mation, serait  un  arrêt  de  mort.  Le  cerveau  ne 
subsiste  et  ne  sent  qu'à  la  condition  de  subir, 
comme  tout  le  reste  du  corps,  les  transformations 
incessantes  de  la  matière  organique  qui  consti- 
tuent le  circuit  vital. 

«  Ce  n'est  donc  pas,  ce  ne  peut  donc  pas  être 
dans  une  certaine  matière  cérébrale,  dans  un 
certain  groupement  de  molécules  que  réside  notre 
personnalité,  notre  identité,  notre  moi  individuel, 
notre  moi  qui  acquiert  et  conserve  une  valeur 
personnelle,  scientifique  et  morale,  grandissante 
avec  l'étude,  notre  moi  qui  est  et  se  sent  respon- 
sable de  ses  actes  accomplis  il  y  a  un  mois,  un 
an,  dix  ans,  vingt  ans,  cinquante  ans,  durée  pen- 
dant laquelle  le  groupement  moléculaire  le  plus 
intime  a  été  changé  plusieurs  fois. 

«  Les  physiologistes  qui  affirment  que  l'âme 
n'existe  pas  ressemblent  à  leurs  ancêtres  qui  affir- 
maient ressentir  la  douleur  au  doigt  ou  au  pied. 
Ils  sont  un  peu  moins  loin  de  la  vérité,  mais  en 
s'arrêtant  au  cerveau  et  en  faisant  résider  l'être 
humain  dans  les  impressions  cérébrales,  ils  s'ar- 


270  l'RANIE 


Fêtent  sur  la  route.  Cette  hypothèse  est  d'autant 
moins  excusable  que  ces  mêmes  physiologistes 
savent  parfaitement  que  la  sensation  personnelle 
est  toujours  accompagnée  d'une  modification  de  la 
substance.  En  d'autres  termes,  le  moi  de  l'indi- 
vidu ne  persiste  que  si  l'identité  de  sa  matière  ne 
persiste  pas. 

«  Notre  principe  de  sensibilité  ne  peut  donc  être 
un  objet  matériel  ;  il  est  mis  en  relation  avec 
l'univers  par  les  impressions  cérébrales,  par  les 
forces  chimiques  dégagées  dans  l'encéphale  à  la 
suite  de  combinaisons  matérielles.  Mais  il  est 
autre , 

«  Et  perpétuellement  se  transforme  notre  cons- 
titution organique  sous  la  direction  d'un  principe 
psychique. 

«  Telle  molécule,  qui  est  maintenant  incorpo- 
rée dans  notre  organisme,  va  s'en  échapper  par 
l'expiration,  la  transpiration,  etc.,  appartenir  à 
l'atmosphère  pendant  un  temps  plus  ou  moins 
long,  puis  être  incorporée  dans  un  autre  orga- 
nisme, plante,  animal  ou  homme.  Les  molé- 
cules qui  constituent  actuellement  votre  corps 
n'étaient  pas  toutes  hier  intégrées  à  votre  per- 
sonne, et  aucune  n'y  était  il  y  a  quelques  mois. 
Où  étaient-elles?-  —  Soit  dans  Tair,  soit  dans 
un  autre  corps.  Toutes  les  molécules  qui  forment 
maintenant    vos    tissus    organiques,    vos   pou- 


riKi.  KT  TiMun:  2"i 

nions,  vos  yeux,  votre  cerveau,  vos  jambes,  etc., 
ont  déjà  servi  à  former  d'autres  tissus  orirani- 
ques....  Nous  sommes  tous  des  morts  ressuscites, 
tabriqués  de  la  poussière  de  nos  ancêtres.  Si  tous 
les  hommes  qui  ont  vécu  jusqu'à  cette  époque 
ressuscitaient,  il  yen  aurait  cinq  par  pied  carré  sur 
toute  la  surface  des  continents,  et  obligés  pour  se 
tenir  de  monter  sur  les  épaules  des  uns  des  autres  ; 
mais  ils  ne  pourraient  ressusciter  tous  intégrale- 
ment, car  bien  des  molécules  ont  successivement 
servi  à  plusieurs  corps.  De  même,  nos  organes 
actuels,  divisés  un  jour  en  leurs  dernières  parti- 
cules, se  trouveront  incorporés  dans  nos  succes- 
seurs. 

«  Chaque  molécule  d'air  passe  donc  éternelle- 
ment de  vie  en  vie  et  s'en  échappe  de  mort  en 
mort:  tour  à  tour  vent,  flot  terre,  animal  ou  fleur, 
elle  est  successivement  incorporée  à  la  substance 
des  innombrables  organismes.  Source  inépuisable 
où  tout  ce  qui  vit  prend  son  haleine,  l'air  est  encore 
un  réservoir  immense  où  tout  ce  qui  meurt  verse 
son  dernier  souffle  :  sous  son  absorption,  végétaux 
et  animaux,  organismes  divers  naissent,  puis  dé- 
périssent. La  vie  et  la  mort  sont  également  dans 
Tairque  nous  respirons  et  se  succèdent  perpétuel- 
lement l'une  à  l'autre  par  l'échange  des  molécules 
gazeuses;  la  molécule  d'oxygène  qui  s'exhale  de 
ce  vieux  chêne  va  s'envoler  aux  poumons  de  l'en- 


272  URANIE 


fant  au  berceau;  les  derniers  soupirs  d'un  mou- 
rant vont  tisser  la  brillante  corolle  de  la  fleur  ou 
se  répandre  comme  un  sourire  sur  la  verdoyante 
prairie;  et  ainsi,  par  an  enchaînement  infini  de 
morts  partielles,  l'atmosphère  alimente  incessam- 
ment la  vie  universelle  déployée  à  la  surface  du 
monde. 

«  Et  si  vous  imaginiez  encore  quelque  objection, 
j'irais  plus  loin  et  j'ajouterais  que  nos  vêtements 
eux-mêmes  sont,  aussi  bien  que  nos  corps,  com- 
posés de  substances  qui,  primitivement,  ont  toutes 
été  gazeuses.  Prenez  ce  fil,  tirez-le,  quelle  résis- 
tance !  Que  de  tissus,  de  batiste,  de  soie,  de  toile, 
de  coton,  de  laine,  l'industrie  a  formés  à  l'aide  de 
ces  trames  et  de  ces  chaînes!  Pourtant,  qu'est-ce 
que  ce  fil  de  lin,  de  chanvre  ou  de  coton  >  des 
globules  d'air  juxtaposés  et  qui  ne  se  tiennent  que 
par  leur  force  moléculaire.  Qu'est-ce  que  ce  fil  de 
soie  ou  de  laine?  une  autre  juxtaposition  de  mo- 
lécules. Convenez-en  donc,  nos  vêtements  eux- 
mêmes,  c'est  encore  de  l'air,  du  gaz,  des  sub- 
stances puisées  en  principe  dans  l'atmosphère, 
oxygène,  azote,  carbone,  vapeur  d'eau,  etc.  » 


—  Je  vois  avec  bonheur,  reprit  le  peintre,  que 
l'art  n'est  pas  aussi  loin  de  la  science  qu'on  le  sup- 
pose dans  certaines  sphères.  Si  votre  théorie  est. 


ri  Kl.  HT  Ti:uui:  2-3 


pour  vous,  purement  scientifique,  pour  moi 
c'est  de  l'art,  et  du  meilleur,  l-^t  puis,  d'ailleurs, 
est-ce  que  dans  la  nature  toutes  ces  distinctions 
existent?*  Non  :  il  n'y  a  dans  la  nature  ni  ail,  ni 
science,  ni  sculpture,  ni  peinture,  ni  décoration,  ni 
musique,  ni  physique,  ni  chimie,  ni  météoroloi^ie, 
ni  astronomie,  ni  mécanique.  Voyez  ce  ciel,  cette 
mer,  ces  contreforts  des  Alpes,  ces  nuages  roses 
du  soir,  ces  perspectives  lumineuses  vers  l'Italie  : 
tout  cela  est  un.  Tout  est  un.  Et  puisque  la  physi- 
que moléculaire  nous  démontre  qu'il  n'y  a  plus  de 
corps,  que  dans  une  barre  d'acier  ou  de  platine 
même  les  atomes  ne  se  touchent  pas,  au  moins 
que  les  âmes  nous  restent  :  personne  n'y  perdra. 

—  Oui,  c'est  un  fait  contre  lequel  aucun  préjugé 
ne  saurait  prévaloir  :  les  êtres  vivants  sont  des 
âmes  vêtues  d'air....  Je  plains  les  mondes  dépour- 
vus d'atmosphère.  » 

Nous  étions  revenus,  après  une  longue  prome- 
nade au  bord  de  la  mer,  non  loin  de  notre  point 
de  départ,  et  nous  passions  devant  le  mur  crénelé 
d'une  villa,  nous  dirigeant  de  Beaulieu  vers  le  cap 
Ferrât,  lorsque  deux  dames  fort  élégantes  nous 
croisèrent.  C'étaient  la  duchesse  de  V...  et  sa  fille, 
que  nous  avions  rencontrées  le  jeudi  précédent 
au  bal  de  la  Préfecture.  Nous  les  saluâmes,  puis 
disparûmes  sous  les  oliviers.  Inconsciente  fille 
d'Eve,  la  jeune  fille  se  retourna  vers  nous,  et  il 

35 


274 


URAME 


me  sembla  qu'une  rougeur  subite  avait  empourpré 
son  visage;  c'était  sans  doute  le  reflet  des  rayons 
du  soleil  couchant. 

«  Vous  croyez  peut-être,  fit  l'artiste  en  se  re- 
tournant aussi,  avoir  diminué  mon  admiration 
pour  la  beauté?  Eh  bien!  je  l'apprécie  mieux 
encore,  je  salue  en  elle  l'harmonie,  et,  vous 
l'avouerai-je  ?  le  corps  humain,  considéré  ainsi 
comme  la  manifestation  sensible  d'une  âme  direc- 
trice, me  parait  acquérir  par  la  plus  de  noblesse, 
plus  de  beauté  et  plus  de  lumière.  » 


AD    VERITATEM    PER    SCIENTIAM 


Je  travaillais,  dans  ma  bibliothèque,  à  une 
étude  sur  les  conditions  de  la  vie  à  la  surface  des 
mondes  gouvernés  et  illuminés  par  plusieurs  so- 
leils de  grandeurs  différentes,  lorsqu'en  levant  les 
yeux  vers  la  cheminée  je  fus  frappé  de  l'expres- 
sion, je  dirais  presque  de  Tanimation,  du  visage 
de  ma  chère  Uranie.  C'était  la  même  expression 
gracieuse  et  vivante  qui  jadis  —  oh!  que  la  Terre 
tourne  vite  et  qu'un  quart  de  siècle  dure  peu  !  — 
qui  jadis  —  et  il  me  semble  que  c'était  hier!  — 


2-6  URANIE 


qui  jadis,  en  ces  jours  d'adolescence  si  rapidement 
envolés,  avait  séduit  ma  pensée  et  enflammé  mon 
cœur.  Je  ne  pus  me  défendre  de  la  regarder  en- 
core et  d'y  reposer  mes  yeux.  Vraiment,  elle  était 
toujours  aussi  belle,  et  mes  impressions  n'avaient 
pas  changé.  Elle  m'attirait,  comme  la  lumière 
attire  l'insecte.  Je  me  levai  de  ma  table  pour  m'ap- 
procher  d'elle  et  revoir  ce  singulier  effet  de  l'illu- 
mination du  jour  sur  sa  changeante  physionomie, 
et  je  me  surpris  debout  devant  elle,  oublieux  de 
mon  travail. 

Son  regard  semblait  flotter  au  loin,  mais  pour- 
tant il  s'animait,  il  se  fixait.  Sur  quoi?  Sur  qui? 
J'eus  l'impression  intime  qu'elle  voyait  vraiment, 
et  suivant  la  direction  de  ce  regard  i\\c,  immo- 
bile, solennel,  quoique  non  sévère,  mes  yeux  ren- 
contrèrent le  portrait  de  Spero,  suspendu  là,  entre 
deux  bibliothèques. 

En  vérité,  Uranie  le  regardait  fixement  ! 

Tout  d'un  coup,  le  portrait  se  détacha  du  mur 
et  tomba  en  brisant  son  cadre. 

Je  me  précipitai.  Le  portrait  gisait  sur  le  tapis, 
et  la  doute  figure  de  Spero  était  tournée  vers 
moi.  En  le  relevant,  je  trouvai  un  grand  papier 
iauni,  qui  occupait  toute  l'étendue  du  tableau,  et 
qui  était  écrit,  des  deux  côtés,  de  l'écriture  de 
Spero.  Comment  n'avais-je  jamais  remarqué  ce 
papier?  Il  est  vrai  qu'il  avait  pu  rester  caché  sous 


CIEL  i:ï  tkkhk 


la  i^arniture  de  roncadrcmcnt,  dissimulé  sous  le 
carton  protecteur.  En  effet,  lorsque  je  rapportai 
cette  aquarelle  de  Christiania,  je  n'eus  point  la 
pensée  d'en  examiner  l'agencement.  Mais  qui 
donc  avait  eu  l'idée  bizarre  de  placer  ainsi  cette 
feuille?  Ce  n'est  pas  sans  une  vive  stupéfaction 
que  je  reconnus  l'écriture  de  mon  ami  et  que  je 
parcourus  ces  deux  pag-es.  Selon  toute  apparence, 
elles  avaient  été  écrites  le  dernier  jour  de  la  vie 
terrestre  du  jeune  penseur,  le  jour  de  son  ascen- 
sion vers  l'aurore  boréale,  et  sans  doute,  le  père 
d'icléa  avait-il  voulu  conserver  plus  sûrement 
ces  dernières  et  suprêmes  pensées  en  les  enca- 
drant avec  le  portrait  de  Spero.  Il  avait  oublié  de 
m'en  parler  lorsqu'il  m'offrit  ensuite  comme  souve- 
nir cette  image  si  chère,  lors  de  mon  pèlerinage 
à  la  tombe  des  deux  amants. 

Quoi  qu'il  en  soit,  tout  en  plaçant  avec  précau- 
tion l'aquarelle  sur  ma  table,  j'éprouvai  la  plus 
vive  émotion  en  reconnaissant  chaque  détail  de 
cette  figure  aimée  :  c'étaient  bien  ces  yeux  si  doux 
et  si  profonds,  toujours  énigmatiques,  ce  front 
vaste,  si  calme  en  apparence,  cette  bouche  fine  et 
d'une  sensualité  réservée,  cette  coloration  claire 
du  visage,  du  cou  et  des  mains;  ses  regards  me 
suivaient,  de  quelque  côté  fût  tourné  le  portrait, 
et  ils  se  dirigeaient  aussi  vers  Uranie,  et  ils  étaient 
dirigés  en  même  temps  vers  toutes  les  directions. 


278  URANIE 


Etrange  idée  de  l'artiste!  Je  ne  pus  m'empècher 
alors  de  penser  aux  yeux  de  la  déesse,  qui 
m  avaient  paru  caresser  douloureusement  l'image 
de  son  jeune  adorateur.  Comme  le  crépuscule 
vient  assombrir  un  jour  serein,  une  tristesse 
divine  s'épandait  sur  le  noble  visage. 

iMais  je  songeai  au  feuillet  mystérieux.  Il  était 
écrit  d'une  écriture  nette,  précise,  sans  aucune 
rature.  Je  le  transcris  ici  tel  que  je  Fai  trouvé  et 
sans  y  modifier  un  mot,  une  virgule,  car  il  semble 
être  la  conclusion  toute  naturelle  des  récits  qui 
font  l'objet  de  cet  ouvrage. 

Le  voici,  textuellement. 

Ceci  est  le  testament  scientifique  d'un  esprit  qui,  sur  la 
Terre  môme,  a  fait  tous  ses  efforts  pour  rester  dégagé  du 
poids  de  la  matière  et  qui  espère  en  être  affranchi. 

Je  voudrais  laisser,  sous  forme  d'aphorismes,  le  résultat 
de  mes  recherches.  Il  me  semble  qu'on  ne  peut  arriver  à  la 
Vérité  que  par  l'étude  de  la  nature,  c'est-à-dire  par  la 
science.  Voici  les  inductions  qui  me  paraissent  fondées  sur 
cette  méthode  d'observation. 

I 

L'univers  visible,  tangible,  pondérable,  et  en  mouvement 
incessant,  est  composé  d'atomes  invisibles,  intangibles, 
impondérables  et  inertes. 

II 

Pour  constituer  les  corps  et  organiser  les  êtres,  ces 
atomes  sont  régis  par  des  forces. 


CI  KL    KT    Ti:klU:  2  7() 


III 

La  Force  est  ronlitc  essentielle. 

IV 

La  visibilité,  la  tang-ibilité,  la  solidité,  la  dureté,  le  poids, 
sont  des  propriétés  relatives,  et  non  des  réalités  absolues 

V 

L'infiniment  petit  : 

Les  expériences  faites  sur  le  laminage  des  feuilles  d'or 
montrent  que  dix  mille  de  ces  feuilles  tiennent  dans  une 
épaisseur  d'un  millimètre.  —  On  est  arrivé  à  diviser  un  mil- 
limètre, sur  une  lame  de  verre,  en  mille  parties  égales,  et  il 
existe  des  infusoires  si  petits  que  leur  corps  tout  entier, 
placé  entre  deux  de  ces  divisions,  ne  les  touche  pas  ;  les 
membres,  les  organes  de  ces  êtres  sont  composés  de  cel- 
lules, celles-ci  de  molécules,  celles-ci  d'atomes.  —  Vingt 
centimètres  cubes  d'huile  étendue  sur  un  lac  arrivent  à  cou- 
vrir 4000  mètres  carrés,  de  sorte  que  la  couche  d'huile  ainsi 
répandue  ne  mesure  qu'un  deux-cent-millième  de  millimètre 
d'épaisseur.  —  L'analyse  spectrale  de  la  lumière  décèle  la 
présence  d'un  millionième  de  milligramme  de  sodium  dans 
une  flamme. —  Les  ondes  de  la  lumière  sont  comprises  en- 
tre 4et  8  dix-millièmes  de  millimètre,  du  violet  au  rouge.  Il 
faut  23oo  ondes  de  lumière  pour  emplir  un  millimètre.  Pen- 
dant la  durée  d'une  seconde,  l'éther,  qui  transmet  k  lumière, 
exécute  sept  cent  mille  milliards  d'oscillations,  dont  chacune 
est  mathématiquement  définie.  —  L'odorat  perçoit  ^^^^l^^,^^ 
de  milligramme  de  mercaptan  dans  l'air  respiré.  —  La 
dimension  des  atomes  doit  être  inférieure  à  un  millionième 
de  millimètre  de  diamètre. 

VI 

L-atome,  intangible,  invisible,  à  peine  concevable  pour 
notre  esprit  accoutumé  aux  jugements  superficiels,  constitue 


28o  V  R  A  N I  K 


la  seule  vraie  matière,  et  ce  que  nous  appelons  matière  n'est 
qu'un  effet  produit  sur  nos  sens  par  les  mouvements  des 
atomes,  c'est-à-dire  une  possibilité  incessante  de  sensations. 
Il  en  résulte  que  la  matière,  comme  les  manifestations  de 
l'énerg-ie,  n'est  qu'un  mode  de  mouvement.  Si  le  mouvement 
s'arrêtait,  si  la  force  pouvait  être  anéantie,  si  la  température 
des  corps  était  réduite  au  zéro  absolu,  la  matière  telle  que 
nous  la  connaissons  cesserait  d'exister. 

VII 

L'univers  visible  est  composé  de  corps  invisibles.  Ce  que 
l'on  voit  est  fait  de  choses  qui  ne  se  voient  pas. 

Il  n'y  a  qu'une  seule  sorte  d'atomes  primitifs  ;  les  molé- 
cules constitutives  des  diflérents  corps,  fer,  or,  oxyg^ène, 
hydrogène,  etc.,  ne  diffèrent  que  par  le  nombre,  le  groupe- 
ment et  les  mouvements  des  atomes  qui  les  composent. 

VIII 

Ce  que  nous  appelons  matière  s'évanouit  lorsque  l'analyse 
scientifique  croit  le  saisir.  .Mais  nous  trouvons  comme  sou- 
tien de  l'univers  et  principe  de  toutes  les  formes,  la  force, 
l'élément  dynamique.  Par  ma  volonté,  je  puis  déranger  la 
Lune  dans  son  cours. 

Les  mouvements  de  tout  atome,  sur  notre  Terre,  sont 
la  résultante  mathématique  de  toutes  les  ondulations  éthé- 
rées  qui  lui  arrivent,  avec  le  temps,  des  abîmes  de  l'espace 
infini. 

I.\ 

L'être  humain  a  pour  principe  essentiel  l'âme.  Le  corps 
est  apparent  et  transitoire. 

X 

Les  atomes  sont  indestructibles. 


n  KL  i: T  TK  Kui:  2M1 

L'ènerjjrie  qui  meut  les  atomes  et  rêuit  l'univers  est  indes- 
tructible. 
L'Ame  humaine  est  indestructible. 


XI 


L'individualité  de  l'Ame  est  récente  dans  l'histoire  de  la 
Terre.  —  Notre  planète  a  été  nébuleuse,  puis  soleil,  puis 
chaos:  alors  aucun  être  terrestre  n'existait.  La  vie  a  com- 
mencé par  les  org-anismes  les  plus  rudimentaires;  elle  a 
prog-ressé  de  siècle  en  siècle  pour  atteindre  son  état  actuel, 
qui  n'est  pas  le  dernier.  L'intelliLjencc.  la  raison,  la  con- 
science, ce  que  nous  appelons  les  facultés  de  l'àme,  sont 
modernes.  L'esprit  s'est  g-raduellement  dégagé  de  la  matière  ; 
comme  —  si  la  comparaison  n'était  pas  grossière  —  le  gaz 
se  dégage  de  la  houille,  le  parfum  de  la  fleur,  la  flamme  du 
foyer. 

XII 

La  force  psychique  commence  à  s'affirmer,  depuis  trente 
ou  quarante  siècles,  dans  les  sphères  supérieures  de  l'hu- 
manité terrestre  ;  son  action  n'est  qu'à  son  aurore. 

Les  âmes,  conscientes  de  leur  individualité  ou  encore 
inconscientes,  sont,  par  leur'nature  même,  en  dehors  des 
conditions  d'espace  et  de  temps.  Après  la  mort  des  corps 
comme  pendant  la  vie,  elles  n'occupent  aucune  place.  Quel- 
ques-unes vont  peut-être  habiter  d'autres  mondes. 

N'ont  conscience  de  leur  existence  extra-corporelle  et  de 
leur  immortalité  que  celles  qui  sont  dég-agées  des  liens  ma- 
tériels. 

XIII 

La  Terre  n'est  qu'une  province  de  la  patrie  éternelle;  elle 
fait  partie  du  Ciel;  le  Ciel  est  infini;  tous  les  mondes  font 
partie  du  Ciel. 

36 


282  URANIE 


XIV 

Les  systèmes  planétaires  et  sidéraux  qui  constituent  Tuni- 
vers  sont  à  des  deg^rés  divers  d'org:anisation  et  d'avance- 
ment. L'étendue  de  leur  diversité  est  infinie;  les  êtres  sont 
partout  en  rapport  avec  les  mondes. 

XV 

Tous  les  mondes  ne  sont  pas  actuellement  habités.  L'épo- 
que actuelle  n'a  pas  une  importance  plus  grrande  que  celles 
qui  l'ont  précédée  et  celles  qui  la  suivront.  Tels  mondes  ont 
été  habités  dans  le  passé,  il  y  a  des  milliards  de  siècles  ;  tels 
autres  le  seront  dans  l'avenir,  dans  des  milliards  de  siècles. 
Un  jour  il  ne  restera  rien  de  la  Terre,  et  ses  ruines  mômes 
seront  ruinées. 

XVI 

La  vie  terrestre  n'est  pas  le  type  des  autres  vies.  Une 
diversité  illimitée  règfne  dans  l'univers.  Il  est  des  séjours 
où  la  pesanteur  est  intense,  où  la  lumière  est  inconnue,  où 
le  toucher,  l'odorat  et  l'ouïe  sont  les  seuls  sens,  où  le 
nerf  optique  ne  s'étant  pas  formé,  tous  les  êtres  sont  aveu- 
gfles.  Il  en  est  d'autres  où  la  pesanteur  est  à  peine  sensible, 
où  les  êtres  sont  si  légers  et  si  ténus  qu'ils  seraient  invi- 
sibles pour  des  yeux  terrestres,  où  des  sens  d'une  délica- 
tesse exquise  révèlent  à  des  esprits  privilégiés  des  sensa- 
tions interdites  à  l'humanité  terrestre. 

XVII 

L'espace  qui  existe  entre  les  mondes  répandus  dans  l'im- 
mense univers  ne  les  isole  pas  les  uns  des  autres.  Ils  sont 
tous  en  communication  perpétuelle  les  uns  avec  les  autres 
par  l'attraction,  qui  s'exerce  instantanément  à  travers  toutes 
les  distances  et  qui  établit  un  lien  indissoluble  entre  tous 
les  mondes. 


riKL    HT    TI-RRR  2^3 


XVIII 

L'Univers  forme  une  seule  unité. 

XIX 

Le  système  du  monde  physique  est  la  base  matérielle, 
l'habitat  du  système  du  monde  moral  ou  spirituel.  L'astro- 
nomie doit  donc  être  la  base  de  toute  croyance  philoso- 
phique et  relig-ieuse. 

Tout  être  pensant  porte  en  soi  le  sentiment,  mais  l'incer- 
titude de  l'immortalité.  C'est  parce  que  nous  sommes  les 
rouages  microscopiques  d'un  mécanisme  inconnu. 

XX 

L'homme  fait  lui-même  sa  destinée.  Il  s'élève  ou  il  tombe 
suivant  ses  œuvres.  Les  êtres  attachés  aux  intérêts  maté- 
riels, les  avares,  les  ambitieux,  les  hypocrites,  les  menteurs, 
les  fils  de  Tartufe,  demeurent,  comme  les  pervers,  dans 
les  zones  inférieures. 

Mais  une  loi  primordiale  et  absolue  rég-it  la  Création  :  la 
loi  du  Progrès.  Tout  s'élève  dans  l'infini.  Les  fautes  sont 
des  chutes. 

XXI 

Dans  l'ascension  des  âmes,  les  qualités  morales  n'ont  pas 
moins  de  valeur  que  les  qualités  intellectuelles.  La  bonté, 
le  dévouement,  l'abnégation,  le  sacrifice  épurent  l'âme  et 
rélèvent,  comme  l'étude  et  la  science. 

XXII 

La  création  universelle  est  une  immense  harmonie  dont  la 
Terre  n'est  qu'un  fragment  insignifiant,  assez  lourd  et  in- 
compris. 


284  URANIE 


XXIII 

La  nature  est  un  perpétuel  devenir.  Le  Progrès  est  la  loi. 
La  progression  est  éternelle. 

XXIV 

L'éternité  d'une  fime  ne  serait  pas  suffisante  pour  visiter 
l'infini  et  tout  connaître. 

XXV 

La  destinée  de  l'Ame  est  de  se  dégager  de  plus  en  plus  du 
monde  matériel,  et  d'appartenir  définitivement  à  la  vie  ura- 
nique  supérieure,  d'où  elle  domine  la  matière  et  ne  souffre 
plus.  La  fin  suprême  des  êtres  est  l'approche  perpétuelle 
de  la  perfection  absolue  et  du  bonheur  divin. 


Tel  était  le  testament  scientifique  et  philoso- 
phique de  Spero.  Ne  semble-t-il  pas  avoir  été 
dicté  par  Uranie  elle-même?* 

Les  neuf  iMuses  de  l'antique  mythologie  étaient 
sœurs.  Les  conceptions  scientifiques  modernes 
tendent  à  leur  tour  à  l'unité.  L'astronomie  ou  ta 
connaissance  du  monde,  et  la  psychologie  ou  la 
connaissance  de  l'être,  s'unissent  aujourd'hui  pour 
établir  la  seule  base  sur  laquelle  puisse  être  édi- 
fiée la  philosophie  définitive. 

*  *  * 

P  S.  —  Les  épisodes  qui  précèdent,  les  recherches 
et  les  réflPexions  qui  les   accompagnent,  se   trouvent 


(  iKi.  i:  r  Ti:uuK 


:î'ô 


réunis  ici  dans  une  sorte  d'Essai  dont  le  but  est  d'ap- 
porter quelques  jalons  à  la  solution  du  plus  iirand  des 
problèmes  qui  puissent  intéresser  l'esprit  humain.  C'est 
à  ce  litre  que  le  présent  ouvrap^e  s'offre  à  l'attention  de 
ceux  qui,  quelquefois  au  moins  «  au  milieu  du  chemin 
de  la  vie  »  dont  parle  Dante,  s'arrêtent,  se  demandent 
où  ils  sont  et  ce  qu'ils  sont,  cherchent,  pensent  et 
rêvent. 


TABLE    DES    MATIERES 


PREMIERE  PARTIE 

LA  MUSE   DU   CIEL 

I.  Rêve  d'Adolescence i 

II.  La  Muse    du  Ciel.  Voyage    parmi  les  Univers  et  les 

Mondes.  Les  humanités  inconnues 9 

III.  Variété  infinie  des  êtres.  Les  métamorphoses 25 

IV.  L'Infini  et  l'Éternité.  Le  Temps,  l'Espace  et  la  Vie.  Les 

horizons  célestes 33 

V.  La  lumière  du  passé.  Les  révélations  de  la  Muse.  .  .  45 


DEUXIEME  PARTIE 

GEORGES   SPERO 

I.     La  Vie.  La  Recherche.  L'Etude 57 

IL    L'Apparition.    Voyage   en   Norvège,    L'Anthélie.     Une 

rencontre  dans  le  ciel 71 

III.  To  be  or  not  to  be.   Qu'est-ce  que  l'être  humain  }  La 

Nature,  l'Univers 85 

IV.  Amor.  Icléa.  L'attraction io5 

V.  L'Aurore  boréale.  Ascension  aérostatique.  En  plein  ciel. 

Catastrophe i23 

VI.  Le  Progrès  éternel.  Séance  magnétique i33 


288  TABLE     DES^    MATIÈRES 

TROISIÈME  PARTIE* 

CIEL   ET  TERRE 

I.     Télépathie.  L'Inconnu  d'hier.  Le  «  Scientifique  »,   Les* 
apparitions.    Phénomènes   inexpliqués.    Les   facultés 
psychiques.  L'àme  et  le  cerveau 141 

IL   Iter  extaticum  cœleste 187 

III.  La  planète  Mars.  Apparition  de  Spero.  Les  communica- 

tions psychiques.  Les  habitants  de  Mars 2o5 

IV.  Le  point  fixe  dans  l'univers.  Le  dynamisme.  23^ 

V.  Ame  vêtue  d'air > 255 

VI.  Ad  Veritatem  per  scientiam.  Le  Testament  scientifique 

de  Spero - 2-5 


Paris.  —  Imp.  Lahuri*.  rue  de  Fleorus,  ». 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


PQ 

F9U6 
1889 


Flammarion,  Camille 
Uranie